‹ Mlle de ScuderyChapitre 14 sur 17 · LE PETIT ZACH · texte numérisé non relu

LE PETIT ZACH

Leß causes de la tristesse de l'étudiant Baltha:'ar

On lit dans une des lettres que le célèbre Voyageur Ptolomaeus Philadelphus adressait à son ami Rufin l'anecdote suivants :

« Tu sais, mon très cher, que rien ne m'incommode tant que l'ardeur du soleil. Pour l'éviter, en voyage, je fais de la nuit le jour. Une nuit donc, le cocher de mon char se perdit dans les ténèbres, et me conduisit, en suivant une chaussée inconnue, dans des ornières qui me secouaient comme un sac de noix; après une course interminable, nous fîmes une épouvantable culbute qui, me semblait-il, ne devait pas avoir de fin.

Cette chute m'éveilla d'un engourdissement léthargique. Le jour avait succédé à la nuit depuis longtemps. Le soleil plus ardent que la veille, dardait ses rayons sur ma tête, et, à peu de distance de ma voiture brisée, j'aperçus la porte d'une grande ville.

Le cocher qui avait été cause de ma mésaventure ne cessait de se lamenter pour son propre compte, sans se préoccuper beaucoup de l'embarras où il m'avait mis. Malgré ma fureur, je me souvins que les sages ne doivent jamais sortir des bornes de la modération : je me contentai de faire observer à ce maladroit que l'illustre Ptolomaeus Philadelphus, dont le postérieur avait eu à souffrir, méritait plus d'attention qu'un maudit chariot cassé. Cette semonce, à laquelle vint se joindre sans doute l'ascendant que j'exerce sur les hommes, fit merveille. Le cocher rengaina ses plaintes et vint à mon aide.

« Je reconnus avec satisfaction que la partie la plus charnue de mon être n'avait subi aucun dommage sérieux, et je gagnai clopin-clopant l'entrée de la ville, suivi à quelques pas de distance par mon cocher, qui tirait derrière lui les lamentables restes de notre équipage. Comme j'allais franchir la porte d'entrée de la cité, je vis venir de mon côté une foule de gens si bizarrement vêtus, que je me demandai un moment si je n'étais pas en plein cauchemar. Ces personnages portaient de larges pantalons, à la mode orientale, par-dessus lesquels ils avaient passé des espèces de jupes d'enfant jaunes ou noires. Leur chevelure mal peignée tombait sur leurs épaules ; ils avaient pour coiffure un petit bonnet de forme étrange. Quelques-uns avaient le cou découvert, d'autres l'entouraient de bandelettes d'étofl'e blanche. Bien que tous ces gens-là parussent assez jeunes, leur voix était rauque et leurs mouvements lourds et sans

grâce. Par la fente de leur jaquette sortaient de longs tuyaux garnis de houppes de laine verte. Plusieurs d'entre eux tenaient à la main ces tuyaux, munis à une de leurs extrémités d'une espèce de petite cassolette d'où ils aspiraient de petits nuages de fumée blanchâtre et d'une odeur nauséabonde. Quelques-uns brandissaient des épées nues comme s'ils allaient en guerre ; d'autres portaient sur le dos des sacs de cuir ou étaient serrés dans des espèces de vases de fer blanc. Ce spectacle stimula ma curiosité, je m'arrêtai sur la route pour voir passer tous ces individus; alors ils se groupèrent autour de moi en poussant de grands éclats de rire et m'appelèrent Philistin ! Est-il possible, dis-moi, cher ami, de faire à un être civilisé une plus grave injure que de lui donner le nom de ce peuple qui fut exterminé par la mâchoire d'âne de Samson ?

Je me contins pourtant et répondit avec dignité que je ne manquerais pas de m'adresser aux tribunaux du pays pour avoir justice de cette offense. A ces mots, tous cea rustres se mirent à chuchoter tout bas; ceux qui n'avaient pas encore allumé leurs tuyaux les tirèrent de leur poche, mirent le feu aux cassolettes et m'entourèrent en une minute d'une vapeur puante, en m'injuriant et en me lançant les plus grossières épithètes.

De guerre lasse, ils s'éloignèrent enfin. Mon cocher, qui avait tout vu avec une surprise égale à la mienne, me dit piteusement en joignant les mains : « Ah ! mon cher mona sieur, si vous tenez à votre peau, gardez-vous d'entrer <t dans une ville habitée par de pareils hommes : ils vous « jetteront aux bêtes ou vous assommeront... » Je ne le laissai pas achever et me hâtai de rebrousser chemin pour gagner le plus prochain village. M'y voici, et c'est d'une chambre sans meubles et sans feu que je t'écris, mon cher Rufin. Ma surprise est extrême, mais je saurai tirer parti de tout cela pour la science. Je m'occupe en ce moment à rechercher les mœurs et l'histoire du peuple au milieu duquel je suis tombé ; je te ferai savoir, au fur et à mesure, toutes mes découvertes. »

Ceci peut vous apprendre, mes chers lecteurs, qu'on peut être un grand savant et ignorer les choses les plus vulgaires. Certes, Ptolomaeus Philadelphus avait beaucoup voyagé,

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cependant il ignorait le peuple des étudiants; il n'avait pas reconnu le village de Hochjacobsheim, situé, comme le sait tout l'univers, auprès de la glorieuse université de Kerepes. Il s'était effrayé d'une troupe joyeuse d'étudiants qui faisaient l'école buissonnière. Qu'aurait donc pensé le pauvre Ptolomaeus Philadeiphus si, venu une heure plus tôt à Kerepes, il était arrivé devant la maison du professeur Mosch Terpin à l'heure où plus de cent étudiants sortent de son cours en vociférant. Du coup, le célèbre Ptolomaeus eût perdu l'esprit !

