ACTE II
Chez le Gosse. Garçonnière moderne, élégante, genre anglais. Meubles un peu secs. Couleurs claires, ensemble net, table à thé, friandises. Gravures anglaises, chasses, chiens, chevaux, etc., aux miM-s. Au le%er du rideau, le Gosse est en scène et allend. Nervosité mal dissimulée d'un premier rendez-vous. Chantonnement, marche de long en large, rideau soulevé, cravate arrangée devant la glace, livre ouvert et refermé, geste réprimé dallurner une cigarette, etc., etc. Coup de sonnette. Il se précipite et introduit Fanchette qui entre avec son petit bull en laisse.
FAN'CHETTE, très gaie.
Bonjour !
LE GOSSE
Bonjour 1
FANCHETTE
Je suis en avance, hein?
LE GOSSE
Çl, c'est gentil ! (Toua deux rient, parlent trop
haut, un peu agités.) Prenez garde ! le coin du tapis est relevé...
FANCHETTE
Merci... Quel temps, hein?
LE GOSSE
Splendide! C'est tout à fait Tété!
FAN'CHETTE
Je suis venue à pied, il faisait si beau !
LE GOSSE
Oui. D'ailleurs, le chemin est très agréabli'... Tiens, vous avez amené Poucelle?
Oui... Je ne voulais pas l'emmener, mais
elle m^a vue prendre mosganfs, alors, pour avoir la paix... Et puis, c'est Theure où elle fait sa grosse comniission !
LE GOSSE, défèrent.
Oh ! Alors !... Pout-ôtre auriez-vous pu la faire sortir par la femme de chambre?
FANCHETTE
Pourquoi donc? Elle ne vous gène pas, n'est-ce pas ? Donnez-moi un petit gâteau pour elle. (A la, chienne.) Mange, ma beauté. (Au Gosse.) CVst qu'elle n'aime que les petitsbeurre... Vous n'avez pas de petits-beurre?
LE GOSSE
Non... Gomme c'est ennuyeux! Si j'avais su...
FANCHETTE, polie.
Oh! cane fait rien... (Petit silence.) Eh bien?
LE GO.-SE
Eh bien ?
FANCHETTE
Eh bien, me voilà.
LE GOSSE
Oui. Vous voilà. Je suis content !
FANCHETTE
Vous le cachez bien. (Regardant autour d'elle.)
Tiens, la même gravure que dans ma chambre !
LE GOSSE
Je sais. Oui. C'est exprès...
FANCHETTE
Ah ! (Elle continue son inspection et trouve une photographie sur une table.) Tiens, mon portrait
en communiante! Gomment lavez-vous?
et pourquoi cekii-ià plutôt qu'un autre ?
LE GOSSE
Ah ! ça, c'est ma petite manie inoffensive. C'est pour me faire croire que nous avons été élevés ensemble.
FANXHETTE.
Quelle drôle d'idée I
LE GOSSE
Je me raconte des histoires quand je suis tout seul avec ce petit portrait pâlot... Je me dis que nous avons joué ensemble aux grandes vacances, dans le grenier à foin, quand vous portiez encore des chaussettes... Dites-moi, pour me faire plaisir, qu'on a été élevés ensemble ?
(Il lui prend les mains.)
FANCHEÏTE. riant.
Oui, là!
LE (jQSbE.
Et que nous avons joué dans...
FANCHETTE, l'interrompant.
Dans le grenier à foin.
LE GOSSE, plus près.
Et que vous portiez des chaussettes?
FANCHETTE, unpm r/êa^e, lui retirant ses mains. Oui, despote ! ^EUe reprend par contenance son
inspection.) Alors, c'esl ça, une garçonnière ?
LE GOSSE
C'est 77ia p:arçonnière. Vous avez des questions, Fanchette !
FANCHETTE
Ob ! je disais ça, vous savez, pour parler... C'est drôle, il n'y a môme pas de Fragonard î avec des petits derrières de femmes à fossettes ! Pas la moindre femme nue aux murs !
LE GOSSE
La femme nue ne se porte plus... aux murs. Et puis... vous ne le répéterez pas ? Les académies féminines peuvent donner lieu à des comparaisons... qui ne seraient pas toujours à l'honneur des visiteuses.
