I. Correspondance complète, 1865, t. I, p
sorte de possession d’état sinon de légitimité, du moins d'une de ces bâtardises avouées, pour lesquelles l’ancienne société française était moins sévère qu’on ne l’a été depuis. Tout cela n’était pas non plus sans quelque importance au point de vue juridique, et l’on comprend les craintes que purent avoir plus tard les enfants légitimes de la comtesse d’Albon.
Cette position, plus précaire que mystérieuse, dura seize ans, depuis sa naissance, en 1732, jusqu’à la mort de sa mère, arrivée en 1748b La jeunesse de mademoiselle de Lespinasse dut se passer dans le vieuK château d’Avauges, propriété patrimoniale des marquis do Saint-Forgeux , qui subsiste encore aujourd’hui près de la commune de Saint-Romain de Poppée, sur la route de Lyon à Tarare, dans une belle vallée arrosée par la Turdine. Cette demeure seigneuriale, munie alors de ses fossés et de ses remparts de l’âge féodal, avait pour horizon les hauteurs du mont Tarare, de Saint-Loup et de Saint-Romain. Une tradition, tradition très-invraisemblable, mais qui prouve la beauté pittoresque du lieu , racontait que l’impératrice Poppée, accompagnant dans un voyage en Gaule son mari , avait été tellement ravie de la vue magnifique que Ton découvrait des sommets de Saint-Romain, qu’elle y avait fait bâtir un château qui transmit le nom de sa fondatrice à cette localité, bien longtemps après que ses constructions eurent disparu^.
1. Nous avions d’abord (dans, notre édition des Lettres de mademoiselle de Lespinasse, Paris, Charpentier, 1876) fixé approximativement à l’année 1747 la mort de la comtesse d’Albon. Cette date de 1748 nous a été fournie depuis par le compte de liquidation de la succession de mademoiselle de Lespinasse et par son inventaire, lesquels mentionnent parmi les papiers de mademoiselle de Lespinasse un extrait du testament de la comtesse d’Albon, fait le 3 août 1746, et déposé chez Vernon, notaire à Lyon, le 16 avril 1748. Ce dépAt, selon l’usage, dut avoir lieu quelques jours après la mort de la testatrice.
2. Ogier, La France par cantons, Rhône, Villefranche, 1 854, p. 412.
C’est là, dans ce site agreste, presque désolé, et pendant ce temps, que mademoiselle de Lespinasse reçut toute son éducation. Elle ne put en effet l’accroître pendant les quatre années de quasi-domesticité qu’elle passa plus tard à Chamrond, chez sa sœur, la marqui.se de Vichy, et le portrait que madame du Deffand fait d’elle, à sa première rencontre, en 1752, est celui d’un esprit déjà formé, en possession de toutes ses ressources. L’âge de sa sœur légitime, de seize ans plus âgée qu’elle, et bientôt son mariage, en 1739, avec le marquis de Vicliy, furent un obstacle à l’établissement d’une certaine intimité entre elle et cette sœur aînée. Il semble bien i qu’il en ait été autrement à l’égard du jeune d’Albon . Né en 1724, Camille-Alix-Éléonore , vicomte d’Albon, avait huit ans seulement de plus que mademoiselle de Lespinasse, et le titre de légataire universel que sa mère lui donne dans son testament prouve que la séparation du comte et de la comtesse d’Albon n’avait pas éloigné le fils de la mère. Il n’est donc pas impossible, et il est même vraisemblable que, de 1732 à 1741, époque à laquelle nous voyons le jeune d’Albon entrer dans la carrière des armes avec le grade de lieutenant au régiment de Levis-cavalerie, il ait été,
- avec plus ou moins de continuité, le compagnon d’en- 1 fance de la petite Julie. Si, à partir de 1741, les nécesj sités du service et les campagnes de la guerre de la I succession de Pologne, au cours de laquelle, l’année I même de la bataille de Dettingen (1743), le vicomte d’Albon obtint le brevet de capitaine, firent sans doute subir de fréquentes intermittences à cette vie commune; elle ne dut pas cependant cesser tout à fait. Madame du Deffand nous dit positivement que mademoiselle de Lespinasse « avait passé sa jeunesse avec lui, » et le sacrifice tout spontané qu’elle lui fit du don considérable que sa mère mourante l’avait mise à même
de s’approprier, prouve assez la vivacité de l’affection j qu’elle avait conçue pour le compagnon de son enfance; i Aux premiers dégoûts qu’elle éprouva plus tard chez' les Yichy, ce fut à son amitié, sur laquelle elle comptait beaucoup, qu'elle s’adressa pour la tirer de cette situation pénible. Au milieu de ses confidences à madame du ' Deffand, elle lui dit-alors « qu’elle espérait beaucoup' de l’amitié de monsieur d’Albon, qui l’avait toujours traitée comme sa propre sœur'. » Dans celle affection fraternelle, on peut croire qu’elle aporta cette soudaineté, cette ardeur qui sont les traits de son carac-; tère. La vivacité même des sentiments contraires qu’elle' manifesta plus tard pour ce même vicomte d’Albon, ■ s’explique très-bien par la réaction qui s’opéra dans' cette âme dont le tendre dévouement avait été si peu ' payé de retour. !
En sentant s’accroître son isolement par le mariage ' de sa tille aînée, en 1739, et par les absences de son fils, à partir de 1741, la comtesse d’Albon dut reporter, ; de 1742 à 1747, toutes ses affections sur mademoiselle ^ de Lespinasse. « Souvent, dit monsieur de Guibert, | elle la baignait en secret de ses larmes; elle semblait, • ^ par le redoublement de sa tendresse, vouloir la con- | soler du présent funeste qu’elle lui avait fait de la vie. ^ Elle la comblait de caresses et de bienfaits. Elle lui ^ donna elle-même le premier de tous : une excellente éducation » L’objet de ces tendresses n’en perdit pas | le souvenir; et pour mademoiselle de Lespinasse, la ^ mémoire de la comtesse d’Albon fut toujours une « mé- | moire respectable et chère » Si l’on en croit monsieur de Guibert, la comtesse d’Albon, qui avait sans doute, comme l’indique un testament fait en 1746, te pressen- ,,
1. Correspondance complète de madame du Deffand, t, I, p. 202. “