Mémoires du président Hénaull, 1855, in-S", p
harmonieux le commerce établi entre elle et mademoiselle de Lespinasse.
Une autre amitié qui fait infiniment d’honneur à l’esprit et au cœur de mademoiselle de Lespinasse, fut celle iqui s’établit entre elle et le marquis d’Ussé. Louis- ] Sébastien Bernin de Valentiné, marquis d’Ussé, alors jhgé d’environ cinquante-cinq ans, n’était pas un étranjger pour mademoiselle de Lespinasse quand elle fit son apparition à Saint-Joseph. En effet, il appartenait par sa mère, fille de l’illustre maréchal de Vauban, ii cette famille que nous avons vue si vivement s’intéresser à la venue de mademoiselle der Lespinasse à Paris, et que j celle-ci avait connue soit h Chamrond chez les Vichy, soit , à Avauches chez la comtesse d’Albon. U’uiie modestie rare, le marquis d’Ussé n’était pas moins remarquable par les qualités de l’esprit que par celles du cœur. Le président Hénault l’a peint ainsi :
« Homme d’esprit, d’une humeur charmante, aussi distrait que le Ménalque de La Bruyère, la bonté même. It a une plaisante idée de lui : il s’imagine n’avoir été créé que pour les autres. 11 aurait eu du talent pour la guerre; le meilleur comédien que j’ai vu dans ce que nous appelons troupe bourgeoise *. »
Un dernier trait du même peintre achève le portrait do cet homme d’esprit, qui était aussi un homme de bien :
(1 Tout le monde aime M, d'Ussé, les uns par goût, les autres par air. Heureux l’homme né assez vertueux pour Taimer par sentiment! »
Mademoiselle de Lespinasse ne l’aimait pas certainement par « air,» et lorsqu’il mourut, en 1772, l’on n’est
■ 1. Mémoires. Paris, 1855, p. 182, cl Correspondance complète de ma-
k dame du, Deffand. Paiis, 1865, t. II, p. "54.
pas surpris de voir le nom de mademoiselle de Lesp nasse inscrit h côté de celui de la comtesse deChoiseu celle que l’on appelait la petite suinte, dans le testâmes qu’il fit, et par lequel il léguait à l’une son Moréri et l’autre quelques meubles aimés'.
Mademoiselle de Lespinasse, qui accompagnait sou vent madame du Deffand à Montmorency, chez le Luxembourg, y connut Jean-Jacques. Après sa ruptur avec madame d’Épinay, il avait quitté l’Ermitage pou la petite habitation de Mont-Louis, voisine du chàtea habité par le maréchal et la maréchale. Ils avaient fin par apprivoiser sa sauvagerie. On sait que c’est dan; cette charmante et hospitalière demeure qu’il lisait ; madame de Luxembourg le manuscrit de la Nouvel/ Héloïse (1758-60). Cette rencontre ne fut suivie cependant d’aucune liaison; chose étrange, si l’on considèri l’àine passionnée de mademoiselle de Lespinasse. Voici le récit de Rousseau :
« Les amis de madame la Maréchale m’ont toujours pan peu disposés à être des miens, entre autres M. le présidenl Hénault, lequel, enrôlé parmi les auteurs, n’éloit pas exempt de leurs défauts, entre autres aussi madame du Deffand et mademoiselle de Lespinasse, toutes deux en grande liaison avec Voltaire, et intimes amies de d’Alemberl, avec lequel la dernière a même fini par vivre, s’entend en tout bien et en tout honneur; et cela ne peut! s’entendre autrement. J’avois d’abord commencé par m’intéresser fort à madame du Deffand, que la perte de ses yeux faisait aux miens un objet de commisération; mais sa manière de vivre, si contraire à la mienne, que l’heure du lever de l’un étoit presque celle du coucher de l’autre, sa passion sans bornes pour le petit bel esprit, l’importance qu’elle donnoit, soit en bien, soit en mal, aux moindres , torche-culs littéraires qui paroissoient, le despotisme et
I. Samle-Ku[d.he. Correspondance de madame du Deffand avec laduchesse ■ de Clioiseul, Michel Lévy, 1867, t. II, p. 281. Ce dictionnaire de Moréri est' *■ le même que mademoiselle de Lespinasse légua au marquis d’Anlezy. ' -
l’emportement de ses oracles, son engoûment outré pour DU contre toutes chose, qui ne lui permettoit de parler de rien qu’avec des convulsions, ses préjugés incroyables, son invincible obstination, l’enlhousiasme de déraison, où la porloit l’opiniâtreté de ses jugements passionnés; tout cela ne rebuta bientôt des soins que je voulois lui rendre. Je la îégligeai; elle s’en aperçut. C’en fut assez pour la mettre m fureur, et quoique je sentisse assez combien une femme le ce caractère pouvoit être à craindre, j’aimai mieux iii’exposer au fléau de sa haine qu’à celui de son amitié*.