Mosch Terpin enseignait l'histoire naturelle, il expliquait clairement à ses disciples que quand il fait beau, il ne tombe pas d'eau, que le soleil éclaire le jour, et la lune la nuit. Ce savant homme avait condensé toute sa science dans un petit livre, dont chaque nouvel étudiant était tenu d'acheter un exemplaire. Il devait son immense réputation à la clarté avec laquelle il avait démontré que la nuit provenait spécialement de l'absence de la lumière. Ce trait de génie et le 5 expériences de physique amusante qu'il se plaisait à répéter devant les dames lui avaient acquis une très grande célébrité. Or, tandis que Ptolomaeus Philadeiphus écrit à son ami Rufin, transportons-nous devant la maison Mosch Terpin au moment où en sortent les étudiants.

Voyez-vous d'ici, cher lecteur, ce grand garçon de vingtcinq ans, svelte et bien cambré ; son œil est noir et vif, sur son front pâle raj'onne l'esprit brillant et incisif ? Son costume est à l'ancienne mode allemande : un col blanc et finement brodé encadre son visage ; sur sa tête un bonnet de velours d'où s'échappent des cheveux châtains coquettement frisés.

Toute sa personne est empreinte d'une exquise distinction et d'une naïve poésie. Ce jeune homme qui se nomme Balthasar, et esb le fils de bons et loyaux bourgeois, est aussi un des étudiants les plus travailleurs de l'université. En sortant du cours de Mosch Terpin, au lieu d'aller à la salle d'escrime où à la brasserie, il sort de la ville et se dirige vers un charmant bosquet dans les environs. Il n'y sera pas seul. Voici Fabian, son plus intime ami, le plus joyeux étudiant de Kerepes, comme Balthasar en est le plus rêveur. Il accourt, il s'efforce de réjouir son

camarade : « Viens donc, lui dit-il ; seras-tu donc toujours le même avec ta mine d'enterrement et tes éternelles promenades? Allons, viens faire assaut avec moij et si tu le veux, après, je partagerai avec résignation, ton pèlerinage soporifique. — Non, dit Balthasar, sans s'inquiéter de tant de paroles et de gestes, non, mon cher Fabian, je ne saurais me contraindre à passer mon temps dans les réunions bruyantes où tu veux m' entraîner. Mon esprit est ailleurs; j'ai besoin de tranquillité et d'isolement, laisse-moi. — Pardieu ! reprit Fabian, je ne te laisserai pas seul en tête-àtête avec tes idées. Nous n'irons pas à la salle d'armes mais néanmoins j'essayerai de te distraire, car ta mauvaise mine me fait peur. »

Et pi-enant le bras de Balthasar, il l'entraîna vivement vers le petit bois, mais sans pouvoir lui arracher un seul mot. Baltbasar était visiblement préoccupé et contrarié ; il s'inquiétait fort peu de la loquacité de son ami, et son regard errait inquiet. Arrivés au milieu du bosquet, Balthasar s'étendit sur un banc de mousse, et attirant près de hù son camarade : « N'est-ce pas, lui dit-il, qu'il fait bon ici, que la solitude recèle des trésors mystérieux de ravissement spirituel ? Comprends-tu, cher Fabian, que je préfère l'isolement de ce bois à tout le beau tapage des étudiants de l'université? Ma foi, reprit Fabian; j'aime aussi le recueillement et la méditation; mais il y a temps pour tout. En fait d'étude de la nature, les leçons de Mosch Terpin me suffisent...

Fi donc ! s'écria Balthasar, est-il possible de parler de la nature plus prosaïquement que Mosch Terpin ! Quand je l'écoute bavarder sur les mystères qui nous entourent, je me sens comme saisi d'horreur devant ses profanations ; ses expériences physiques me semblent une insulte à la puissance divine, et ses systèmes me révoltent comme si quelqu'un blasphémait devant moi. Voilà le secret de ma tristesse et de mes rêveries que tu me reproches sans cesse. Ici seulement je me sens en possession de moi-même, ici seulement j'échappe aux misères de mon imagination en m'absorbant dans la contemplation des œuvres de Dieu. Ici, je puis causer avec tout ce qui m'entoure, chaque objet semble parler une langue qui soit à ma portée pour

me répondre. — Bravo ! mon beau héros de tristesses sublimes ! jNIais s'il est vrai que les leçons du docteur Mosch ■ Terpin te causent tant d'ennui, dis-moi donc pourquoi tu ne manques pas à une seule de ses séances ?

