Ibid., p
MADEMOISELLE DE DESTINASSE
POUR MADAME DU DEFFAND Sur l’air des Bonnes odeurs.
On vous adore, du DefFand;
Chacun cherche à vous plaire,
Vous inspirez un sentiment Délicat et sincère.
Inslruisez-vous par nos ardeurs,
O beautés ordinaires!
Deux yeux pour soumettre les cœurs Ne sont pas nécessaires.
Ce serait l’occasion de faire ici un tableau du salon de madaino du Deffand, et de montrer mademoiselle de Lespinasse dans le milieu où son esprit et sa jeune renommée prirent leur essor. Mais ce tableau a été tracé trop souvent pour que nous le reprenions et pour que nous tentions autre chose que d’en présenter les personnages dont le nom se lie plus particulièrement à celui do mademoiselle de Lespinasse. Disons cependant que ce qui distinguait ce salon de celui de madame Geoffrin, et plus tard de ceux de madame Necker, de madame de Marchais, devenue comtesse d’Angivillier , c’est la part moins grande qui y était faite aux hommes de lettres, aux philosophes, aux artistes. Le salon de Saint-Joseph était un salon de grande dame, où l’esprit sans doute avait ses droits, mais où on le reconnaissait surtout ù ce mélange de savoir-vivre aristocratique et de goût très-littéraire, qui donna tant de charme ù la société polie de cette époque, et dont plusieurs de ses membres, comme le prince et la princesse de Beauvau, les duchesses de Mirepoix et de Luxembourg, le marquis de Saint-Lambert, le président Hénault, le comte de Forcalquier, le duc de Nivernais, les Boufflers et d’autres encore, offrirent le type exquis. Diderot s’y serait trouvé mal à l’aise, mais Voltaire y aurait été comme chez lui. Ce caractère de son salon, madame du
Deffand l’a tracé en quelques mots, qui en disent plus que bien des pages. «J’ai un très-joli logement, écrivait-elle à Voltaire, fort commode; je ne sors que pour souper, je ne découche jamais et je ne fais point de visites. Ma société n’est pas nombreuse, mais je suis persuadée qu’elle vous plairait, et que si vous étiez ici, vous en feriez la votre. J’ai vu pendant quelque temps plusieurs savants et gens de lettres; je n’ai pas trouvé leur commerce délicieux'. »
Mademoiselle de Lespinasse a apprécié elle-même tout le charme de cette société exquise, et aussi tout ce qu’elle lui devait, quand, plus tard, elle écrivit à M. de Guibert, à propos d’un sot importun : « Ah I que je me hais de ne pouvoir aimer que ce qui est excellent I Que je suis devenu difficile! Mais voyez si c’est ma faute; voyez quelle éducation j’ai reçue : madame du Deffand (car pour l’esprit elle doit être citée), le président Hénault, l’abbé Bon, l’archevêque de Toulouse (Loménie de Brienne), l’archevêque d’Aix (Boisgelin de Cicé), M. Turgot, M. d’Alembert, l’abbé de Boismont, voilà les hommes qui m’ont appris à parler, à penser, et qui ont daigné me compter pour quehpie chose". » Elle aurait pu ajouter Fontenelle, qui ne mourut qu’en 1757 ; Montesquieu, dont la liaison étroite avec madame du Delfand permet de supposer que mademoiselle de Lespinasse l’entrevit tout au moins dans cet espace de dix mois qui sépare son entrée à Saint-Joseph de la mort du spirituel auteur des Lettres persanes; Font-de-Veyle, cet ami très-tendre et très-spirituel de madame du Deffand, le chevalier d’Aydie, l’abbé de Ganaye.
Dans cette galerie, il ne faut pas oublier M. de Forment, que madame du Delfand représentait dès le début à mademoiselle de Lespinasse comme un ami qui ne
1. Correspondance complète, t. I, p. 257. Lettre dii 24 mars 1760.