Pour revenir au salon de madame du Deffand et à ses labitués, il en était d’autres qui, soit par une sorte de parenté, soit par une similitude d’âge, se sentirent portés naturellement vers mademoiselle de Lespinasse, et jour lesquels ses sympathies se marquèrent tout d’a- 'ord. Parmi les premiers, l’on peut nommer le raar- ; uis de Damas d’Anlezy, dont une tante avait épousé tn marquis d’Albon Saint-Forgeux, et qui, par sa 1ère, était neveu du président Hénault. Madame du' •effand l’appelait « le vilain bossu » , mais il eut du loins le mérite d’être, pour mademoiselle de Lespiasse, un ami aussi constant que dévoué, et son nom gure parmi ceux de ses légataires. Les seconds furent eaucoup plus nombreux : c’était Turgot et son ami î jeune Loménie de Brienne, futur archevêque de Tou- )use et neveu de madame du Deffand^, tous deux de nq années seulement plus âgés que mademoiselle de espinasse, tous deux professant pour elle une affection l’ofonde dont on retrouve la trace dans ses lettres; abbé de Boisgelin, né comme elle en 1732; et enfin
1 . OEuvres de J.-J. Rousseau.' — Confessions, Paris, 1826, t. XVI II, p. 119.
2. En réalité, son cousin, tout deux ayant pour ancêtre maternel le premier ésiiient Brùlart, marquis de La Borde, mort le 29 août 1692, dont les trois es épousèrent, l’ainée, Jacqueline-Charlotte, Henri-Louis de Loménie, comte Brienne, lequel fut père de l’archevêque de Toulouse ; la seconde, Anueric, Gaspard de Vichy, comte de Chanirond, en 1690, père de madame du iCTandj la troisième, Marie, le marquis de Charost, en 1704, puis le duc de ynes en 1 732.
celui que nous aurions dû nommer avant tous, d’Alemborl.
Jean d'Alembert, né en 1717, et par conséquent ûgé de trente-sept ans lorsque mademoiselle de Lespinasse vint habiter Saint-Joseph, était à la fois dans tout l’éclat de sa renommée scientifique sinon littéraire, et dans toute la faveur de madame du Deffand. Fils naturel de madame de Tencin et du chevalier Destouches, on peut supposer qu’il dut au patronage du cardinal archevêque de Lyon les premiers rapports qui s’établirent entre lui et l’amie de ce prélat. Son esprit, son agrément, cette vertu de sincérité que madame du Deffand appréciait à un si haut degré dans ses amis, et qu’elle croyait alors reconnaître dans d’Alembert \ expliquent le penchant de son esprit et peut-être celui de son cœur. L’année même où mademoiselle de Lespinasse vint habiter auprès de madame du Deffand fut témoin de l’ardeur que celle-ci apportait dans cette amitié. Ce fut, en effet, en grande partie, au zèle qu’elle déploya pour soutenir sa candidature, que d’Alembert dut d’entrer à l’Académie française, le 28 novembre 1754. Cette élection, dans laquelle, sans parler de l’abbé Trublet et de l’évêque de Troyes, Poncet de La Rivière, il avait pour concurrent sérieux l’abbé de Boismont, de deux années plus âgé que lui, et déjà célèbre comme prédicateur, avait mis aux prises deux amies, madame du Deffand qui, avec la duchesse d’Aiguillon, tenait pour la géométrie, et la duchesse de Chaulnes, qui, elle, se déclarait pour la chaire. Toute la société
1. Nous disons qu’elle croyait la reconnaître en lui, parce que les contenir porains ne furent pas sans quelque doute à cet égard, comme le prouve ce por Uail-épigramme fait par Chamfort:
Je change à mon gré de visage,
Je deviens tour h tour d’ADgevilIe, Poisson^
Rimeur, historien, géomètre, bouffon;
Je contrefais môme le .«âge.
s’élait partagée. Dans celte lutte, la mordante marquise paya beaucoup de son esprit; la belle et galante duchesse' de sa personne, en allant visiter tous les académiciens. Si l’on en croit le médisant et très-gaulois Formont, cette dernière ne combattait pas seulement par amour pour l’éloquence, et elle avait d’autres préférences que des préférences académiques.
« Je suis enchanté de l’élection de d’Alembert, écrivait-il à madame du Deffand; il semble qu’il ne fallait que le montrer et que c’était chose faite. Cependant vous avez eu besoin de tous les talents que vous avez pour la négociation; mais on n’est plus surpris quand on fait réflexion que vous avez affaire à l’illustre et savante duchesse de Chaulnes... L’abbé de Boismont commence à trouver qu’il est bien plus aisé de prêcher un carême que de faire longtemps sa cour à madame la duchesse. Il a senti le besoin de troupes auxiliaires; il a donc fait venir un chanoine de Rouen de ses amis qui a été parfaitement bien reçu et à bras ouverts; il en est revenu avec une belle boîte. Celui-ci ne vise point au bel esprit; et si elle se donne des mouvements en sa faveur, ce ne sera point pour le faire entrer à l’Académie » — Et à d’Alembert lui-méme : « Vous vous donnez donc les airs de l’emporter sur un Normand, sur notre Bourdaloue? Vous vous imaginez qu’il n’y a qu’à se présenter à l’Académie pour y être admis; mais il faudrait pour cela qu’il n’y eût pas de duchesse de Chaulnes au monde. Apprenez que, malgré tous vos talents, vous n’auriez pas été reçu seulement à sa cour. Elle pense peut-être qu’il vous en manque quelques-uns qu’elle regarde comme indispensables à un grand homme. Elle a dit que vous n’étiez qu’un enfant : on entend cela; elle croit que, môme dans un sérail, vous traîneriez une éternelle enfance. Je ne le crois pas, au moins ’... »
Si, sur ce point, Formont s’engageait un peu trop, d’Alenibert ayant toujours passé pour avoir eu avec Boi-