‹ Mlle de ScuderyChapitre 11 sur 17 · LE MAJORAT · texte numérisé non relu

LE MAJORAT

Dans une nuit orageuse de l'automne de 1760, un fracas violent réveilla tous les domestiques de R... bourg de leur profond sommeil. Il semblait que tout l'immense château s'abîmait dans ses fondements. En un clin d'œil tout ie monde fut sur pied, et chacun accourut, une lumière à la main. L'intendant pâle, effrayé, arriva aussi portant son trousseau de clefs. Mais la surprise fut grande lorsque, s' acheminant dans un profond silence, on traversa tous les appartements sans y trouver la moindre apparence de désordre.

Un sombre pressentiment s'empara du vieil intendant. Il monta dans la grand'salle, auprès de laquelle se trouvait un cabinet où le baron Roderich de R... avait coutume de

se coiiclier lorsqu'il se livrait à ses observations astronomiques. Mais, au moment où Daniel (ainsi se nommait l'intendant) ouvrit cette porte, le vent, s'engouffrant avecbruit, chassa vers son visage des décombres et des pierres brisées. II recula avec horreur, et laissant tomber son flambeau, qu'une boulïée de vent avait éteint, il s'écria : — Dieu du ciel ! le baron vient de périr !

En ce moment, des cris plaintifs se firent entendre de la chambre du baron. Daniel trouva les autres domestiques rassemblés autour du cadavre de leur maître. Il était assis sur un fauteuil doré, richement vêtu, et avec autant de sérénité que s'il se fût simplement reposé de son travail. Mais c'était la mort que son repos. Lorsque le jour fut venu, on s'aperçut que le dôme de la tour s'était écroulé. Les lourdes pierres qui le composaient avaient brisé le plafond et le plancher de l'observatoire, renversé par leur double chute le large balcon en saillie, et entraîné une partie de la muraille extérieure. On ne pouvait faire un seul pas hors de la porte de la grand'salle, sans courir le danger de faire une chute de quatre-vingts pieds au moins.

Le vieux baron avait prévu sa mort prochaine, et il en avait donné avis à ses fils. Le lendemain, son fils aîné, Wolfgang, devenu seigneur du majorât, par la mort du baron arriva au château. Obéissant à la volonté de son père, il avait quitté Vienne immédiatement après avoir reçu une lettre de lui, et avait fait la plus grande dili gen ce pour revenir à R... bourg.

L'intendant avait fait tendre de noir la grand'salle, et fait exposer le vieux baron sur un magnifique lit de parade, entouré de cierges allumés dans des chandeliers d'argent, Wolfgang monta l'escalier en silence, entra dans la salle, et s'approcha vivement du corps de son père. Là, il s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine, contempla, d'un air sombre et les sourcils froncés, le visage pâle du défunt. Le jeune seigneur semblait une statue ; pas une larme ne coulait de ses yeux. Enfin il étendit le bras vers le cadavre par un mouvement presque nerveux, et murmura ces mots ; — Le ciel te forçait-il donc à rendre ton fils malheureux ? Puis, il leva les yeux au ciel, et s'écria : — Pauvre vieillard insensé ! le temps des folies est donc passé ! Tu

reconnais maintenant que les étoiles n'ont pas d'influence sur les choses de ce monde ! Quelle volonté, quelle puissance s'étend au delà du tombeau?

Le baron se tut de nouveau pendant quelques secondes, puis il reprit avec plus de violence : — Non, ton entêtement ne me ravira pas une parcelle du bien qui m'attend ! A ces mots, il tira de sa poche un papier plié, et le tint de ses deux doigts au-dessus de l'un des cierges qui brûlaient autour du mort. Le papier, atteint par la flamme, noircit et prit feu. Lorsque la lueur qu'il répandit se projeta sur le visage du défunt, il sembla que ses muscles se contractaient, et que des accents étoufl'és s'échappaient de sa poitrine. Tous les gens du château en frémirent. Le baron continua sa tâche avec calme, et écrasa soigneusement jusqu'au plus petit morceau de papier consumé qui tombait sur le plancher. Puis il jeta encore un regard sombre sur son père, et sortit de la salle à grands pas.

Bientôt arriva au château, Hubert, frère de Wolf gang, venant réclamer sa part d'héritage. Tout de suite la discorde éclata entre les deux frères. Le justicier V... essaye de les réconcilier et dans ce but propose à Wolfgang 'Ue verser 4.000 ducats à Hubert. Ce dernier exige un délai et s'installe dans une aile du châfroii.

Hubert s'établit dans son appartement comme pour un long séjour, au grand regret du baron. On remarqua qu il s'ntretenait souvent avec l'intendant, et qu'ils allaient quelquefois ensemble à la chasse. Du reste, il se montrait peu, et évitait tout à fait de se trouver seul avec son frère, ce qui convenait fort au baron. V... ne pouvait s'expliquer la terreur de ce dernier, chaque fois que Hubert entrait dans son appartement.

