‹ Mlle de ScuderyChapitre 12 sur 17 · LE VIOLON DE CRÉMONE · texte numérisé non relu

LE VIOLON DE CRÉMONE

Au moment de se lever de table, la nièce du professeur dit à Crespel : — Que devient notre bonne Antonie, cher conseiller ?

Crespel fit une grimace affreuse, et son visage prit une expression diabolique. — Notre chère Antonie? répéta-t-il d'une voix aussi douce que désagréable.

Le professeur s'avança vivement. Je lus dans le regard sévère qu'il lança à sa nièce, qu'elle avait touché une corde qui résonnait d'une manière dissonnante dans l'âme d( Crespel. — Comment va le violon? demanda le professeui d'un ton gaillard, en prenant les mains du conseiller.

Le visage de Crespel s'ëclaircit, et il répondit d'une voix tonnante : — Admirablement, professeur; vous savez ce beau violon d'Amati, dont je vous ai parlé, et qu'un heureux hasard a fait tomber dans mes mains. J'ai commencé à le mettre en pièces aujourd'hui. J'espère qu' Antonie aura soigneusement achevé de le briser. — Antonie est une bonne fille, dit le professeur. — Oui vraiment, elle l'est ! s'écria le conseiller en se retournant subitement pour prendre sa canne et son chapeau et en gagnant la porte. Je vis dans la glace que de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

Dès que Crespel fut parti, je pressai le professeur de me dire quels rapports le conseiller avait avec les violons et surtout avec Antonie. — Ah ! dit le professeur, le conseiller est un homme tout à fait merveilleux, et il fait des violons d'une manière aussi folle qu'il fait tout le reste. — Il fait des violons ? demandai- je tout étonné. — Oui, reprit le professeur; Crespel confectionne, au dire des connaisseurs, les meilleurs violons que l'on connaisse depuis bien des années. Autrefois, quand il avait fait un bon instrument, il permettait à ses amis de s'en servir, mais depuis quelque temps il n'en est plus ainsi. Dès que Crespel a achevé un violon, il en joue lui-même une heure ou deux, avec une puissance admirable et une expression entraînante, puis il l'accroche auprès des autres, sans jamais y toucher et sans souffrir qu'on y touche. Quand un violon d'un ancien maître se trouve en vente, Crespel l'achète à quel-

que prix qu'on veuille le vendre. Mais il agit à peu prèa de même qu'avec les violons qu'il fait; il en joue une seule fois, puis il le démonte pour en examiner la structure intérieure, et s'il n'y découvre was ce qu'il cherche, il en jette les débris d'un air méconi^nt, dans une grande caisse qui est déjà remplie de débris de violons. — Mais Antonie? demandai-je avec vivacité. — Quant à cela, dit le professeur, c'est une chose qui me ferait abhorrer le conseiller, si la bonté de son caractère, qui va jusqu'à la faiblesse, ne me donnait la certitude qu'il y a là quelque circonstance ignorée. Lorsqu'il y a quelques années, le conseiller vint s'établir ici, il vivait en solitaire, avec une vieille servante, dans une maison obscure d'une rue éloignée. Bientôt, il éveilla, par mille singularités, la curiosité de ses voisins, et dès qu'il remarqua que l'attention se portait sur lui, il chercha et trouva des connaissances. Partout, comme dans ma maison, on s'accoutuma à le voir, et bientôt il devint indispensable. Son abord brusque et sévère n'empêcha pas les enfants de le chérir, et son air imposant le préservait en même temps de leurs importunités. Vous avez vu aujourd'hui, vous-même, par quelles séductions variées il sait gagner leur cœur. Après avoir séjourné ici quelque temps, il partit tout à coup sans que personne connût le lieu où il s'était retiré. Quelques mois après, il revint.

