‹ Mlle de Lespinasse et la Marquise du DeffandChapitre 13 sur 54 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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train dispendieux, madame du Deffand occupait l’ap- à partement même que la marquise de Montespan s’était di réservé pour ces retraites de la cour qu’à certains moments lui imposaient les convenances et que plus tard i lui inspirèrent les rivalités et les déplaisirs. Desservi p par une cour séparée, voisine de l’hotel de Brienne, le même qui forme aujourd’hui l’hôtel particulier du Mi- ( nistre de la guerre, cet appartement était indépendant ( de la partie consacrée aux religieuses cloîtrées, et lais- i sait ainsi à celle qui l’habitait une liberté de réception très-grande, sans toutefois être absolue , comme le prouva certain charivari qui lui fut donné par ses voisines les religieuses, à la suite d’une prétendue visite que Voltaire lui aurait faite. Les illustres locataires, locataires parfois même un peu compromises, ne manquaient pas à la pieuse maison; et sur leur liste on peut compter, avant l’arrivée de madame du Deffand, cette aimable princesse de Talmont, née Lubomirska, amie généreuse du prince Édouard, et, en même temps qu’elle, son amie la duchesse de Châtillon, mademoiselle Clairon elle-même, et sur la fin madame de Genlis, toute jeune alors et récemment mariée à un parent de madame du Deffand, un Brulart, de la branche des comtes de Genlis. A l’époque de la révolution, lors de la sécularisation des établissements religieux, la location de ce qu’on appelait les bâtiments de la cour extérieure, rapportait 30,1 40 livres à la Communauté et les locataires étaient : le baron de Choiseul, mademoiselle de Courson, la marquise de Saint-Aignan, l’évêque de Troyes, la comtesse de Breugnon, le comte Wall, le chevalier d’Hautefeuille, le chevalier de Grave, la marquise de Montchenu, le baron d’Anzone, le marquis de Vibraye, et madame de Saint-Sauveur. Veuve depuis 1750, et jouissant depuis cette époque d’une fortune plus considérable, madame du Deffand avait un assez grand train

de maison, comme l’alteslent les soupers qu’elle donnait tous les lundis.

Telle était la scène où allait paraître mademoiselle de Lespinasse. Mais dans quel rôle? c’est ce qu’il importe de connaître.

A cet égard madame du Deffand avait été très-explicite et il faut lui rendre cette justice qu’elle n’avait pas encouragé les illusions de sa future compagne. Elle lui avait même représenté la situation qui l’attendait auprès d’elle sous des couleurs assez tristes pour faire un moment hésiter mademoiselle de Lespinasse. « Vous ressouvenez-vous, lui écrivait-elle, au mois de février 1754, quelques jours avant son arrivée à Paris, que vous m’avouâtes que vous étiez effrayée de l’ennui que je vous faisais prévoir, et que, quoique vous y fussiez accoutumée, il vous deviendrait plus insupportable au milieu du grand monde qu’il ne vous l’était dans votre retraite; que vous tomberiez alors dans un découragement qui vous rendrait insupportable, m’inspirerait du dégoût et du repentirL » L’ennui était la grande maladie de madame du Deffand; et c’est lui qu’elle avait tout d’abord fait pressentir h sa jeune amie. Le vrai danger cependant n’était pas là, mais dans la nature des rapports qui, aux yeux du monde, existeraient entre madame du Deffand et mademoiselle de Lespinasse, et dans ceux aussi qui seraient la conséquence de ces quatre cents livres de rentes viagères que la première offrait ù la seconde et que celle-ci acceptait. Sur ce point les explications avaient été fréquentes et tout à fait ù l’honneur de la délicatesse de madame du Deffand. Voici ce qui en dernier lieu avait été convenu. Madame du Deffand lui écrivait, le 13 février ;

1. Correspondance complète de madame du Deffand, Paris, 1865, t. I, p. 194,

2G MADEMOISELLE DE LESDINASSE

« Je n’annoncei'iii voire arrivée à personne, je dirai aux gens qui vous verront d’abord, que vous êtes une demoiselle de ma province qui veut entrer dans un couvent, et que je vous ai offert un logement en attendant que vous ayez trouvé ce qui vous convient. Je vous traiterai nonseulement avec politesse, mais même avec compliment devant le monde, pour accoutumer d’abord à la considération que l’on doit avoir pour vous, je confierai mes véritables intentions à un très-petit nombre d’amis, et après l’espace de trois, quatre ou cinq mois, nous saurons l'une et l’autre comment nous nous accommoderons ensemble, et alors nous pourrons lions conduire avec moins de réserve. Je n’aurai point l’air, dans aucun temps, de cberclier à vous introduire ; je prétends vous faire désirer, et si vous me connaissez bien, vous ne devez point avoir d’inquiétude sur la façon dont je traiterai votre amour-propre ; mais il faudra vous en rapporter;! la connaissance que j’ai du monde. Si l’on croyait d’abord que vous fussiez établie auprès de moi, on ne saurait (quand même je serais une bien plus grande dame) de quelle manière on devrait traiter avec vous; les uns pourraient vous croire ma propre fille, les autres ma complaisante, etc., et sur cela faire des commentaires impertinents. 11 faut donc que l’on connaisse votre mérite et vos agréments avant toute autre chose, féest à quoi vous parviendrez aisément, aidée de mes soins et deceu.v de mes amis; mais il faut vous préparer à supporter patiemment l’ennui des premiers temps'. »