V... était un jour seul dans la grand'salle, parcourant ses actes, lorsque Hubert y entra, plus grave et plus posé que d'ordinaire; il lui dit, avec un accent presque douloureux : — J'accepte les dernières propositions de mon frère ; faites que je reçoive aujourd'hui même les deux mille frédérics d'or; je veux partir cette nuit, à cheval, tout seul. — Avec l'argent? demanda le justicier. — Vous avez raison, dit Hubert, je vous comprends. Faites-moi

donc donner la somme en lettre de change sur Isaac Lazarus, à K , je veux partir cette nuit. Il faut que je

m'éloigne ; le;? mauvais esprits rôdent ici autour de moi ! Ainsi, aujourd'hui même, M. le justicier !

A ces mots, il s'éloigna. Le baron éprouva un vif sentiment de bien-être en apprenant le départ de son frère ; il rédigea la lettre de change, et la remit à V... Jamais il ne se montra plus joj^eux que le soir à table. Hubert avait annoncé qu'il n'y paraîtrait pas.

Le justicier habitait une chambre écartée, dont les fenêties donnaient sur la coui du château. Dans la nuit, il 33 réveilla tout à coup, et crut avoir entendu des gémissements éloignés, mais il eut beau écouter, le plus grand silence continuait de régner, et il pensa qu'il avait été abusé par un rêve. Cependant un sentiment singulier d'inquiétude et de terreur s'empara de lui ; et il ne put rester dans son lit. Il se leva et s'approcha de la fenêtre; il i'y trouvait à peine depuis quelques instants, lorsque la porte du vestibule s'ouvrit; un homme, un flambeau à la main, en sortit et traversa la cour. V... reconnut le vieux Daniel, et l'aperçut distinctement entrer dans l'écurie, d'où il ne tarda pas à faire sortir un cheval sellé. Une seconde figure, enveloppée dans une pelisse, la tête couverte d'un bonnet de renard, sortit alors des ténèbres, et s'approcha de lui. C'était Hubert qui parla quelques moments à Daniel avec chaleur, et se retira vers le lieu d'où il était venu.

11 était évident qu'Hubert avait des relations secrètes avec le vieil intendant. Il avait voulu partir, et sans doute celui-ci l'avait retenu. V... eut à peine la patience d'attendre le jour pour faire part au baron des événements de U nuit, et l'avertir de se défier de Daniel qui le trahissait é\idemment.

Le lendemain, à l'heure où le baron avait coutume de S3 lever, V... entendit un violent bruit de portes et un grand tumulte. Il sortit de sa chambre, et rencontra partout des domestiques qui passèrent auprès de lui sans le regarder, et qui parcouraient toutes les salles. Enfin, il apprit que le baron ne se trouvait pas, et qu'on le cherchait depuis plusieurs heures. Il s'était mis au lit en présence de son chasseur ; mais il s'était éloigné en robe de

chambre et en pantoufles, un flambeau à la main; car tous ce^ objets manquaient dans sa chambre.

V..., frappé d'un sombre pressentiment, courut à la grand'salle, auprès do laquelle se trouvait l'ancien cabinet du défunt baron. La porte qui menait à la tour écroulée était ouverte, et V... s'écria plein d'horreur : — Il est au fond du gouffre, brisé en morceaux !

Ce n'était que trop vrai. La neige avait tombé toute la ruit, et on ue pouvait apercevoir qu'un bras raidi qui s'avançait entre les pierres. Plusieuis heures s'écoulèrent avant que des ouvriers pussent descendre, au risque de leur vie, le long de plusieurs échelles liées ensemble, et ramener le cadavre à l'aide de longues cordes. Dans les convulsions de la frayeur, le baron avait serré fortement le flambeau d'argent, et la main qui le tenait encore était la seule partie de son corps qui n'eût pas été affreusement mutilée par des pierres aiguës sur lesquelles il avait roulé. Hubert arriva dans le plus profond désespoir. Il trouva le cadavre do son Irère étendu sur la table où on avait posé, quelqu.^s semaines auparavant, celui du vieux baron Roderich. — Mon frère ! mon frère ! s'écria-t-il en gémissant. Non, ]e n'ai pas demandé sa mort au démon qui planait sur moi !

Hubert tomba sans mouvement sur le sol. On l'emporta dans son appartement, et il ne revint à lui que quelque temps après. Il vint dans la chambre du justicier ; il était pâle, tremblant, les yeux à demi éteints, et se jeta dans un fauteuil, car il ne pouvait se soutenir. — J'ai désiré la mort de mon frère, parce que mon père lui a laissé la meilleure partie de son héritage. Il a péri, et je suis seigneur du majorât; mais mon cœur est brisé, et je ne serai jamais heureux. Je vous confirme dans votre emploi, et vous recevrez les pouvoirs les. plus étendus pour régir le majorât où je ne pourrais pas demeurer !

Hubert quitta le justicier, et partit pour K... un instant après.

On répandit le bruit que le malheureux Wolfgang s'était levé dans la nuit pour se rendre dans un cabinet où se trouvait une bibliothèque. A demi endormi, il s'était trompé de porte et s'^était précipité sous les débris de la tour.