Dans la soirée qui suivit le retour de Crespel, on vit ses fenêtres éclairées d'une façon extraordinaire. Cette circonstance éveilla l'attention des voisins, et on ne tarda pas à entendre une voix ravissante, une voix de femme, accompagnée par un piano. Puis on entendit le son d'un violon qui luttait d'énergie, de force et de souplesse avec la voix. On reconnut aussitôt que c'était le conseiller qui jouait de cet instrument. Moi-même je me mêlai à la foule immense que ce merveilleux concert avait rassemblée autour de la maison du conseiller, et je dois convenir, qu'auprès de cette voix pénétrante, le chant de la plus célèbre cantatrice m'eût semblé fade et sans expression ; jamais je n'avais conçu l'idée de ces sons si longtemps soi^tenus. de ces trillements du rossignol, de ces gammes s'élevant tantôt jusqu'au son de l'orgue, et tantôt descendant jusqu'au murmure le plus léger. Il ne se trouvait personne qui ne fût

SOUS le charme de cet enchantement, et lorsque la cantatrice gardait le silence, on entendait chacun reprendre haleine, tant le silence était profond. Il était près de minuit, lorsqu'on entendit le conseiller parler violemment; une voix d'homme lui réiondait et semblait lui faire des reproches, et la voix entrecoupée d'une jeune fille exprimait des accents plaintifs. Le conseiller parlait toiijours avec plus de colère, jusqu'à ce qu'enfin sa voix reprit le ton chantant que vous lui connaissez. Un cri perçant de la jeune fille l'interrompit ; puis il régna un profond silence. Quelques moments après, un jeune homme se précipita en gémissant hors de la maison, et se jeta dans une chaise de poste qui l'attendait et qui partit rapidement. Le jour suivant, le conseiller parut et se montra fort serein. Personne n'eut le courage de l'interroger sur les événements de la nuit. La vieille servante dit seulement que le conseiller avait amené avec lui une charmante fille qu'il nouin.ait Antonie, et qui chantait nj er veilleuse ment; qu'un jeune homme l'avait également accompagné. 11 semblait aimer tendrement Antonie, et il était sans doute son fiancé; mais le conseiller l'avait forcé de partir subitement. — Les rapports du conseiller avec Antonie ont été jusqu'à ce jour un mystère, mais il est certain qu'il tyrannise la pauvre fille de la manière la plus odieuse. Il la garde comme le docteur Bartholo gardait sa pupille; et à peine permet-il qu'elle regarde par la fenêtre. Si quelquefois, cédant à de pressantes instances, il la mène avec lui, sans cesse il la poursuit de ses regards, et il ne souffre pas qu'on fasse entendre un seul accent musical près d'elle, encore moins qu'Antonie chante. Il ne Im permet pas non plus de chanter dans sa maison ; aussi, le chant qu'elle a fait entendre dans cette nuit mémorable est demeuré comme une tradition, et ceux mêmes qui ne s'y trouvèrent pas, disent souvent, lorsqu'une cantatrice nouvelle vient débuter : — Ce chant-là n'est rien, Antonie seule sait chanter !

On sait combien les choses fantastiques me frappent et me touchent. Je jugeai indispensable de faire la connaissance d'Antonie.

Les choses se passèrent plus paisiblement que je ne l'avais pensé; car à peine eus-je vu deux ou trois fois le

conseiller, et loi ens-je parlé avec quelque chaleur Je la structure des bons violons, qu'il m'engagea lui-même à visiter sa maison. Je me rendis à son invitation, et il étala devant moi son trésor de violons. Une douzaine de ces instruments était appendue dans son cabinet. J'en reniarquai un portant les traces d'une haute antiquité, et fort richement sculpté. Il était suspendu au-dessus des autres, et une couronne de fleurs, dont il était surmonté, semblait le désigner comme le roi des instruments.

— Ce violon, me dit Crespel, est un morceau merveilleux d'un artiste inconnu, qui vivait sans doute du temps de Tartini. Je suis convaincu qu'il y a dans sa construction intérieure quelque chose de particulier, et qu'un se- Cl et, que je poursuis depuis longtemps, se dévoilera à mes yeux, lorsque je démonterai cet instrument.

