TESTAMENT ET CODICILLE
Ce testament et ce codicille* étaient contenus dans une enveloppe avec celte suscriplion :
I I. Nous avoüs publié ce testament et son codicille pour ta preniicie fois, lans le Moniteur du 5 mai 1876. Jusque-là l’on n’avait de ce testament qu’une déc assez vague et même inexacte sur plusieurs points, d’après ce passage l’une lettre de madame du DelTaud à H. Walpole : « La demoiselle Lespinasse a fait in testament olographe des plus parfaitement ridicules. Mon neveu, qui est ici, voulu le voir, il prétend qu'il était en droit de l'exiger, il fallait bien que ela fût puisqu'on le lui a montré. Elle lui a laissé un perroquet en le quali- [iont de son neveu de Vichy ; elle charge son exécuteur testamentaire, d'Alemlert, du soin de faire vendre tous ses elfets, d’en employer le produit à payer ,es dettes; et s’il ne suffit pas, elle compte assez sur l’amitié et la générosité ie sou neveu de Vichy pour le prier d’ajouter le surplus. A l’égard des d’Al- 'On, elle n’eu veut point parler, dit-elle, parce que non-seulement, quoique Igitime, elle n’a reçu d'eux aucun bienfait, mais qu’ils lui ont volé uue somme ue sa mère avait mise en dépôt pour elle; elle signe ledit testament Julie ’Aloon. » Correspondance de madame du Deffand, lettre du 9 juin 1 776, t. II, . 56U. — Grimm parle aussi de ce testament ; « Il a, dit-il, paru d’un genre ssez original. Elle a légué ses meubles à M. d’Alembert, ses boucles de cheeux à tous ses amis, et ses dettes à payer à M. l'Archevêque de Toulouse. » Correspondance, t. IX, p. 8 2.)
G2 DOCUMENTS INÉDITS
A MONSIEUR D’AlEMBERT.
Ceci est le testament de mademoiselle de Lespinasse, pour] être ouvert au moment de sa mort. i i
L’enveloppe était scellée d’un cachet de cire rouge i aux armes de Lespinasse. Écu en losange, aux '1“"' et 4® d’or 1 Il la croix (couleur non indiquée), qui est d’Albon moderne; au 2“ et 3*= d’or au Dauphin d’azur, qui est d’Albon ancien; couronne de comte; supports deux lions rampants couronnés. Nous ferons remarquer que dans le premier quartier la couleur est changée, les d’Albon portant de sable à la croix d’or.
Le testament comprend trois feuillets de papier à lettre in-4°, doré sur tranche, formant 5 pages; le codicille deux feuillets de papier petit-poulet, formant 3 pages.
Ceci est mon testament et mes dernières volontés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Je veux que six heures après ma mort, on me fasse ouvrir la tète par un chirurgien de la Charité, ou d’un autre hô-1 pilai ; je veux être enterrée comme les pauvres, et sansêtrel exposée sous la porte. Je prie M. Dalemhert, au nom del l’amitié qu’il a toujours eue pour moi, de vouloir bien faire' exécuter ce testament.
Je donne à madame Joinville, qui est une pauvre femme! que j’aime, trois cents livres une fois payées, et à son fils,f de môme trois cents livres une fois payées ; je demande que: ce soit le plus tôt possible après ma mort, parce qu’ils sont' dans le besoin. Je donne à madame Saint-Martin ‘, ma femme ri de chambre, qu’il y a longtemps qui est à moi et dont je suis très-contente, je lui donne toute ma garde-robe : habits, linge, dentelles, etc.; je lui donne mon linge de table et de ’ lit: draps, couvertures, oreillers; je lui donne mon lit et tout ce qu’il y a de meubles dans sa chambre.
I . Louise-Calherine-Agnès Saint-Martin. Elle était mariée, ainsi qu’on le voit dans le compte rendu par d’Alembert, à Claude Guénin, domestique de M. de i Keralio, probablement le même que Louis-Félix Guinemeiit de Keralio, mem-tj bre de l’académie des inscriptions et belles-lettres (1780), né en 1731, mort i en 1 793. Il demeurait rue de Gramont.
