‹ Mlle de Lespinasse et la Marquise du DeffandChapitre 19 sur 54 · Ibid. Lettre du 4 décembre 1754, p · texte numérisé non relu

Ibid. Lettre du 4 décembre 1754, p

leau certaine ressemblance physique assez peu avantageuse, du moins cette bonne opinion n’avait-elle rien de compromettant pour madame du Deffand, dont l’esprit et l’habilelé diplomatique furent seuls en jeu. Ce fut l’esprit et la diplomatie qui l’emportèrent; peut-être même plus que le mérite de l’écrivain ; car , sans calomnier d’Alembert, l’on peut dire, qu’à ce moment, il était un peu dépaysé à l’Académie française, malgré ses publications bruyantes du Discours préliminaire de V Encyclopédie et de V Essai sur les gens de lettres. Cet Essai, qui justifiait doublement son titre, lui avait suscité plus d’adversaires que de protecteurs, en prêchant aux gens de lettres une indépendance qui semblait une injure au patronage littéraire dont se piquait alors la noblesse. « Les grands seigneurs crurent , dit madame du Deffand, que c’était leur enlever leurs titres, que de conseiller de ne point rechercher leur protection. Les gens de lettres ne trouvèrent pas bon qu’on leur donnât des conseils si contraires à leurs vues intéressées; et les protecteurs et les protégés devinrent également ses ennemis »

Le zèle que madame du Deffand déploya en cette circonstance décisive pour d’Alembert ne fut donc pas seulement des plus utiles à celui-ci, il eut encore ce caractère d’être une sorte d’insurrection contre une partie de sa société, et même un peu contre son propre goût, goût d’ordinaire très-aristocratique et qui, presque toujours, la défendit contre l’idolâtrie dont, dans d’autres salons, étaient l’objet les écrivains et les philosophes. « D’Alembert, a-t-elle écrit, s’était dit qu’il était l’enfant de la nature, qu’il ne devait consulter qu’elle et n’obéir qu’à elle. » Un tel programme pouvait laisser à désirer dans un salon comme celui de Saint-Joseph;

1. Porlrait de d’Alemberl dans la Correspondance complète, 1865, t. II, p. 735.

mais il avait ses avantages dans l’intimitéj il satisfaisait cette soif de sincérité, de naïveté dont madame du Def- I fand se sentait dévorée dans ses relations d’amitié.

■ L’homme sincère, pour elle, c’était là tout d’Alembert,

! le d’Alembert dont, à cette môme époque, elle traçait ainsi le portrait :

« La simplicité de ses manières, la pureté de ses mœurs,

; l’air de jeunesse, la franchise de son caractère, joints à tous : ses talents, étonnèrent d’abord ceux qui le virent; mais il I ne fut pas également bien jugé par tout le monde ; pluj sieurs n’aperçurent en lui qu’un jeune homme sans usage du monde. Sa simplicité et sa franchise leur parurent une ingénuité grossière. Le seul mérite qu’ils lui trouvèrent fut le talent singulier qu’il a de contrefaire tout ce qu’il voit. Ils s’en amusèrent, mais ils ne le jugèrent pas digne d’une plus grande considération »

Parmi les amis de madame du Deft'and, qui lui accordèrent cette considération et même beaucoup plus, nous avons déjà vu figurer le président Hénault et monsieur de Forment; il faut y ajouter le chevalier d'Aydie, qui rédigea une sorte de jugement motivé en faveur du premier volume de ses Mélanges de littérature; le baron de Scheffer, le très-docte et spirituel ambassadeur de Suède, et, à l’époque où nous sommes arrivés, mademoiselle de Lespinasse.

1. Portrait de d’Alembert dans la Correspondance complète, p. 735. —

1 On peut rapprocher de ce portrait celui de Marniontel qui, s’étendant da- I rantage sur ses qualités d’homme du monde, vante t ce caractère, sagement i libre et naturel, plein d’enjouement et de facilité, mais prudent même dans ses I saillies, mesuré dans ses hardiesses, et qui, au milieu d’une société timide,

I esclave des convenances, se jouait avec leurs liens sans jamais en briser aucun; ce caractère dont l’ingénuité avait toutes les grâces de l’enfance et toute la vigueur de la maturité, qui répandait dans tous ses entretiens une gaieté vive et piquante, une plaisanterie d’un sel eitquis, une mémoire intarissable et un fonds de philosophie d’où jaillissaient à chaque instant des traits de force et de lumière. Qu’on l’interroge, cette société, elle dira que jamais le savoir, le bon esprit, le goût, la raison, la vertu el tous les agréments d’un heureux naturel n’ont été plus contents de se trouver ensemble et n’ont formé un plus parfait accord...» (OEuvres posthumes de d’Alembert, 1799, t. Il, p. 403.)

Tout contribuait à entraîner l’un vers l’autre cet ami préféré de madame du Deffand et la nouvelle compagne! qu’elle s’était donnée. « Entre cette jeune personne et lui, dit Marmontel, l’infortune avait mis un rapport qui devait rapprocher leurs âmes. Ils étaient tous les deux ce qu’on appelle enfants de l’amour. Je vis leur amitié naissante lorsque madame du Deffand les menait avec elle souper chez mon amie, madame Harenc. » Celte madame Harenc, dont le fds, monsieur de Presle, étail épris de littérature et de heaux-arts, réunissait dans son salon des hommes et des savants forts distingués, et ressemblait une madame Geoffrin, moins bourgeoise et moins pompeuse dans son protectorat des gens de lettres. D’Alembert logeait encore chez sa mère adoptive, la vitrière de la rue Michel-le-Gomte; c’était loin de la rue Saint-Dominique et de Saint-Joseph; mais madame du Deffand l’avait « si bien capté, qu’il en était inséparable, et ne passait pas un jour sans l’aller voir ^ ». Ces soirées, ces parties faites de eompagnie étaient empreintes d’une gaieté qui prêtait à l’abandon, au rapprochement des coeurs. « Après avoir passé sa matinée à chiffrer de l’algèbre, d’Alembert, nous dit encore Marmontel, sortait eomme un écolier échappé du collège, ne demandant qu’à se réjouir; et, par le tour vif et plaisant que prenait alors cet esprit si lumineux, si profond, si solide, il faisait oublier en lui le philosophe et le savant pour n’y plus voir que l’homme aimable » ,

Quel fut l’effet du nouvel élément de jeunesse, del gaieté, de sentiment, de passion même, apporté pari mademoiselle de Lespinasse dans cette intimité? Laj Harpe, nous le dira : « Madame du Deffand, vieille et| aveugle, quoique très-aimable, pouvait perdre quelque j

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