— Ah ! dit François, le cliasseur du baron, en entendant raconter ce récit invraisemblable, monseigneur n'aurait pu se tromper de chemin en allant chercher un livre; car la porte de la tour ne s'ouvre qu'avec de grands efforts, et d'ailleurs je sais que la chose ne s'est pas passée ainsi !

François ne voulut pas s'expliquer davantage devant ses camarades ; mais, seul avec lui, le justicier apprit que le baron parlait souvent des trésors qui devaient se trouver cachés dans les ruines, et que souvent dans la nuit, poussé par un mauvais génie, il prenait la clef que Daniel avait été forcé de lui remettre, et allait contempler avec avidité ce gouffre au fond duquel il croyait voir luire des monceaux d'or. C'était sans doute dans une de ces excursions qu'un étourdissement l'avait atteint et précipité dans l'abîme.

Le baron Hubert partit pour la Courlande sans reparaître au château.

Peu de temps après ces divers événements, le baron Hubert mourut et Jorsqtie son fils Budolph vint pour entrer en possession de l'héritage, il se trouva qu'un testament léguait le château à Bupert fils de Wolfgang. Pourtant, comme il s'élevait encore quelques doutes sur la valeur de ce testament, le justicier V... procéda à un supplément d'information.

Un jour, le justicier était resté plein de soucis dans lachambre à coucher du défunt baron de Roderich, où il venait de faire de nouvelles perquisitions, et il travaillait à composer un mémoire en faveur du jeune baron. La nuit était avancée, et la lune répandait sa clarté dans la grande salle, dont la porte était restée ouverte. Il entendit quelqu'un monter les escaliers lentement et à pas lourds, avec un retentissement de clefs. V... devint attentif; il se leva, se rendit dans la grande salle, et s'aperçut que quelqu'un approchait. Bientôt la porte s'ouvrit, et un homme en chemise, tenant d'une main un flambeau allumé, et de l'autre un trousseau de clefs, s'avança lentement, V... reconnut aussitôt l'intendant, et il se disposait à lui demander ce qu'il venait chercher ainsi au milieu de la nuit, lorsqu'il vit dans toutes les manies du vieillard l'expression d'un état surnaturel ; il ne put méconnaître les symptômes du

somnambulisme. L'intendant s'avança droit devant la porte murée qui conduisait à la tour. Là, il s'arrêta en poussant un gémissement profond qui retentit dans la salle, et fit frémir le justicier; puis, posant son flambeau et ses clefs sur le parquet, il se mit à gratter le mur avecses mains, et employa tant de force, que le sang jaillit de ses oncles ; ensuite, il appuya son oreille pour mieux écouter, fit signe de la main comme pour empêcher quelqu'un d'avancer, releva le flambeau et s'éloigna à pas comptés. V... le suivit doucement, tenant également un flambeau à la main. Il descendit les marches avec lui. L'intendant ouvrit la porte du château, entra dans la cour, se rendit à l'écurie, disposa son flambeau de manière à ce que la clarté se répandît régulièrement autour de lui, apporta une bride et une selle, et se mit à harnacher un cheval avec un soin extrême, attachant la sangle avec force, bouclant les étriers à une longueur égale, et visitant le mors à plusieurs reprises. Cela fait, il retira le toupet de crins engagé dans la têtière, détortilla la gourmette, fit sortir le cheval de l'écurie en l'animant par le claquement de langue habituel aux palefreniers, et l'amena dans la cour. Là, il resta quelques instants dans T attitude d'un homme qui attend des ordres, et promit de les suivre en baissant plusieurs fois la tête. V... le vit alors reconduire le cheval à l'écurie, le desseller, le rattacher au râtelier, reprendre son flambeau, et regagner sa chambre, où il s'enferma au verrou.

Le justicier se sentit saisi d'une horreur secrète; il s'était commis sans doute quelque horrible action en ce lieu : et, tout occupé de la fâcheuse situation de son protégé, il s'efforçait de tirer sur ce qui venait de se passer quelques indices à son avantage. Le lendemain, dès le matin. Daniel se présenta dans sa chambre pour une affaire domestique. V... le saisit aussitôt par le bras, et lui dit : — Ecoute-moi, Daniel ! il y a longtemps que je veux te consulter. Que penses-tu des embarras que nous cause le singulier testament du baron Hubert? Crois-tu que ce jeune homme soit véritablement le fils légitime du baron Wolf gang ?

Le vieil intendant, évitant les regards du justicier, répondit : — Bah ! il se peut que cela soit, comme il se peut

que cela ne soit pas ; que m'importe ! Soit maître qui voudra; ce sera toujours un maître. — Mais, reprit V... en s'appuyant sur son épaule; toi, qui étais le confident du vieux baron Roderich, tu as dû connaître toute l'histoire de ses fils? Ne t'a-t-il jamais parlé du mariage que Woifgang avait contracté contre sa volonté.

— Je ne puis m'en souvenir, dit l'intendant en bâillant.

