MAITRE PUCE
Maître Puce offre en une intrigue fort embrouillée le récit des aventures de deux amis. L'épisode de la princesse Gamaheh est cité souvent.
Le dompteur de puces remit de la main gauche sa perruque sur son crâne chauve et de la droite prit le bras de Pépusch.
— Pépusch, vous êtes mon véritable ami, car vous êtes le seul qui sachiez dans tout Francfort que je suis enterré dans la vieille église de Delft depuis l'année 1725 et vous ne l'avez dit à personne quoique vous soyez fâché contre moi à cause de Dortje Elverding. Je reconnais, mon cher Pépusch, que j'ai très mal agi envers Dortje Elverding et surtout tout au contraire de ce que vous auriez pensé.
126 HOFFiMANîq
J'ai eu raison néanmoins de regarder votre demande en mariage comme ime folie, mais aussi j'ai eu tort de ne pas vous avoir dit la nature de ma liaison avec Dortje. répusch, asseyez-vous près de moi et écoutez une histoire bien étrange....
Vous êtes, mon cher Pépusch, très instruit en histoire ; et vous devez donc savoir que le roi Sekalis avait formé, il y a quelques années, une liaison intime avec la reine des fleurs et que la gracieuse princesse Gamaheh naquit de cet amour. La princesse Gamaheh vint à Famagusta pour échapper, dit-on, aux poursuites du méchant prince Egel, ennemi juré de la reine des fleurs.
Un jour que dans cette retraite elle se promenait en respirant l'air frais du soir, elle arriva dans un petit bois de cyprès charmant et sombre. Séduit par les murmures de la brise et des ruisseaux, et par le gazouillis des oiseaux, elle s'étendit sur la mousse toute pleine de senteurs et s'endormit profondément.
C'est alors que l'ennemi qu'elle fuyait, le hideux prince Egel, sortit sa tête de la vase, et en regardant la princesse devint tellement amoureux d'elle qu'il lui donna un baiser, en se glissant doucement près d'elle, derrière l'oreille gauche.
Vous n'ignorez pas, mon cher Pépusch, que la femme qu'embrasse Egel est fatalement perdue, car c'est le roi des Vampires. Le prince Egel embrassa donc si longtemps la princesse que la vie la quitta. Le prince Egel étant ivre de sang, ses gens durent s'élancer dans la vase pour le reconduire chez lui.
Ce fut en vain que la racine Mandragore sortit de terre et se plaça sur la blessure qu'avaient faite les baisers du prince Egel. Ce fut en vain qu'à ses cris toutes les fleurs joignirent leurs lamentations.
Le génie Thétel passant près de là fut touché de la beauté de Gamaheh et de sa mort. Il prit la princesse dans ses bras, la serra contre lui et s'efforça de lui insuffler la vie avec son haleine sans réussir à la tirer de son sommeil. Le génie Thétel apercevant alors i horrible Egel, tellement ivre et lourd que ses gens avaient renoncé à le transporter, enflammé de colère jeta une poignée de sel de
cristal sur le monstre et aussitôt tout l'ichor purpurin qu'Egel avait bu de Gamaheh ayant jailli au dehors, il expira avec force contorsions. Toutes les fleurs qui étaient là auprès trempèrent leurs vêtements dans cet ichor et en souvenir de la princesse assassinée, devinrent d'un incarnat si vif qu'aucun peintre n'en inventa jamais un semblable.
Vous n'ignorez pas, Pépusch, que les plus beaux oeillets rouge sombre, les amaryllis et les cheiranthes sont nés de cette forêt de cyprès où le prince Egel but le sang de Gamaheh.
Le génie Thétel avait, avant la tombée de la nuit, force choses à faire à Samarcande; aussi avait-il hâte de partir. Prenant alors la princesse dans ses bras, il partit avec elle dans les airs.
Au même instant deux savants, dont j'étais, observaient les étoiles sur une tour. Ils reconnurent Thétel au-dessus de leurs têtes et surent plus tard qu'il portait la princesse Gamaheh. Plus tard, s'étant brouillés, ces deux savants se partagèrent leurs découvertes les plus merveilleuses. Mais quel fut mon étonnement quand je sus que le lot échu à mon collègue contenait, à propos de la princesse Gamaheh, le pouvoir le plus surprenant. Voici comment ce pouvoir fut découvert :
Mon collègue avait reçu d'un de ses amis habitant Samarcande les tulipes les plus belles et les plus rares. Elles s'étaient conservées si fraîches que l'on aurait pu croire qu'on venait de les couper. Cela le détermina à étudier au microscope l'intérieur de la plante et même la poussière de la fleur. Il disséqua un beau lys et une tulipe jaune et découvrit une graine charmante et étrange qui attira toute son attention. Mais quel fut son étonnement, lorsqu'avec sa loupe il s'aperçut que la graine n'était rien autre chose que la princesse Gamaheh qui semblait endormie, mollement étendue dans le calice, sur la poussière dî la fleur.
J'habitais très loin de mon collègue : néanmoins je n'hésitais pas à me mettre en route et à me rendre auprès de lui.
Il avait laissé là ses recherches, en attendant ma venue,
craignant de tout détruire en ne suivant que sa propre inspiration.
Je reconnus bientôt la grandeur de sa découverte et je me convainquis aisément qu'il était possible d'arracher la princesse à son sommeil et de lui rendre sa première forme. L'esprit sublime qui nous anime nous en fit trouver le moyen.
Je vous épargnerai, mon cher Pépusch, le détail des opérations que nous employâmes pour atteindre notre but. Sachez seulement qu'au moyen de différents verres, préparés par moi-même principalement, nous réussîmes à faire sortir la princesse saine et sauve de son lit de fleurs et à lui rendre sa taille primitive.
Nous fîmes réfléchir son image à l'aide d'un microscope et nous la tirâmes du mur blanc sans dommage. Dès que l'image flotta dans le vide, elle revint prompt comme l'éclair dans le verre qui se brisa en mille morceaux.
La princesse maintenant se tenait devant nous en vie ! Nous poussâmes des cris de joie mais quel ne fut pas notre effroi lorsque nous remarquâmes que le sang s'arrêtait à l'endroit précis où elle avait reçu le baiser du prince Egel.
Elle allait se trouver mal lorsqu'apparut derrière son oreille un petit point noir qui disparut rapidement. Le sang reprit à l'instant son libre cours. La princesse était sauvée.
Vous le voyez, ami Pépusch, je vous ai tout confié.
Maintenant vous savez que Dortje Elverding n'est pas autre chose que la princesse Gamaheh rappelée à la vie et vous comprenez qu'un pauvre hère comme vous ne peut prétendre à sa main.