Je donne à mon laquais une année de ses gages, ses habits, et son lit, ses draps et couvertures.
I M. le comte D’Anlezy m’a permis de lui laisser une marque de mon amitié, je le prie de recevoir l’édition de j Molière et de Racine in-quarto, avec le dictionnaire de J Moreri.
) Je prie M. de Guibert de recevoir tout ce que j’ai de livres j anglois, et tout ce que j’ai de livres françois in-quarto, et I autres de belles éditions*.
IJe prie M. de Saint-Chamans de recevoir, comme une marque de ma tendre amitié, tous mes manuscrits, tant ceux qui sont reliés que ceux qui ne le sont pas.
I Je prie madame de Saint-Chamans de recevoir, par une I suite de la bonté et de l’amitié qu’elle a toujours eues pour I moi, ma toilette de bois d’acajou, et ma petite table de bois ' de rose en bibliothèque, j’espère que comme cela étoit à mon usage de tous les jours, cela lui rappellera quelquefois mon tendre sentiment.
Je prie M. Suard de recevoir par amitié pour moi mon secrétaire à cylindre de bois satiné.
J’espère que M. de Condorcet voudra bien recevoir une marque de mon amitié, je lui donne le buste de M. Dalembert et les buste et statue de Voltaire et toutes celles de ; mes estampes qui pourront lui plaire, tant en portraits qu’en sujets.
Je prie madame Geoffrin, qui m’a comblée de tant de ( bontés, et que j’aime si tendrement, de vouloir bien recevoir mon petit oiseau de marbre avec son pied d’or moulu. Je prie M. Roux®, de qui j’ai reçu tant de soins et de : marques de bontés, de vouloir bien recevoir comme une bien foible preuve de ma reconnoissance ma montre et ma pendule.
J’espère que M. Dalembert voudra bien accepter comme
( . Dans la dernière lettre, adressée par mademoiselle de Lespinasse à d’Alenihert, dont nous avons donné, p. LXIX, la suscription, elle léguait à M. de Guibert son secrétaire, le même, sans doute qu’elle lègue ici à M. Suard. On peut en conclure que cette lettre qui n’est pas datée, est antérieure au testament, et qu’elle l’écrivit lors que lui vint cette pensée de suicide dont la détourna M. de Guibert (t'"' juin 1774) -, mais ce n’est là qu’une conjecture,
2. Peut-être Augusie Roux, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris, né à Bordeaux en 1726, patroné par Montcsiiuieu, fort lié avec le baron d’Holbach, mort le 28 juin 1776. 11 habitait rue de Seine, prés de la rue de l’Échaudé.
DOCUMENTS INÉDITS
une marque de ma tendre amitié mon secrétaire de bois de rose à dessus de marbre, une grande armoire de bois do rose où sont mes livres, et une chiffonnière de bois de rose à neuf tiroirs, je lui ai ouï dire qu’il aimoit les tiroirs. Je le prie avec instance de veiller à ce que j’aye la tète ouverte peu de temps après ma mort.
Je demande à Monsieur l’archevêque de Toulouse la permission de disposer de son portrait en faveur de M. de Vaines, je sais le prix qu’il y mettra et je suis ravie de lui donner cette marque de mon amitié.
Je prie M. Dalemberl de payer toutes mes dettes avec l’argent des rentes qui seront dues à maniort‘;siles dettes excédoient ce qui me sera dû et la vente du reste de mon mobilier, je veux qu’il envoyé une copie de mon testament à M. le marquis de Vichy, mon neveu. Il y verra que je compte assez sur son honnêteté pour le prier d’achever de payer mes dettes; celte somme ne sauroit le gêner, et je lui prouve mon estime et mon amitié en m’adressant à lui de préférence aux d’Albons, de qui j’aurois dû recevoir ce secours, non pas à titre de générosité, mais de restitution pour le dépôt qu’il m’a.... à la mort de ma mère et de la. sienne. Si, au contraire, après avoir payé mes dettes, il restoit quelque argent, je le donne à madame Saint-Martin en surplus des legs que je lui ai faits. Telles sont mes volontés que j’espère qui seront fidellement exécutées.
Fait à Paris ce tt février 1776.
Julie de Lespinasse.