FAN'CHKTTE, se rengorgeant.
Par oxomple '... J'en connais qui ne craindraient pas...
Elle s'arrête et rougit. j
LE GOSSE, vivement.
Oh ! JO suis srtr quo... (Il s'arrête et tousse. Changeant de ton.) On a rem pincé tout Ça par la gravure anglaise... habils rouges sur vert acide.
FANCHETTE
Tant pis !
LE GOSSE
Pourquoi tant pis ?
FANCHETTE
Tout se démode, c'est vrai, Gosse. Il n'y a que les femmes qui ne changent pas. Et je sens que les célibalaires d'à présent leur ménagent des déceptions cruelles... Nous deux, on est des camarades, ça ne compte pas. Mais une femme qui vient dans une garçonnière avec l'espoir d'y perdre jusqu'à ses épingles-neige et ses chichis!... Vous lui collez là des meubles vernis, des fauteuils chastes, des gravures... rafraîchissantes..
LE GOSSE, fat.
Elle ne les regarde pas, Fanchette.
Erreur ! Vous ne comptez pas assez avec le trottin nourri de feuilletons qui veille dans le cœur de toute femme. Donnez-lui donc, au lieu de tout ça, (Geste circulaire.) dounez-lui des divans profonds, des rideaux impénétrables, des gravures lestes, des livres...
LE GOSSE
Edités à Amsterdam ?
FANCHETTE
Pourquoi pas? Vous lui Liisspz trop à faire, mon petit. Même si elle est très... très bien intentionnée, le temps qu'elle se réchauffe et qu'elle vous... rejoigne, c'est deux
heures de perdues !... (Elle se promène en parlant. Le Gosse regarde le tapis d'un air grondé. Fanchette le regarde et éclate de rire. ^ Qu'est-ce que VOUSavez?
Ce n'est pas pour vous que je purle. Je fais ma petite contérence sur 1 uduitère mondain en général.
LE GOSSE, sans gaité.
Ah ! bon, ne vous gênez pas pour moi.
(Silence.) C'est égal, je croyais qu'on se sorait plus amusés que ça... Vous m'aviez proniis qu'on jouerait au vrai rendez-vous.
FANXHliTTE, gentille, revenant à lui.
Je fais amende honorable, là, tenez, j'ôte ma jaquette, mes gants et mon chapeau.
Par le temps qui court, je ne connais guère de preuve d'amour plus grande, hein ?
LE GOSSE, l'aidant.
C'est tout ?
FANCHETTE, riant.
Oui, je garde mes bottines ! Et maintenant...
LE GOSSE, allèche.
Maintenant ?
FANXHETTE.
Donnez-moi du Frontignan. Et un sucre à Poucetle.
LE GOSSE, obéist&nt.
Encore ?
FANCHETTE
Je plierai un siipplénu'nt s'il le faut.
(A PouceLle.) AssJse, moil Uinour. (Aa Gosse, lai monlranl la, chienne.) llciu, cette figure ! Estelle belle ? une vrai grenouille de jeu de tonneau.
LE GOSSE
Moi, je trouve qu'elle ressemble plutôt à un phoque.
FANCHETTE
Oui, à un phoque aussi. Mais surtout à un crapaud.
LE GOSSE, sans conviction.
Heu... Oui... c'est frappant. Elle me regarde tout le temps! Est-ce que ma Cravate est de travers? Si je l'emmenais dans l'antichambre ? 11 y a uu très bon coussin.
FANCHl.TTE, rêvolt'e.
Dans ranlicliaillbie ! (Soudain radoucie.) Au fait, oui, Si vous vouiez. (Le Goane emporte la
chienne. Fanchette à la cantonade.: Ne lîlissoz pns de
cannes à sa porloe, ni <le cliaussuros, ni de parapluies, parc<' qu'elle les mang»» ! (Le Gosse revient.) Chez nKji, elle ne vous gêne pourtant pas, cette bête ?
LE GOSSE, ae r.i.sf.t;ijuni près d'elle.
Fanchette, écoutez, vous n'êtes pas gentille.
FANCHETTE
Moi?... Vrai !...
LE GOSSE
Non. Vous n'êtes pas assez amoureuse de moi. Je ne vous reconnais plus.