— 0 mon cher conseiller ! lui dis-je, ne voudriez-vous pas en jouer devant moi ? Crespel prit son air mécontent, et me dit de sa voix chantante et modulée : — Non, mon cher étudiant ! et la chose en resta là. Il me fit encore voir mille raretés puériles ; enfin, il ouvrit une petite cassette, en tira un papier plié qu'il me mit dans la main en me disant solennellement : — Vous êtes un ami de l'art; prenez ce présent comme une souvenir qui doit vous être éternellement cher. A ces mots, il me poussa doucejnent par les deux épaules vers la porte et m'embrassa sur le seuil. A proprement parler, c'est ainsi qu'il me chassa d'une façon toute symbolique. En ouvrant le papier, j'y trouvai un petit fragment de quinte d'une ligne de longueur ; sur le papier se trouvaient ces mots : — Morceau de la quinte dont se servait pour son violon le célèbre Stamitz, dans le dernier concert qu'il donna avant sa mort. — La promptitude avec laquelle j'avais été congédié, lorsque j'avais parlé d' Antonie, me fit penser que je ne la reverrais jamais; mais il n'en fut pas ainsi, car Icrsque je revins pour la seconde fois chez le conseiller, je trouvai Antonie dans sa chambre; elle l'aidait à ajuster les morceaux d'un violon. L'extérieur d'Antoni<3 ne fit pas sur moi une impression profonde; mais on ne pouvait uétourner son regard de ces yeux bleus et de ces lèvres de rose arrondies sf délicatement. Elle était fort pâle; mais.

dès que la conversation s'animait ou qu'elle prenait nm tournure gaie, un vif incarnat se répandait sur ses joues qui s'animaient d'un doux sourire. Je causai avec Antonie d'un ton détaché, et je ne remarquai nullement dans Crespel ces regards d'Argus dont m'avait parlé le professeur. Il demeura fort calme, occupé de son travail, et il sembla même plusieurs fois donner son approbation à notre entretien. Depuis, je visitai souvent le conseillor, et l'intimité qui régna bientôt entre nous trois, donna à notre petite réunion un charme infini. Le conseiller me réjouissait fort par ses singularités extraordinaires; mais c'était surtout Antonie qui m'attirait par ses charmes irrésistibles, et qui me faisait supporter maintes choses auxquelles, impatient comme je l'étais alors, je me fusse bientôt soustrait. Il se mêlait à rorigijialité du conseiller, une manie qui me contrariait sans cesse, et qui souvent me semblait du plus mauvais goût; car chaque fois que la conversation se portait sur la musique, et particulièrement sur le chant, il avait soin de la détourner; et de sa voix aigre e' modulée il la ramenait sur quelque sujet fade ou vulgaire.

Je voyais alors un profond chagrin qui se peignait dans les regards d' Antonie; que le conseiller n'avait eu d'autre dessein que d'éviter une invitation de chanter; je n'y renonçai pas. Un soir, je trouvai Crespel dans la plus belle humeur; il avait brisé un violon de Crémone, et il avait trouvé que les tables d'harmonie étaient placées une demiligne plus près l'une de l'autre que d'ordinaire. Je parvins à 1 enflammer en lui parlant de la vraie manière de diriger son instrument. Les grands et véritables maîtres du chant que cita Crespel, m'amenèrent à faire la critique de la méthode de chant, qui consiste à se former d'après les effets d'instrument. — Quoi de plus absurde ! m'écriai-j<s en m'élançant de ma chaise vers le piano que j'ouvris spontanément, quoi de plus absurde que cette méthode qui semble verser les sons un à un sur la terre ! Je chantai alors quelques morceaux nouveaux qui confirmaient mon dire.

