‹ Mithridate, tragedie de RacineChapitre 3 sur 107 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

XIPHARtS, ARBATE, XlPHARÈS.

nous faisoit, Arbate , 'un fidele rapport;

Home, en effet, triomphe, et Mithridatc est mort, les Romains , vers l’Euphrate , ont attaqué mon pere» Et trompé , dans la nuit sa prudence ordinaire.

Apiès un long combat, tout son camp dispersé.

Dans la foule des morts, en fuyant, l’a laissé;

Et j’ai su qu’un Soldat, dans les mains de Pompée, Avec son diadème a remis son épée.

Ainsi, ce Roi , qui seul a, durant quarante ans, lassé tout ce que Rome eut de Chefs importans.

Et qui . dans l’Orient balançant la fortune,

Vcngeoit de tous les Rois la querelle commune.

Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas. Deux fils infortunés qui ne s’accordent pas.

, A ij

Vous, Seigneur? Quoi! l’ardeur de régner en sa place», Rend déjà Xipharès ennemi de Pharnacc?

Non, je ne prétends point', cher Arbate, à ce prix. D’un malheureux Empire acheter le débris.

Je sais en lui des ans respecter l’avantage , .

It content des États marqués pour mon partage ,

Je verrai , sans regret, tomber entre scs mains Tout ce que lui promet l’amitié des Romains.

L’amitié des Romains ?... le fils de Mithridate, Seigneur , est-il bien vrai ?

XlPHAR.1t S,

N’en doute point, Arbate.

Phamace, dès long-tems, tout Romain dans le cœur » Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur »

Xt moi , plus que jamais à mon pere fidèle,

Je conserve aux Romains une haine immortelle. Cependant, et ma haine et ses prétentions Sont les moindres sujets de nos divisions^

Arbate.

It quel autre intérêt contre lui vous anime?

Xipharès.

Je m’en vais t’étonner. Cette belle Monime,

Qui du Roi notre pere attira tous les vœux,

Dont Pharnacc , après lui, se déclare amoureux.,,, Arbate, l'interrompant ,

Hé bien , Seigneur î

TRAGÉDIE.' J

Je l’aime , et ne veux plus m’en taire, Puîsqu’enfin pour rival je n’ai plus que mon frere.

Tu ne t’atrendois pas, sans doute, à ce discours;

M aïs ce n’est point, Arbate , un secret de deux jours* Cet amour s’est long-tems accru dans le silence.

Que n’en puis-je à tes yeux marquer la violence.

Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis!

Mais , en l’état funeste où nous sommes réduits.

Ce n’est gueres le tems d’occuper ma mémoire A rappeler le cours d’une amoureuse histoire*

Qu’il te suffise donc, pour me justifier,

# Que je vis , que j’aimai la Reine le premier ;

Que mon pere ignoroit jusqu'au nom de Monlme, Quand je conçus pour elle un amour légitime.

Il la vit; mais, au-lieu d'offrir à ses beautés Un hymen et des verux dignes d’etre écoutés ; 1

Il crut que, sans prétendre une plus haute gloire,

Elle lui cédcroit une indigne victoire.

Tu sais par quels efforts il tenta sa vertu.

Et que , lassé d’avoir vainement combattu ,

Absent, mais toujours plein de son amour extrême,

Il lui fit par tes mains porter son diadème.

Juge de mes douleurs , quand des bruits trop certains M’annoncèrent du Roi l’amour et les desseins ;

Quand je sus qu’à son lit Monime réservée Avoit pris, avec toi , le chemin de Hymphée*

Hélas 1 ce fut encor dans ce tems odieux.

Qu’aux offres des Romains ma merc ouvrit les yeux*

Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,

A il j

MIT H R I D A T ï ,

Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,

Bile trahit mon pere , et rendit aux Romains La place et les trésors confiés en scs mains.

Que devins-je au récit du crime de ma merei Je ne regardai plus mon rival dans mon pere.

J’oubliai mon amout par le sien traversé»

Je n’eus devant les yeux que mon pere offensé. J’attaquai les Romains; et ma mere éperdue Me vit t , en reprenant cette place rendue,

A mille coups mortels contre eux me dévouer ,

Et chercher , en mourant, à la désavouer.

L’Euxin , depuis ce tems, fut libre , et l’est encorej Et des rives du Pont aux rives du Bosphore Tou^ reconnut mon pere , et scs heureux vaisseaux JTeurent plus d’ennemis que les vents et les eaux.

Je voulois faire plus. Je prétendois , Arbate,

Moi meme , à son secours m’avancer vers l’Euphrate. Je fu^ soudain frappé du bruit de son trépas....

Au milieu de mes pleurs, je nelccelc pas,

Monime, qu’eu tes mains mon pere avoit laissée. Avec tous scs attraits , revint en ma pensée.

Quedia-jc ? en ce malheur je tremblai pour ses jours*. Je redoutai du Roi les cruelles amours.

Te» sais combien de fois ses jalouses tendresses Ont pris soin d’assurer la mort de ses maîcresses.

Je volai vers Nymphéc ; et mes tristes regards Rencontrèrent Pharnace au pied de ses remparts.

J’en conçus , je l’avoue, un présage funeste.

Tu nous reçus tous deux, et tu sais tout le reste.

Rharnaçe, en ses desseins toujours impétueux*

Ne dissimula point ses voeux présomptueux.

De mon pere à la Heine il conta la disgrâce.

L’assura de sa mort , et s'offrit en sa place.

Comme il le dit , Arbate , il veut l’exécuter}

Mais enfin à mon tour , je prétends éclater.

.Autant que mon amour respecta la puissance D’un pere à qui je fus dévoué dès l’enfance.

Autant ce même amour , maintenant révolté.

De ce nouveau rival brave l’autorité.

Ou Monime, à ma flamme elle-même contraire, Condamnera l’aveu que je prétends lui faire;

Ou bien, quelque malheur qu’il en puisse avenir.

Ce n’est que par ma mort qu’on la peut obtenir. Voilà tous les secrets que je voulois t’apprendre.

C’est à toi de choisir quel parti tu dois prendre;

Qui des deux te paroît plus digne de ta foi , L’Esclave des Romains, ou le fils de ton Roi.

Lier de leur amitié , Pharnacc croit peut-être Commander dans Nymphée et me parler en maître» Mais ici mon pouvoir ne connoît point le sien.

Le Pont est son partage , et Colchos est le mien; Et l’on sait que toujours la Colchide et ses Princes Ont compté ce Bosphore au rang de leurs Provinces.

Arbate.

Commandez-moi, Seigneur. Si j’ai quelque pouvoir. Mon choix est déjà fait, je ferai mon devoir.

Avec le même zelc, avec la même audaco Que je servois le pere et gardois cette place.

Et contre votre frere et même contre vous.

Après la mort du Roi je vous sers contre tous.

Sans vous , ne sais-je pas que ma mort assurée- De Pharnacc en ces lieux ailoit suivre l’entrée ?

Sais- je pas que mon sang, par ses mains répandu.

Eût souillé ce rempart contre lui défendu ?

Assurex-vous du cœur et du choix de la Heine.

Du reste , ou mon crédit n’est plus qu’une ombre vaine. Ou Pharnace , laissant le Bosphore en vos mains.

Ira jouir ailleurs des bontés des Romains.

XiPHAnts.

Que ne devrai-je point à cette ardeur extrême?...

Mais on vient. Cours, ami.... C’est la Reine elle-même.

( Arbatt sort. )

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