Correspondance littéraire, 1330, I. IX, p
rectes. Voici en effet ce que madame du Deffand écrivait ® le 30 mars 1754, 5 sa tante la duchesse de Luynes, en ^ lui annonçant son intention de prendre chez elle made- j ' moiselle de Lespinasse, et en la consultant sur ce projet ! que l’origine même de celle-ci ne laissait pas de rendre fort délicat ; '
« Le hasard m’a fait rencontrer une personne dont l’esprit, le caractère, la fortune me conviendraient extrêmement. C’est une fille de vingt-deux ans, qui n’a point de parents qui l’avouent ou du moins qui veulent et qui doivent l’avouer; cela vous apprend assez son état: c’est à Chamrond que je l’ai trouvée..., il y avait quatre ans qu’elle y était; elle s’y était établie après la mort de madame d’Albon, mère de ma belle-sœur, qui l’avait élevée, et qui, malgré sa jeunesse, lui avait donné les marques de la plus grande amitié. En mourant elle lui laissa par son testament cent écus de rente viagère, et lui confia la clef d’un bureau où elle avait une somme d’argent assez considérable, lui ordonnant de la garder pour elle. Cette fille, qui avait passé sa jeunesse avec M. d’Albon, frère de madame de Vichy, n’hésita pas un seul instant; elle mena M. d’Albon audit ! bureau, lui en donna la clef et lui remit tout l’argent qui 1 y était *. »
Cela paraîtra sans doute assez clair. Mais voici qui l’est encore plus. Madame du Deffand impose à made- j moiselle de Lespinasse, comme condition de son entrée auprès d’elle, de renoncer à réclamer jamais l’état que la loi pourrait lui donner, en même temps qu’elle représente à sa famille la nouvelle position de mademoiselle de Lespinasse auprès d’elle comme la meilleure garantie contre toute revendication semblable. D’une part, en effet, elle écrivait à mademoiselle de Lespinasse : « Avant de partir, je vous demande en grâce de vous bien examiner, et d’abandonner le projet de venir auprès de
1. Correspondance complète de madame du Deffand, édition de M. de Lescure, Paris, (865, t. I, p. 20!.
moi, si vous n’avez pas parfaitement oublié qui vous êtes, et si vous n’êtes pas dans la résolution inébranlable de ne jamais penser à changer d’état ^ » D’autre part, elle répondait aux observations de la duchesse de Luynes : « L’article le plus important est l’état de cette fille; il est inquiétant, je l’avoue, mais c’est encore une raison de plus pour me déterminer à l’avoir auprès de moi plutôt qu’à la mettre dans un couvent, parce que dans le couvent je ne pourrais pas savoir ce qu’elle ferait comme je le saurai quand elle sera auprès de moi L »
Enfin, à ce témoignage de madame du Deffand, d’autant moins suspect qu’il émane d’une partie intéressée à méconnaître cette filiation de mademoiselle de Lespinasse, il faut ajouter celui de mademoiselle de Lespinasse i elle-même qui, dans une de ses lettres à monsieur de Guibert, a écrit cette phrase significative : « C’est peutêtre à force d’être passionnée que j’ai mis toute ma vie tant de raison à tout ce qui est soumis au jugement et à l'opinion des indifférens. Combien j’ai usurpé d’éloges sur ma modération, sur ma noblesse d’âme, sur mon désintéressement, sur les sacrifices prétendus que je faisais à une mémoire respectable et chère, et à la . maison d’Albon. Eh, bon Dieu I sots que vous êtes, je ne mérite pas vos louanges; mon âme n’était pas faite pour les petits intérêts qui vous occupent; tout entière au bonheur d’aimer et d’être aimée, il ne m’a fallu ni force, ni honnêteté pour supporter la pauvreté et pour ' dédaigner les avantages de la vanité. » Enfin, dans son testament®, elle traitait en parent le marquis de Vichy ■*,
) . Lettre du 29 mars 1754. Ibid., l. I, p. 199 et 200.