— Le moment est arrivé, pensai-je, et m'adressant à Antonie : — Je suis sûr, lui dis-je, que ce n'est pas là votre méthode; et en même temps j'entamais un morceau

admirable et passionné du vieux Leonardo Léo. Les joues d'Antonie s'animèrent d'un coloris brûlant, un éclat céleste vint ranimer ses yeux, elle accourut au piano et ouvrit les lèvres. Mais au même moment Crespel s'avança, me prit par les épaules, et me dit de sa voix aigre et douce : — J'avoue, mon digne et respectable étudiant, que je manquerais à toutes les convenances et à tous les usages, si j'exprimais hautement le désir que Satan vous prît avec ses griffes, et qu'il vous emportât au fin fond des enfers. Prenez danc cette lumière et regagnez la porte, en vous souvenant que vous avez en moi un ami véritable, bien qu'il puisse arriver que vous ne le trouviez plus jamais au logis.

A ces mots, il m'embrassa et me serrant étroitement de façon à m'empêcher un seul regard sur Antonie, il me conduisit jusqu'à la porte.

En entrant dans une allée qui conduisait à la ville, je fus témoin d'un singulier spectacle. Je vis s'avancer, conduit par deux hommes en deuil, le conseiller Crespel qui faisait mille contorsions pour leur échapper. Il avait, comme d'ordinaire, son habit gris si singulièrement coupé, et de son petit chapeau à trois cornes qu'il portait martialenient sur l'oreille, pendait un lambeau de crêpe, qui flottait à l'aventure. Il avait attaché autour de ses reins un noir ceinturon d'épée; mais, au lieu de rapière; il y avait passé un long archet de violon. Un froid glacial s'empara de mes sens. Je le suivis lentement. Les hommes du deuil conduisirent le conseiller jusqu'à sa maison : là, il les embrassa en riant aux éclats. Lorsqu'ils se furent éloignés, les regards du conseiller se tournèrent vers moi. Il me regarda longtemps d'un œil fixe, puis il s'écria d'une voix sourde : — Soyez le bienvenu, messire étudiant : vous comprenez aussi...

A ces mots, al me prit par le bras, et, m 'entraînant dans sa maison, il me fit monter dans la chambre où se trouvaient ses violons. Ils étaient tous couverts de voiles noirs ; mais le beau violon de Crémone, sculpté, manquait ; à sa place, on avait suspendu une couronne de cyprès. Je compris ce qui était arrivé. — Antonie ! ah ! Antonie,

m'écriai-je dans un affreux désespoir. Le conseiller resta devant moi, immobile, les bras croisés sur sa poitrine. Je montrai du doigt la couronne de cyprès.

— Lorsqu'elle mourut, dit le conseiller d'une voix affaiblie et solennelle, lorsqu'elle mourut, l'archet de ce violon se brisa avec fracas, et la table d'harmonie tomba en éclats. Cet instrument fidèle ne pouvait exister qu'avec elle; il est dans sa tombe, enseveli avec elle !

Il s'avança au milieu de la chambre, arracha l'archet de son ceinturon, le leva des deux mains au-dessus de sa tête, et le brisa si violemment qu'il vola en mille débris. Crespel s'écria en riant hautement : — Maintenant la baguette est brisée sur moi ! Oh ! je suis libre ! — Libre ! Vivat ! je suis libre ! je ne ferai plus de violons ! — Plus de violons ! Viva la Liberté f — Et il se remit à chanter d'une façon terrible sa joyeuse chanson, et à sauter dans la chambre. Plein d'horreur, je me disposais à m'échapper, mais le conseiller me retint d'une main vigoureuse, tout en me disant d'un ton calme : — Restez, messire étudiant. Ne prenez pas pour de la folie ces accès d'une douleur qui me tue; tout cela n'est arrivé que parce que je me suis fait dernièrement une robe de chambre dans laquelle je voulais avoir l'air du destin ou de Dieu ! — Il continua à parler sans suite et sans laison, et finit par tomber accablé d'épuisement et de fatigue. La vieille servante accourut à mes cris, et je respirai lorsque je me trouvai en liberté.

