‹ Mlle de Lespinasse et la Marquise du DeffandChapitre 8 sur 54 · Mémoires de Coulanges, 1 820, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Coulanges, 1 820, p

Quant aux parents du marquis de Vichy, c’étaient d’abord deux sœurs : la première, cette spirituelle Marie de Vichy, marquise du Deffand, qui, après avoir illustré par sa beauté et son esprit la petite cour de Sceaux, commençait, vers celte époque, h former h Paris, dans son modeste appartement de la rue de Beaune, un salon qui bientôt allait devenir célèbi-e; la seconde, Anne de Vichy, mariée le 30 juillet 1724 au marquis de Suarez-d’Aulan, capitaine de dragons, gouverneur de Roquemaure, beaucoup plus obscure et établie à Avignon; puis un frère cadet, chanoine-trésorier de la Sainte-Chapelle; et enfin, non par ordre d’importance, mais de parenté, l’abbé de Loménie de Brienne, le futur cardinal, son frère le comte de Brienne, cousins maternels des Vichy, et leur tante maternelle Marie Brulard, duchesse de Imynes, dame d’honneur de Marie Leczinska, laquelle ne devait mourir qu’en 1763. Quant à cette dernière, si elle était en correspondance avec le marquis de Vichy \ il est certain qu’elle ne visita pas Chamrond pendant le séjour qu’y fit mademoiselle de Lespinasse, puisque madame du Delfand dut lui apprendre toute l’histoire de celle-ci. Il en fut autrement des Vauban, amis sinon parents des Vichy, comme eux originaires de la Bourgogne, et qui s’intéressèrent vive- .ment h la jeune commensale de Chamrond. Ce nom, rendu illustre par le grand preneur de villes, était alors porté par le comte de Vauban, maréchal de camp et lieutenant-général du roi en Franche-Comté, marié récemment ti une La Queille, et par son frère le chevalier de Vauban. Quant à la fille même du maréchal, mariée au marquis d’Ussé, et morte eu 1713, elle avait laissé un fils qui fut ce marquis d’Ussé, original plein d’esprit, que nous retrouverons bientôt dans le salon de madame

1. Lettre de la duchesse de Luynes à niadamc;du Deffand, t. I. p. 20C.

du Deffand et qui ne larda pas à compter parmi les . amis particuliers de mademoiselle de Lespinasse.

Mademoiselle de Lespinasse était dans sa seizième année quand elle arriva à Chamrond. Elle devait y i rester quatre ans. Comment pouvons-nous nous la représenter? Si nous en croyons les Vichy eux-mêmes, dans la peinture rétrospective qu’ils en firent plus tard à madame du Deffand, il fallait « vanter son esprit, son caractère, les soins infinis qu’elle se donnait pour l’éducation de leur fille, » la petite Alexandretle-Marie. Comme on le voit, mademoiselle de Lespinasse n’avait 1 plus son éducation h faire; elle faisait celle des autres. Dans un voyage que, dès l’année suivante, en 1749, le i! marquis et la marquise de Vichy firent à Paris, leurs trois 11 enfants restèrent sous sa garde, et la confiance qu’on j| avait en elle ne fit que croître à cette épreuve. Cepen- i dant, sa position changea de caractère. Trop serviable . pour rester une amie et une égale, mademoiselle de . Lespinasse se sentit poussée graduellement vers la do- ' mesticité utile. De ménagements, de convenances, il ij n’en fut bientôt plus question avec elle. Humiliée, sou- ' vent même malmenée, mademoiselle de Lespinasse dut, ; deux ans après son arrivée chez les Vichy, songer à les 1 quitter. Elle manifesta même une première fois sa réso- • lutionà la marquise, vers le printemps de l’année 1751 . Néanmoins, par un sentiment de déférence pour ceux !| qui l’avaient d’abord amicalement accueillie, elle en :i ajourna l’exécution , et tout sembla momentanément i apaisé. |

Telle était la situation des choses lorsque madame du 1 Deffand arriva au château de Chamrond, à la fin de i l’été de 1752. Elle ne connaissait pas encore mademoi- selle de Lespinasse, et l’impression qu’elle en reçut est i d’autant plus précieuse à recueillir qu’il ne s’y mêlait i aucune prévention : « Quand j’arrivai à Chamrond, ,

a-t-elle écrit, monsieur et madame de Vichy m’en firent des éloges infinis; ils me vantèrent son esprit, son caractère. Je trouvai qu’elle méritait, en effet, tout le bien qu’ils me disaient d’elle; je m’aperçus seulement qu’elle était fort triste et qu’elle avait souvent les larmes aux yeux » Ailleurs, elle dira d’elle « qu’elle a beaucoup d’esprit ^ » elle parlera « de ses mérites et de ses agréments \ » et lui écrira à elle-même : « Vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiment; avec toutes ces qualités, vous serez charmante, tant que vous vous laisserez aller ii votre naturel et que vous serez sans prétention et sans entortillage \ » Le portrait est complet : de Tesprit et du cœur, c’est bien là mademoiselle de Lespinasse tout entière. Mais si mademoiselle de Lespinasse plut de prime abord à madame du Deffand, elle-même fut bientôt sous le charme de l’esprit, de la distinction de cette femme. Madame du Deffand avait fait et elle devait faire encore bien d’autres conquêtes que celle de cette petite provinciale, qui depuis longtemps ne connaissait plus que les airs bourrus des maîtres de Chamrond. Quelques mois ne seront pas passés qu’elle lui écrira « les choses les plus tendres et les plus flatteuses ®. » La confiance naquit bientôt de cette sympathie mutuelle, et quand madame du Deffand, s’étant offerte comme médiatrice entre elle et les Vichy, qui lui avaient parlé de la résolution qu’elle avait prise de les quitter, s’efforça de la faire revenir sur son dessein, elle en reçut les plus complètes confidences. » Elle me dit, a-t-elle raconté elle-même, qu’il ne lui était plus possible de rester avec M. et madame de Vichy, qu’elle en éprouvait depuis longtemps les traitements

1 . Correspondance complète de madame du Deffand, 1. 1, p. 20 i.

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