— Tu as envie de dormir, mon vieux, dit V... ; as-tu passé une mauvaise nuit? — Pas que je sache, répondit Daniel en se secouant; mais je vais aller commander le déjeuner.

A ces mots, il se leva du siège où il s'était assis, et bâilla encore plusieurs fois.

— Reste donc encore un peu, mon vieux camarade, lui dit V... en voulant le forcer de se rasseoir. Mais Daniel resta debout et répondit d'un air de maiavaise humeur :

— Ah ! çà. que m'importe le testament et leur querelle pour le majorât? — Ainsi, n'en parlons plus! Causons d'autre chose, mon cher Daniel : tu es mal disposé, tu bâilles ; tout cela montre un homme affecté, et je crois vraiment que tu l'as été cette nuit. — Qu' ai- je été cette nuit? demanda l'intendant en restant dans la même position. — Cette nuit, dit V..., comme je travaillais dans la chambre du défunt baron Roderich, tu es venu dans la salle, pâle et défait, et tu as passé un grand quart d'heure à gratter la porte murée. Es-tu donc somnambule, Daniel?

L'intendant se laissa tomber dans le fauteuil qui était derrière lui. Il ne prononça pas une parole ; ses yeux se fermèrent à demi, et ses dents se choquèrent avec violence.

— Oui, continua V... après un moment de silence; il se passe de singulières choses dans l'état de somnambulisme; et le lendemain, on ignore tout ce qu'on a fait.

J'avais un ami qui se promenait régulièrement la nuit, au temps de la pleine lune. Il répondait alors à toutes les questions et comme malgré lui. Je crois vraiment qu'un somnambule qui aurait commis une mauvaise action l'avouerait lui-même dans ces moments-là ! Heureux ceux qui ont bonne conscience comme nous deux, Daniel ! Nous pouvons être somnambules sans avoir rien à craindre. Mais dis-moi donc un peu ce que tu as à gratter comme cela à la porte de l'observatoire? Tu veux sans doute aller faire de l'astro-

nomie avec le vieux Roderich, n'est-ce pas ? Je te demanderai cela la nuit prochaine.

Daniel n'avait cessé de trembler pendant tout ce discours ; tout son corps semblait en ce moment un roseau balancé par l'orage. Il ne proférait que des paroles inintelligibles, et sa bouche se chargeait d'écume. V... sonna. Les domestiques vinrent prendre le vieil intendant qui ne faisait plus aucun mouvement, et le transportèrent dans son lit, où il ne tarda pas à tomber dans un assoupissement profond. Lorsqu'il se réveilla quelques instants après, il demanda du vin, et s'enferma seul dans sa chambre, où il resta tout le jour.

V... avait réellement résolu d'interroger Daniel pendant ses accès de somnambulisme. Il se rendit à minuit dans la grande salle, espérant que, l'intendant s'y rendrait; mais il ne tarda pas à entendre des cris effroyables. On vint lui annoncer que le feu était dans la chambre de Daniel. On y courut; mais on essaya vainement d'ouvrir la porte. Quelques domestiques brisèrent alors la fenêtre basse, arrachèrent les rideaux qui brûlaient, et pépandirent dans la cheminée quelques seaux d'eau qui éteignirent l'incendie. L'intendant était au milieu de la chambre dans un évanouissement profond. Il tenait encore à sa main le flambeau dont la flamme avait consumé les rideaux. Ses sourcils et une partie de ses cheveux avaient été brûlés; et on remarqua, non sans étonnement, que la porte se trouvait fermée intérieurement par deux énormes verrous qui ne s'y trouvaient pas la vei^e.

V... comprit que l'intendant avait voulu se contraindre à ne pas quitter sa chambre, mais qu'il n'avait pu résister à la volonté supérieure qui résidait en lui. Daniel tomba sérieusement malade; il cessa de parler, et resta des journées entières plongé dans ses réflexions. V... n'ayant pu trouver les documents qu'il cherchait, se disposa enfin à quitter le château. Le soir qui devait précéder son départ, il était occupé à rassembler tous ses papiers, lorsqu'il trouva un petit paquet cacheté, qui lui avait échappé. Il portait pour suscription, de la main du baron Hubert : Pottr être lu après l'ouverture de mon testament. Y... se disposait à faire l'ouverture de ce paquet, lorsque la porte s'ouvrit.

Daniel s'avança lentement, il mit sur la table un carton noir, qu'il portait sous son bras, et tombant à genoux devant le justicier, il lui dit, d'une voix sourde : — Je ne voudrais pas mourir sur l'échafaud !

Puis, il s'en alla comme il était venu.

Dans ce carton, on découvrit des papiers qui instituaient définitivement Rupert héritier.

Peu après, Daniel mourut dans un accès de somnambulisme et l'on découvrit que c'était lui qui avait précipité Wolfgang dans le gouffre pour se venger de ses mépris et d'une insulte que ce dernier lui avait faite.

LE MAGNETISEUR .