Je ne doutai pas un instant que Crespel n'eût perdu l'esprit.

Les paroles du professeur avaient augmenté les soupçons que m'avait fait concevoir la mort d'Antonie; et j'étais alors convaincu que le conseiller avait de grandes fautes à expier. .Je ne voulais pas quitter H..., sans lui avoir reproché le crime dont je le croyais coupable. C'est dans cette disposition que je me rendis un jour chez le conseiller. Il me reçut d'un air riant et calme. — Comment, m'écriai-je avec violence en l'abordant, comment pouvezvous trouver un moment de tranquillité dans votre âme, en songeant à l'horrible action que tous les tourments de l'enfer ne pourront assez punir !

Le conseiller me regarda d'un air étonné et posa son

outil de côté. — Comment i'entendez-vous, mon ami? me dit-il. Asseyez-vous donc, je vous prie, sur cette chaise ! — Mais moi, m'échauffant de plus en plus, je rompis toutes les barrières, et je l'accusai hautement de la mort d'Antonie, le jnenaçant de toutes les vengeances du ciel.

Crespel se leva et fit plusieurs fois le tour de la chambre. Je repris courage et je le suppliai de m'expliquer cette énigme. Il me regarda longtemps, prit ma main et me conduisit près de la fenêtre, dont il ouvrit les deux côtés. Il appuya ses deux bras sur le balcon, et le corps penché au dehors, les yeux fixés sur le jardin, il me raconta l'histoire de sa vie. Lorsqu'il l'eut terminée, je me retirai touché et confus.

Voici les circonstances qui concernent Antonie. Vingt ans auparavant, la passion que le conseiller avait pour les meilleurs violons des vieux maîtres, l'attira en Italie. Il n'en construisait pas encore, et il ne songeait pas non plus à les démonter. A Venise, il entendit la célèbre cantatrice Angela N i, qui brillait alors dans les premiers

rôles, sur le théâtre di San-Benedetto. L'enthousiasme qu'il éprouva ne s'adressait pas seulement au talent de la signora Angela, mais encore à sa beauté céleste. Le conseiller chercha à faire la connaissance d'Angela, et en dépit de ses fermes un peu rustiques, il parvint par sa supériorité en musique et par son jeu hardi et expressif sur le violon, à gagner le cœur de la belle Italienne. Une liaison intime les amena en peu de semaines à un mariage qui resta caché, parce que Angela ne voulait pas perdre le nom sous lequel elle avait acquis tant de célébrité, pour prendre le nom peu harmonieux de Crespel. Le conseiller me dépeignit avec l'ironie la plus folle la manière dont la signora Angela l'avait tourmenté dès qu'elle avait été sa femme. Une fois, après un de ces orages, Crespel s'était enfui à la maison de plaisance d'Angela, et il oubliait, en improvisant sur son violon de CréTnone, tous les chagrins de la journée ; mais bientôt la signora, qui l'avait suivi de près, entra dans la salle. Elle se trouvait dans cet instant en humeur de tendresse, et, embrassant le conseiller, «^lle lui fit de doux reproches, et reposa sa tête sur son épaule. Mais Crespel, plongé dans le tourbillon de ses accords, continua

de jouer du violon avec son enthousiasme ordinaire, et il arriva que son archet atteignit légèrement la signora. -~ Bestia tedescal s'écria-t-elle en se relevant avec fureur; e'i même temps elle arracha le violon des mains du conseiller, et le mit en pièces en le frappant contre une table de marbre. Le conseiller resta pétrifié; mais, se réveillant comme d'un rêve, il souleva avec force la signora, la jeta par la fenêtre de sa propre maison, et, sans s'inquiéter de ce qui arriverait, il gagna Venise, d'où il partit aussitôt pour l'Allemagne. Il osait à peine prendre des informations, et il ne fut pas peu surpris, lorsque environ huit mois après son retour, il reçut de sa chère moitié une lettre où elle lui annonçait qu'elle était accouchée d'une charmante fille; le Marito amato, le Padre felicissimo était incessamment prié de revenir aussitôt à Venise. Crespel ne se rendit pas à l'invitation.