Celte « considération » que madame du Deffand veut que ses amis aient pour mademoiselle de Lespinasse, cette société de laquelle elle doit « se faire désirer, » tout cola indique bien sur quel pied d’amicale égalité devait se trouver mademoiselle de Lespinasse dans le salon de Saint-Joseph. Madame du Deffand paraît avoir été fidèle h cette altitude d’amie, plus figée et sans doute un pou protectrice, mais enfin d’amie, et ce n’est pas de ce côté que viendra l’orage qui, plus tard, éclatera à Saint-Joseph et brisera l’union formée dix ans aupara-

1. Correspondance complète de madame du Deffand, Paris, 1865, t. I, p. 195.

vaut. C’est ailleurs qu’il naîtra, et nous en voyons à l’avance comme le point noir, dans ce passage de la même lettre adressée par madame du Deffand à mademoiselle de Lespiiiasse, la veille presque de leur réunion ;

(I II y a un second article sur lequel il faut que je m’explique avec vous, c’est que le moindre artifice, et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi, me serait insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J’ai deux amis intimes, qui sont Formont et d’Alembert; je les aime passionnément, moins par leur agrément, et par leur amitié pour moi, que par leur extrême vérité. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et sincérité, ne jamais user d’insinuation, ni d’exagération, en un mot, ne vous point écarter et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté. »

Quelle lumière le nom de d’Alerabert, prononcé à propos de cette entière sincérité que madame du Deffand exige de mademoiselle de Lespinasse, quelle lumière ce nom ne jette-t-il pas sur la rupture de 1764, et sur le profond ressentiment que Tune concevra contre l’autre I II y a là une amitié jalouse qui ne souffrira pas qu’on lui dispute, qu’on lui dérobe son objet, et qui, au moindre soupçon, devra éclater en tempêtes. Mais nous n’y sommes pas encore, et nous avons devant nous bien des années de calme et de ciel souriant.

Jamais amitié ne commença sous de meilleurs auspices. De part et d’autre la satisfaction fut égale. Madame du Deffand trouva en mademoiselle de Lespinasse tout ce qu’elle désirait pour combattre l’incurable ennui qui la dévorait, et adoucir la douleur d’une cécité qui, vers cette époque, était à peu près et devint bientôt tout à fait complète. De son côté, mademoiselle de Les-

28 mademoisellk de lespinasse

pinasse obtint auprès des amis de madame du Deffand un succès aussi rapide qu’éclatant, et il ne paraît pas que le noviciat de femme du monde ait jamais existé pour elle. Dans le salon de Saint-Joseph elle se trouva dans son véritable élément : ce monde où l’esprit et la délicatesse étaient tout, lui plut, et elle lui plut. Son ton fut tout d’abord parfait. « L’excellence de votre ton, lui disait en 11 71 d’Alembert dans le portrait qu’il lui traçait d’elle-même, ne serait point un éloge pour une personne née à la cour, et qui ne peut parler que la langue qu’elle a apprise, en vous c’est un mérite trèsréel et même très-rare; vous l’avez apporté du fond d’une province où vous n’aviez trouvé personne qui vous l’enseignât. Vous étiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de votre arrivée à Paris que vous l’êtes aujourd’hui. Vous vous êtes trouvée dès le premier jour aussi libre, aussi peu déplacée dans les sociétés les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez passé votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connaître, ce qui suppose une Justesse et une finesse de tact très-peu communes, une connaissance exquise des convenances. » Comme le souhaitait madame du Deffand, et peut-être même un peu plus qu’elle ne le souhaitait, mademoiselle de Lespinasse se fit « désirer» presque aussitôt qu’elle se fit connaître. Dès le 29 juillet 1754, nous voyons le prince de Beauvau ne pas l’oublier dans ses hommages épistolaires, et comparer les ressources de sa compagnie à celle de l’aimable, du regretté Formont, qui venait de quitter Paris^. Le chevalier d’Aydie, que le souvenir de mademoiselle Aïssé devait rendre si difficile, avait été immédiatement sous le charme. C’est ce dont témoigne ce passage d’une lettre que lui adressait madame du Deffand : « Made-

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