« Oh ! s'écria le baron, ne prononce jamais ce mot-là devant moi. Ce seul mot de magnétisme est pour moi signe de malheur. Je suis convaincu que tous ceux qui se livrent à l'étude de cet art funeste sont punis tôt ou tard, par quelque inévitable catastrophe de la criminelle curiosité qui les porte à soulever le voile dont Dieu couvre ses œuvres. Je me rappelle qu'au temps où j'achevais mes études à l'Université de Berlin, il y avait parmi nos professeurs un homme dont la physionomie étrange ne s'eft'acera jamais de ma pensée. Je ne pouvais l'envisager sans ressentir une impression de terreur inexplicable. D'une taille gigantesque, que ses membres décharnés faisaient aisément comparer à un squelette, cet homme était doué d'une force et d'une adresse sans exemple. Il racontait qu'étant major d'un régiment danois, il avait dû s'expatrier à la suite d'un duel avec son général. Mais certaines gens bien informées disaient tout bas que ce redoutable major avait tué son chef dans de toutes autres circonstances. Quoi qu'il en soit, c'était un homme fort dur et d'une sévérité sans bornes dans ses fonctions. Cependant, à certains jours, son caractère semblait s'adoucir comme par enchantement; il se montrait alors doux et amène. Dans ces rares moments d'expansion, il partageait nos jeux; il témoignait même à

quelques-uns d'entre nous quelque chose qui aurait ressemblé à de l'affection, s'il avait été capable de quelque sentiment. J'avais i-emarqué que lorsqu'il lui arrivait de me presser la main, son contact faisait courir dans mes membres un fluide singulier qui me mettait sous sa dépendance par je ne sais quelle puissance à laquelle il m'était impossible de résister. Plusieurs de mes condisciples avaient fait, de leur côté, la même remarque. Mais ces jours de confiance réciproque étaient rares, car bientôt l'ex-major reprenait ses habitudes de sauvage et sa rudesse native. Quelquefois, il avait des moments d'exaltation qui confinaient au délire. On le voyait alors revêtir son vieil uniforme rouge, rapiécé, courir, ainsi vêtu, à travers la maison, l'épée nue à la main, et s'escrimer dans le vide, parant et ripostant comme s'il se fût trouvé en face d'un adversaire invisible. Puis, il s'arrêtait tout à coup, jetait loin de lui son épée et faisait mine d'écraser sous sa botte l'être odieux qu'il avait abattu. Cette scène, assez fréquemment renouvelée, était mêlée de jurements horribles. D'autres fois, il grimpait sur les arbres du jardin avec l'adresse d'un chat, ou bien il se mettait à fuir à toutes jambes comme devant un péril inconnu. Ces crises se prolongeaient souvent toute une journée. Le lendemain, il paraissait calme, et ne pouvait se rappeler ses extravagances de la veille; mais bientôt son caractère s'assombrissait de plus en plus et il n'était bruit, dans toute la ville, que de ses sottises. On lui attribuait la possession de merveilleux secrets pour guérir les maladies incurables; on racontait que par l'imposition de ses mains, ou par la seule puissance de son regard, il pouvait faire des cures surnaturelles. Cette croyance s'était si bien enracinée dans le peuple, qu'un jour il fut contraint de chasser à coups de canne des gens qui voulaient à toute force qu'il leur rendît la santé. Certaines personnes s'effrayaient de ses talents et lui supposaient d'étroites relations avec les esprits infernaux. Du reste, et quelle que fût sa façon d'agir envers mes camarades, l'ex-major, je dois le reconnaître, m'avait donné plus d'une preuve d'un attachement persévérant. Je n'eus jamais à me plaindre d'aucune violence de sa part et il existait même entre nous une sorte d'attraction dont

J3 ne cherchais point à me défendre. Pendant la nuit du 9 novembre 17.., je rêvai qu'il était venu près de mon lit, et qu'arrêtant sur moi son regard fixe et pénétrant, il m'avait couvert les yeux de sa main droite, en me disant d'une voix caverneuse : a Faible créature terrestre, soismoi spumise, car j'ai, comme Dieu, le pouvoir de lire dans la pensée!... » Je sentis en même temps que quelque chose d'aigu et de froid semblable à une lame d'acier pénétrant à travers mon front allait jusqu'à mon cerveau. Je poussai un cri de frayeur et je me réveillai tout baigné d'une sueur glacée; prêt à perdre connaissance, je me jetai au bas du lit cherchant à ouvrir ma fenêtre pour aspirer un peu d'air. Jugez de mon effroi, quand j'aperçus, au clair de la lune, le fatal major, revêtu de son habit rouge, sortant de l'Université à pas précipités, par une grille qui donnait sur une rue déserte.