Les protestation-) d'amour, les regrets de l'absence, les désirs, les espérances volèrent longtemps de Venise à H....

€t de H à Venise. Crespel brûlait d'envie de voir sa

fille; mais, quand il songeait à sa femme, le courage lui manquait, et il resta chez lui au milieu de ses violons brisés.

Un jeune compositeur, bien connu, devint amoureux d'Antonie, et Antonie répondit à son amour. Angela n'eut rien à opposer à cette imion, et îe conseiller y consentit d'autant plus facilement que les compositions du jeune homme avaient trouvé grâce devant son tribunal sévère. Crespel s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle du mariage, mais il ne lui vint qu'une lettre cachetée de noir, et écrite par une main étrangère. Le docteur R... annonçait an conseiller que Angela avait été saisie du froid en sortant du théâtre, et qu'elle était morte dans la nuit qui devait précéder le mariage de sa fille. Angela avait déclaré au docteur qu'elle était la femme de Crespel, et le conseiller était invité à venir au plus tôt chercher sa fille restée seule dans le monde. Crespel partit aussitôt pour F... Le jeune fiancé se trouvait auprès d'elle ; et Antonie, saisissant avec justesse l'esprit bizarre de son père, se mit à chanter. Son fiancé l'accompagnait dans l'ivresse la plus grande. Crespel fut d'abord plongé dans le ravissement; ensuite il devint

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pensif, silencieux, rentré en lui-même. Enfin il se leva, pressa Antonie sur son sein, et lui dit à voix basse et étoull'ée : — Ne chante plus, si tu m'aimes... cela me déchire le cœur... ne chante plus... de grâce... — Non, dit la lendemain le conseiller au docteur, non, je ne me suis pas, trompé : hier tandis qu'en chantant, sa rougeur se ccncentraii. en deux taches sur ses joues pâles, j'ai reconnu que ce n'était pas une ressemblance de famille, mais bien ce que je craignais.

Le docteur, dont le visage s'était tmbruni aux premiers mots du conseiller, lui répondit : — Soit que les efforts qv 'exige le chant, soit qu'une cause naturelle ait amené ce résultat, la poitrine d'Antonie ofl're un défaut d'organisation qui donne à son chant cette force merveilleuse, 1 1 ces tons uniques qui dépassent presque la sphère de la voix humaine. i\Iais elle paiera de sa mort cette faculté céleste; et, si elle continue de chanter, dans six mois elle aura ceesé de vivre.

Sa résolution fut bientôt prise. Il dit tout à Antonie. Il lui demanda si elle préférait suivre son fiancé, et mourir en peu de temps au milieu du tourbillon du grand monde, ou suivre son père, et vivre avec lui de longs jours, dans une retraite tranquille. Antonie se jeta en gémissant dans le:- bras de son père qui comprit toute sa douleur et sr. résolution. Il conféra avec le jeune fiancé qui lui jura que jamais le moindre chant ne s'échapperait des lèvres d'Antonie ; mais le conseiller savait trop bien que le compositeur ne l'ésisterait pas à la tentation de faire exécuter ses inorceiiix. Bientôt le conseiller disparut avec Antonie. Le fiancé apprit leur départ avec désespoir. Il suivit leurs traces, et arriva en même temps qu'eux à H... — Le voir encore unj fois fit puis mourir ! disait Antonie d'une voix suppliante. — Mourir ! s'écriait le conseiller avec fureur. Il vit sa fille, celle pour qui il vivait uniquement au monde, s'arracher de ses bras et voler dans ceux de son fiancé , il voulut alors que tout ce qu'il redoutait arrivât. Il força le jeune homme à se placer au piano; Antonie chanta et Crespel joua du violon jusqu'à ce que l.^s deux taches rouges se montrassent sur les joues d'Antonie. Je crus, me dit Crespel, je crus qu'elle était morte. Je pris par

