‹ Mithridate Eupator, roi de PontChapitre 94 sur 417 · LA CARTE A PAYER · texte numérisé non relu

LA CARTE A PAYER

ces. 11 chercha à rallumer la querelle en soulevant de nouvelles difficultés; c'était sacrifier à son intérêt personnel Tintérêt de son pays, qui, après Fheureux succès de sa mission, eût exigé une attitude conciliante, Tajournement à des temps plus tranquilles du châtiment définitif de Mithridate. Une fois décidé à provoquer la rupture, Aquilius n'eut pas de peine à trouver un prétexte. Malgré la soumission du roi de Pont, la restauration de ses deux victimes avait exigé un déploiement de force, des armements coûteux. Les frais de l'opération avaient été avancés parles publicains d'Éphèse et leurs associés; on ajoutait sous le manteau qu'Aquilius et ses collègues ne s'étaient décidés à agir que sur la promesse de sommes considérables faite par les deux rois. Comme les trésors de Nicomède et d'Ariobarzane étaient à sec, on imagina de présenter à Mithridate la carte à payer : avec plus de logique que de tact politique , on le rendait responsable des dépenses engagées par sa faute. Pour toute réponse, le roi de Pont exhiba aux ambassadeurs le décompte volumineux des sommes qu'il avait déboursées depuis le commencement de son règne pour entretenir de bonnes relations avec le sénat en général et les sénateurs influents en particulier : loin d'être le débiteur de Rome, il prétendait être son créancier, puisqu'on ne lui laissait pas mêine les conquêtes que les fonds secrets de sa diplomatie avaient eu pour but de lui assurer (1).

Déboutés de ce côté, Aquilius et ses collègues se retournèrent contre les rois de Bithynie et de Cappadoce, insistèrent pour être payés. Comme leurs protégés alléguaient la détresse de leur trésor, ils les engagèrent à rétablir leurs finances aux dépens de Mithridate, en ravageant son territoire. Il fut impossible de persuader Ariobarzane, chez qui la poltronnerie l'emportait encore sur la rancune; mais Nicomède, un peu moins apathique, talonné parles réclamations incessantes des ambassadeurs, des banquiers, des publicains ses voisins, acculé au dilemme « démission ou soumission » , opta pour la guerre. Il fit bloquer le Bosphore par son escadre, à laquelle se joignirent des vaisseaux réquisitionnés dans la province romaine; lui-même, à la tête de son armée, envahit le territoire de Mitliridate et razzia le plat pays jusqu'aux murs d'Amastris. Il rentra chez lui chargé de butin : les ambas-

(1) Dion Cassius, fr. 99.

AGRESSIOxN DE NICOMÈDE.

sadeurs et les publicains purent enfin se payer sur les dépouilles des paysans pontiques (été 89) (1).

L'agression injustifiable de Nicomède aurait pu fournir à Mithridate un motif suffisant pour commencer les hostilités; mais il tenait à mettre de son côté, jusqu'au bout, la modération et le semblant du di'oit. Ses troupes reçurent l'ordre de se retirer devant les Bithyniens ; seulement, à peine ceux-ci rentrés chez eux, un des officiers de Mithridate, Pélopidas, se présentait au quartier général des ambassadeurs romains pour porter plainte au nom de son maître. Affectant d'ignorer la connivence des Romains et de Nicomède, il dénonçait l'infraction commise par celui-ci au droit des gens et réclamait pour Mithridate une satisfaction éclatante, ou tout au moins la permission de châtier lui-même les coupables. Aquilius et ses collègues firent une réponse aussi équivoque que leur conduite : « Nous ne permettrons point que Mithridate soit lésé par Nicomède, pas plus que Nicomède par Mithridate. » Cette vague assurance, qui ne visait que l'avenir, sans donner satisfaction pour le passé, équivalait à une fin de non-recevoir. La réplique de Mithridate ne se fit pas attendre : il donna un corps d'armée à son fils Ariarathe, avec lequel ce prince envahit la Cappadoce et en chassa pour la troisième fois Ariobarzane. Au lendemain de cette mesure de représailles, Pélopidas reparut au quartier général romain pour annoncer aux ambassadeurs le gage pris par son maître; il les informait en même temps que Mithridate avait envoyé une ambassade à Rome pour porter plainte contre eux. Enfin il les exhortait une dernière fois au respect des traités : s'ils consentaient à lui prêter main-forte pour châtier la Bithynie, Mithridate s'engageait à venir au secours de Rome avec sa flotte et son armée pour écraser l'insurrection italienne; s'ils ne voulaient pas aller jusque-là, que du moins ils restassent neutres et attendissent la décision du sénat.

Le langage de Mithridate était à la fois ferme et mesuré; il aurait dû donner à réfléchir aux ambassadeurs romains, qui n'ignoraient rien de ses formidables préparatifs. La guerre contre les Bastarnes et les Sarmates s'était terminée à son avantage; des traités avaient été conclus qui mettaient à sa disposition d'énormes contingents de mercenaires barbares; et déjà l'armée

(1) Appien, Mith. 11 ; Trogue Pompée chez Justin XXXVIII, 5, 10.

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