Cette apparition qui s'accordait si étrangement avec mon rêve fut pour moi un coup terrible. Je tombai évanoui. Ayant raconté tout cela à notre recteur, il me traita de visionn?are. Mais l'absence prolongée du major, qui ne purut point à son heure ordinaire, éveilla quelques inquiétudes. On courut à sa chambre; la porte était fermée à Tinter iei.r , on renforça à l'aide d'un levier. On troi^va la major étondu sans vie sur le parquet. Il avait l'œil vitreux; de sa bouche contractée s'échappait une écume sanguinolente. Dans sa main crispée était son épée nue. Aucun soin ne put le faire revenir à la vie... »

« Encore votre magnétisme! exclama le baron de K...., mais pour Dieu, ne sortirai-je point, ce soir, du fantastique et de l'extravagant : Ma chère Maria, tu es, en vérité, la plus aimable créature que je connaisse, mais si tu ne perds pas cette fâcheuse manie de ramener sans cesse la conversation sur un sujet si peu convenable à une jeune fille sensée, je finirai par te prendre pour un revenant, c'est-à-dire que, malgré moi, certainement, je finirai par te prendre en grippe ! Tâchons donc, mes bons amis, je vous en supplie, de vivre en paix de cette bonne vie tranquille qui est si douce à vivre !... »

a Pardonnez-nous, cher père, répondit le jeune Ottmar ; personne certainement ici n'a eu envie de vous contrarier.

Permettez-moi seulement de raconter à notre ami Bickert un fait que le docteur Alban m'a confié, et qui a laissé dans mes souvenirs une impression ineffaçable. Alban s'était lié, à l'Université, avec un grand homme nommé Théobald, qui, à une âme sensible, joignait le plus heureux caractère. Mais, depuis cette liaison, Théobald était devenu, par degrés, triste et sombre ; son imagination, portée d'abord sur la rêverie, s'était jetée tout à coup dans une exaltation telle que les suites pouvaient devenir fatales. Alban seul possédait le pouvoir de contenir et de dominer cette nature irritable. Théobald devait retourner dans sa ville natale et y épouser la fille de son tuteur. Là, il aurait vécu doucement sur le patrimoine de ses parents. Tous ses goûts se résumaient dans l'étude du magnétisme animal, dont son ami Alban lui avait donné les premiers principes ; et il se proposait d'approfondir cette science jusqu'au point où peut y pénétrer l'esprit humain. Peu de temps après son départ de l'Université, il écrivit à Alban une lettre désespérée, dans laquelle il lui racontait qu'un officier, logé dans la maison de son tuteur, était parvenu à se faire aimer de la jeune fille. Rappelé à l'armée par son service, cet officier avait laissé sa fiancée plongée dans une profonde tristesse. Elle dépérissait de jour en jour, et son état commençait à inspirer les plus vives inquiétudes. Alban répondit à Théobald et l'engagea à bannir toute inquiétude; il ajouta que le magnétisme était l'infaillible remède qui guérirait la jeune fille et ramènerait la paix dans son cœur. Théobald suivit ce conseil; chaque soir au moment où elle se laissait aller au premier sommeil, il allait s'asseoir auprès d'elle, lui faisait les passes prescrites par la science et l'amenait peu à peu à cet état que l'on nomme somnambulisme. Lorsqu'il eut acquis sur elle im pouvoir dominateur, il lui adressa des questions auxquelles elle répondit avec autant de lucidité qu'une personne éveillée. Ils s'entretenaient de leurs souvenirs d'enfance, de leurs jeux, des premiers temps de leur affection mutuelle. Elle n'opposait aucune résistance à ces pensées caressantes, et, chaque fois qu'elle devait entrer dans l'état de somnambulisme, c'était une vraie joie pour elle de s'y replonger. La domination de Théobald devint même trop complète, car la jeune fille, même dans

CONTES J'ANTASTIQUES 109

l'état de veille, ne s'appartenait plus à elle-même. Elle ne vivait, en quelque sorte, que de la vie de son ami... »

A peine Ottmar avait-il achevé sa phrase, que tout à coup Maria qui l'écoutait en silence, et buvait ses paroles, pâlit, poussa un cri aigu et fût tombée sur le plancher, si Bickert ne s'était élancé à temps pour la retenir dans ses bras. On s'empressa de lui prodiguer des secours; mais rien ne pouvait la rappeler de cet évanouissement. Elle semblait morte....

« Ah ! mon Dieu ! s'écria Ottmar, si le docteur Alban était ici ! lui seul peut la sauver ! »

Au même instant la porte s'ouvrit. Le docteur Alban parut, et comprenant immédiatement ce qui s'était passé, il se dirigea, d'un pas grave, vers la jeune fille, lui prit la main et lui dit, comme si elle eût pu l'entendre : Chère Marie, qu'avez-vous ?... »

La malade tressaillit sous cette parole, esquissa un geste comme pour se relever, et balbutia d'une voix creuse : « Laisse-moi... maudit... laisse-moi mourir... sans souffrance. »

Les assistants étaient plongés dans une profonde stupéfaction. Mais Alban sourit, et promenant ses regards autour de lui. il reprit tranquillement : « N'ayez nulle inquiétude; c'est un léger accès de spasme nerveux, que le repos doit dissiper. Laissez-la dormir, et dans six heures, lorsqu'elle s'éveillera, faites-lui avaler, dans un peu d'eau sucrée, douze gouttes du cordial que voici. » Il tira de sa poche un petit flacon, le remit au baron, et prétextant que la famille ne demandait qu'à rester seule auprès de la malade, il salua et sortit aussi gravement qu'il était venu.