les épaules le compositeur que cet événement avait abattu et je lui dis (ici le conseiller prit sa voix modulée) : « Puisqu'il vous a plu, mon cher maître, d'assassiner votre fiancée, vous pouvez vous retirer tranquillement, à moins qu'il ne vous plaise de rester jusqu'à ce que je vous plonge ce couteau de chasse dans le cœur, ce que je ne pourrai m'empêcher de faire si vous ne partez promptement. »

Antonie se rétablit plus promptement que le conseiller ne l'eût espéré, et elle ne cessa de lui témoigner la tendresse la plus vive. Elle partageait complaisamment toutes ses occupations, ses plus folles idées, ses goûts les plus bizarres. Elle l'aidait aussi à briser ses vieux violons et à en faire de nouveaux. — Je ne veux plus chanter, mais vivre pour toi, disait-elle soavent à son père, lorsque quelqu'un la priait de se faire entendre. Le conseiller cherchait toujours à éviter de semblables propositions ; aussi ne la menait-il qu'avec déplaisir au milieu du monde, et évitait-il toujours les maisons où on faisait de la musique : il savait combien il était douloureux pour Antonie de renoncer à l'art qu'elle avait porté à une si haute perfection. Lorsqu'il eut acheté le magnifique violon qu'il ensevelit avec elle, il se disposait à le mettre en pièces ; mais Antonie regarda l'instrument avec intérêt, et dit d'un air de tristesse : Celui-là aussi ? — Le conseiller ne pouvait luimême définir quelle puissance l'empêchait de détruire ce \iulon et le forçait d'en jouer. A peine en eut-il fait sortir les premiers sons, qu'Antonie s'écria avec joie : — Ah ! je me retrouve.... Je chante de nouveau ! — En effet les sons argentins de l'instrument semblaient sortir d'une poitrine humaine. Crespel fut ému jusqu'au fond de l'âme ; il joua avec plus d'expression que jamais; et, lorsqu'il détachait des sons tendres et hardis, Antonie battait des mains et s'écriait avec ravissement : Ah ! que j'ai bien fait cela ! — Depuis ce moment, une sénérité extrême se répandit sur sa vie. Souvent elle disait au conseiller : — Je voudrais bien chanter quelque chose, mon père ! — Crespel détachait le violon de la muraille, et jouait tous les airs d'Antonie ! On la voyait alors s'épanouir de bonheur. — Peu de temps avant mon retour, le conseiller crut entendre, pendant la

nuit, jouer sur son piano dans la chambre voisine, et bientôt il reconnut distinctement la manière de préluder du jeune compositeur. Il voulut se lever, mais il lui sembla que des liens de plomb le retenaient immobile. Bientôt il entendit la voix d'Antonie; elle chanta d'abord doucement en accords aéri.îns qui s'élevèrent jusqu'au fortissimo le plus retentissant; puis les sons devinrent plus graves, et elle commença un chant sacré à la manière des anciens maîtres, que le jeune compositeur avait autrefois fait pour elle. Crespel me dit que l'état où il se trouvait était incroyable, car l'effroi le plus horrible s'unissait en lui au ravissement le plus délicieux. Tout à coup il se sentit ébloui par une vive clarté ; et il aperçut Antonie et son fiancé qui se tenaient embrassés et se regardaient tendrement. Le chant continua ainsi que les accords du piano, et Antonie ne chantait pas, et le jeune homme ne touchait pas le clavier. Le conseiller tomba dans un évanouissement profond. En se réveillant, il lui resta le souvenir de son rêve. Il courut à la chambre d'Antonie. Elle était étendue sur le sopha, les yeux fermés et le sourire sur les lèvres. Il semblait qu'elle dormît et qu'elle fût bercée par des rêves de bonheiir. — Mais elle était morte.

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