Manchette
Attendez une minute, voyons ! Je ne suis pas dans mon assiette... il me manque quelque chose...
LE GOSbE.
Quoi?
FANCHETTE
La galerie.
LE GOSSE, suffoqué.
Ça, par exemple !...
FANCHETTE
J'exagère peut-être un peu, mais pas beaucoup. La galerie, vous comprenez, je veux dire... Je vous aime mieux en public. Je vous aime chez Ritz, au théâtre dans mon dos, dans le fumoir de Max... chez Marthe...
LE GOSSE
Merci !
FANCHETTE
Je VOUS aime surtout mieux chez moi.
Vrai de vrai, Gosse, ici, vous me gênez un peu, vous me... vous m'êtes moins sympathique.
LE GOSSE
Quelle singulière Fanchette vous faites ! C'est pourtant vrai que vous n'êtes plus la
EN CAMARADES tZ^
même, ici. Chez vous, je m'assieds à vos pieds, je vous embrasse dans le cou quand vous avez les mains occupées... (il se rapproche.) Alors, vous criez- beaucoup, mais vous ne bougez pas...
FANCHETTE. après un instant.
Eh bien... embrassez-moi! (Le Gosse l'embrasse dans le cou, elle reste raide et un peu gauche.)
Vous êtes content?
LE GOSSE, bougon.
Non.
FANCHETTE
Qu'est-ce qu'il vous faut donc ?
LE UOSSE.
Il me faut... il me faut ma Fanchette de tous les jours, celle qui me reçoit le matin en saiit-de-lit, les cheveux défaits, qui me tend un bout de bras nu, une joue pas encore poudrée, et qui me bouscule comme un chien familier, — la petite amie enfin
■lU EN GAMAHADES
dont je ne puis plus me passer, celle qui me fait cette grâce de vivre devant moi avec un abandon amical et coquet qui peu à peu m'enivre...
'Il est tout près d'elle.)
FANCHETTE, se levant soudain, effarée.
Gosse '.
LE GObSE.
Ma chérie !...
^// va la prendre dans ses hras.)
FANCHETTE, effrayée, reculant.
Mais... vous m'aimez donc?
LE GOSSE, très tendre.
Oh ! mon amour, comme vous êtes bête !
FANCHETTE
Vous m'aimez... pour de vrai ?
LE GOSSE
Mais... (N&ïfj Vous aussi, n'est-ce pas?
EN CAMAHADES •2;>5
FANCHlîTTE, agitée, eniue.
Il ne s'agit pas de moi ! Ah ! nous avons bien travaillé !
LE GOSSE, se levant.
Fanchette! Seriez- vous ici, si vous ne...
FAiNXHETTE, irèi agitée.
11 ne s'agit pas de ça, je vous dis !... Voyons, voyons... Je suis venue ici pour goûter, pour bavarder avec vous... Et puis, parce que vous m'aviez dit : Chiche ! mais...
(Il la. regarde d'un air de reproche. Elle se trouble...;
mais pas pour faire du mal.
LE GOSSE, lui prenant les maint et la rapprochant de lui progressivement.
Du mal, Fanchelte, quappelez-vous du mal? Vous avez la rage d'employer des mots que vous ne comprenez pas ! Je vous tiens par vos mains Ira^iles (ne lirez pas tant, vous allez les briser !) C'est un jeu de tous les jours ! Je vous frôle la joue, vos cheveux me chatouillent roreille, comme tous
les jours... Qu'y a-t-il de changé entre nous ? Où est le mal ? Votre mari lui-même
(Elle tourne instinctivement son regard vers la porte.)
dirait à nous voir : « Quels gosses ! » Fanchette, vous me donniez bien tous les jours une fleur, un bonbon, donnez-moi vos lèvres?...
(Il se penche, elle va peut-être céder... quand tout à coup., elle se ressaisit et lui échappe.)
FANCHETTE, un peu égarée.
C'est mal ! Je suis sûre à présent que c'est mal !
LE GOSSE
Quoi ? Qu'est-ce qui est mal?
FANCHETTE
Tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons... nous sommes coupables, Gosse !
LE GOSSE
Vous êtes folle, ma chérie 1
EN CAMARADES ii?