« Bon ! s'écria Bickert, qui l'avait considéré curieusement, voilà bien un de ces docteurs mystérieux, adepte de la science nouvelle ; un regard inspiré, une allure solennelle, une voix caverneuse, un élixir obligé, rien n'y manque ! J'ai bien l'honneur d'être son serviteur... » Le baron remuait la tête, d'un air triste. « Mon pauvre Bickert, dit-il avec effort, voilà une soirée qui ne se passera pas gaîment. Depuis la dernière visite du docteur Alban, j'avais rêvé plusieurs fois qu'un fatal événement me menaçait. Dieu veuille que j'en sois quitte pour la peur. »

« Ma foi, cher baron, reprit Bickert, en mettant à part la petite plaisanterie que je me suis permise sur les façons de faire du docteur, je ne veux nullement vous mettre en défiance contre lui. On dit que c'est un homme habile, vou3 savez que, depuis quelque temps, Maria est sujette à des crises nerveuses, et il ne serait pas étonnant que le magnétisme, dont le docteur fait usage si complaisamment, fût un agent de guérison tout-puissant. Je ne suis certes pas enthousiaste de tous les systèmes de la médecine moderne ; mais il serait maladroit de nier que la nature ne possède encore des secrets inconnus que chaque siècle tiendra à honneur d'élucider. Le magnétisme est peut-être du nombre. »

« Au diable, votre magnétiame ! reprit le' baron, sans chercher à cacher la vive répulsion que lui inspirait ce mot, chaque fois qu'il avait l'occasion de le lire ou de l'entendre prononcer devant lui.' « Après tout, poursuivit-il, si ce n'est pas un charlatanisme, c'est, à coup sûr, quelque puissance infernale, dont le plus sage est de se garer. Tenez, Alban est magnétiseur, eh bien ! chaque fois que je l'envisage, je ne puis me défendre d'une sensation de malaise inexplicable. Je cherche en vain à fixer une réalité sous les physionomies changeantes que cet homme prend à son gré, Ottmar en est engoué. Pour mon compte, j'avoue qu'il a donné à ma fille des soins dont je ne saurais me montrer trop reconnaissant. Eh bien ! malgré moi, je cherche à secouer le fardeau de cette gratitude que je ne puis lui exprimer de bon cœur. Il y a plus, chaque fois que je vois cet homme, il me devient plus odieux. Son aspect me rappelle involontairement les traits de ce diabolique major danois, qui me causait dans ma jeunesse, de si atroces frayeurs. »

« Allons donc ! répliqua Bickert, c'est votre imagination qui vous crée des fantômes. Le docteur Alban est un brave homme, auquel il ne faut reprocher que son nez trop crochu et ses yeux en vrille. Le magnétisme, fût-il une invention sept fois diabolique, il ne s'en sert que pour faire le bien. Laissons-lui la responsabilité du reste. Hi l'homme a des travers on des faiblesses, il n'en faut pas moins rendre justice aux talents éprouvés du médecin. »

« Vous avez beau dire, interrompit le baron ; il n'est pas en mon pouvoir d'échapper à mes appréhensions que le temps fortifie au lieu de les effacer. Une secrète intuition me persuade qu'il arrivera, tôt ou tard, un malheur dans ma famille et que cet homme en sera l'instrument. Je ne crois pas beaucoup à ma puissance du magnétisme, mais, en revanche, je tiens grand compte de mes pressentiments, parce que, bons ou mauvais, ils ont rarement trompé mon attente. »

Là-dessus, les deux vieux amis échangèrent vme cordiale poignée de main et se séparèrent. Franz Bickert avait perdu sa jovialité. Il s'en alla pensif. Le baron et son fils veillèrent auprès de Maria pendant toute la nuit.

La jeune fille dormait d'un sommeil qui ressemblait à l'anéantissement. Mais au bout des six heures précisées par le docteur Alban, elle ouvrit les yeux, et s'étonna de voir qu'on eût veillé près d'elle. Il ne lui restait aucun souvenir de son indisposition. Le père lui fit avaler les douze gouttes d'elixir, en priant Dieu, dans son cœur, de détourner de ce breuvage toute influence funeste. Maria reprit sa gaîté, comme si elle n'eût point souffert. Le docteur Alban ne vint point la voir ce jour-là ; il s'en excusa par un billet qui prétextait des occupations imprévues, dont l'urgence l'éloignait de la ville pour un peu de temps.

Le docteur Alban à Théohàld

J'ai rencontré sur mon chemin une jeune fille dont l'aspect a* fait vibrer en moi des cordes sympathiques. J'ai senti tout d'abord que j'avais la faculté de l'entraîner dans ma vie et de la soumettre à ma destinée. Mais il fallait pour cela triompher d'une force étrangère qui la dominait. Cette jeune fille avait un amour au cœur ; elle était aimée. Ce sentiment formait un obstacle à mes desseins. Je concentrai sur im seul point toutes les forces de ma volonté. La femme a reçu de la nature une organisation passive. C'est dans le sacrifice volontaire qu'elle fait de sa personnalité pour s'abîmer dans l'être qui domine sa vie, que réside l'amour. Je voulais être aimé Je Maria, malgré l'influence étrangère qui me disputait la possession de son àme. Une semaine d'étude m'a suffi pour pénétrer tous

1 12 TIOFFMANN

les secrets de son organisation. J'appliqurà à cette œuvre l'action occulte, inévitable, du magnétisme. Le vulgaire se rit de cette science. Je laisse rire le vulgaire, et je vais à mon but J'ai établi entre Maria et moi des communications sympathiques qui franchissent le temps et l'espace. Elle est tombée sous ma domination spirituelle, dans de» accès d'hallucination que son père et son frère prenaient pour une maladie nerveuse. J'ai laissé au père- et au frère leur erreur qui me servait. Lié avec le frère que j'avais rendu témoin de certains phénomènes magnétiques, je fus amené par lui auprès de Maria, en qualité de médecin, pour donner une consultation sur sa prétendue maladie. La jeune fille qui ne m'avait jamais vu, m'a reconnu par un tressaillement mystérieux que ma présence lui causa. Dès lors, mon empire sur elle était assuré. Car il a suffi de mon regard et d'un seul acte de ma secrète volonté pour la plonger dans le somnambulisme, c'est-à-dire pour attirer son âme dans la mienne. L'amour qu'elle éprouvait pour un autre se transforme peu à peu. Encore quelques jours, et elle viendra d'elle-même tomber dans mes bras.

« L'homme qu'elle aimait et auquel son père l'avait fiancé, se nomme Hippolyte. Il est colonel et fait la guerre en ce moment sur la frontière. Je ne désire pas que cet homme périsse sur le champ de bataille. Je voudrais, au contraire, qu'il revînt bientôt. Sa présence, et l'indifférence de Maria pour sa personne, ajouteraient un nouveau charme à la victoire dont je cueillerai bientôt la plus douce fleur. Au revoir, mon cher disciple, continue tes études et tes expériences, tu iras loin. »

A quelque temps de là, c'était l'hiver. La campagne était couverte d'un linceul de neige. Un vent froid chassait des nuages plombés sous un ciel terne et sombre. Le jour allait finir, et j'avais hâte d'arriver au village de ** pojir y passer la nuit. La cloche sonnait les derniers coups d'un glas funèbre, et quelques paysans jetaient des pelletées de terre dans une fosse creusée au bord du cimetière qui borde la route : je rejoignis quelques hommes en deuil qui revenaient du convoi, et je marchais derrière eux en les écoutant :

« Notre vieil ami Franz s'est endormi du sommeil des justes », disait l'un.

« Dieu nous fasse la grâce de finir comme lui », répondit l'autre. J'appris de ces braves gens que le défunt se nommait Franz Bickert, un vieux peintre qui venait de s'éteindre dans une retraite presque absolue.

Le pasteur du village que je connaissais, me raconta que le vieux Bickert avait légué sa maisonnette à la commune, pour y établir une école. Nous allâmes la visiter ensemble. En furetant, çà et là, nous trouvâmes dans le fond d'un tiroir quelques papiers grifi'onnés que j'eus la curiosité de parcourir. L'un d'eux contenait sous forme de note, quelques indications sur le dénouement bien triste de l'histoire de Maria. Voici ce que j'ai pu déchiffrer :

« Une nuit, le vieux baron de K... regagnait sa chambre à coucher appuyé sur le bras de son ami Bickert. En passant dans un long corridor, ils aperçurent une ombre blanchâtre et phosphorescente, qui semblait sortir de la chambre de Maria, et qui s'évanouit dans les ténèbres : (( Jésus ! s'écria le baron tout tremblant, c'est... c'est le major danois !... Franz, c'est le major !... »

Bickert n'avait pu se défendre d'une certaine frayeur mais il était plus esprit fort que son vieil ami. Tous deux gagnèrent en frissonnant la chambre de la jeune fille. Maria dormait d'un sommeil paisible. Un doux sourire effleurait ses lèvres, et l'image du bonheur se reflétait sur son doux visage. Hippolyte était revenu de la guerre. 11 avait été reçu dans la famille avec toutes les joies qui fêtent le retour d'une personne aimée. Le mariage des fiancés devait être célébré le lendemain. La parure de noces de la jeune épouse s'étalait, radieuse, sur le sopha.

Le lendemain, les fiancés se lendirent à l'église. Mais au moment de s'agenouiller an pied de l'autel, Maria fut saisie d'un mouvement convulsif. Elle glissa, morte, dans les bras de son père.

Le magnétiseur, caché derrière un pilier du saint temple, a\ait aspiré l'âme de la pauvre enfant.

Tous ceux qui l'avaient aimée la suivirent de près au tombeau. Quant au docteur Alban, il disparut de la contrée après cet événement.

Page 1