— - Hélas ! fit Balthasar, une puissance irrésistible m'y attire chaque jour ; c'est une fatalité dont je ne puis me débarrasser et qui me tue....

Bon ! voilà que nous versons dans le mysticisme, repartit Fabian avec un éclat de rire homérique. Moi qui ai l'esprit plus pratique, je parie que la fatalité a pris, pour te fasciner, les yeux bleus de Candida. Somme toute, la fille de Mosch Terpin est bien capable de faire tourner la tête des meilleurs élèves du professeur. L'amour est une faiblesse éminemment respectable ; mais pourtant, croismoi »

Le galop d'un cheval lancé à fond de train l'arrêta net. Les deux amis legardèrent vers un sentier qui traversait le bocage. Ce cheval sans cavalier soulevait derrière lui un nuage de poussière. « Ohé ! Ohé ! cria Fabian, la maudite rosse s'est emportée et a laissé son cavalier en chemin. » Ce disant, il se mit à courir vers le cheval dans l'intention de l'arrêter. Comme il approchait, les amis dis tinguèrent deux grosses bottes battant les flancs du cheval; un objet noir et fort petit s'agitait sur la selle. Au moment où le cheval passait devant eux, il fit un écart si violent, que les deux; grosses bottes furent lancées à la tête de Fabian ; celui-ci, s'étant baissé pour éviter le coup, aperçut, en se relevant, entre ses jambes, l'objet noir et difforme qui tout à l'heure s'agitait sur la selle. Le cheval s'arrêta net et vint flairer l'objet dont il venait de se débarrasser.

C'était une tête humaine émergeant entre deux bosses d'épaules formant dos d'âne et d'où partaient, sans buste, deux longues jambes d'araignée ; si vous voulez mieux comprendre ce qu'était cette chose grotesque, représentezvous une pomme plantée sur une fourchette.

A cette vue, Fabian faillit mourir de rire; mais le petit avorton enfonça sur ses yeux sa toque de velours qu'il venait de ramasser et se mit à demander d'une voix de fausset criarde et menaçante, s'il était sur le chemin de Kerepes. « Oui, monsieur, dit Balthasar d'un air tranquille.

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Alors, présentant au nain ses deux grosses bottes, et celui-ci s'efforçant en vain d'y rentrer, Balthasar le souleva pardessous les bras et l'introduisit gravement dedans. « Gratias, monsieur, dit le nabot en posant sa main sur sa hanche.» Il voulut s'approcher du cheval pour rassembler les rênes et pour se remettre en selle. Le complaisant Balthasar dut une fois encore prendre la peine de le hisser. Mais comme le petit bout d'homme ayant pris trop d'élan alla retomber du côté opposé, à cette vue, Fabian fut repris d'un fou rire. Mais le nain, s'étant cramponné définitivement aux crins de sa bête se tourna vers lui et lui dit : « Mon cher monsieur, si vous n'êtes pas aussi poltron qu'insolent, vous vous battrez avec moi demain matin à Kerepes, car je suis, sachez-le, étudiant de l'Université, et vous n'êtes, vous, qu'un mauvais renard ! » — Huzza ! quel matamore, s'écria Fabian, tandis que le cheval emportait de nouveau ventre à terre son cavalier pygmée.

Ma foi ! dit Balthasar, il y a de la cruauté à se moquer ainsi d'un pauvre diable parce que la nature l'a mal bâti, et si demain cet avorton te logeait une balle dans la cervelle, tu aurais ce que tu mérites. — Dieu me pardonne ! reprit Fabian, mais j'en rirais sur mon lit de mort, et de ce pas il faut que je ccure à la ville pour être témoin du débotté de ce don Quichotte microscopique... » Et sans attendre la réponse de son ami, Fabian disparut du côté de la ville.

Une fois seul, Balthasar alla dans le bocage rêver aux charmes de mademoiselle Candida et aussi se désoler de voir ses plus pures et plus saintes intentions livrées à l'étourderie de son camarade d'études. Peu à peu. Il s'exalta ; enfin haletant, hors de lui, redoutant de voir écrit l'ironie sur tous les fronts qu'il rencontrait, il reprit au plus vite le chemin de Kerepes. En arrivant sur la place, il s'entendit appeler : « Eh ! monsieur Balthasar ! monsieur Balthasar ! » Ayant levé les yeux, il resta cloué sur place incapable du moindre mouvement. C'était le professeur Mosch Terpin qui passait donnant le bras à sa fille Candida. La jeune fille salua l'étudiant avec une gracieuse aisance.- « Je parie ou plutôt je suis certain, cher monsieur Balthasar, que vous avez été herboriser dans le petit bois, tout en vous lemémorant ma leçon de ce matin. Vraiment,

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monsieur Balthasar, vous êtes le plus zélé de tous mes élèves et je vous en félicite de tout cœur ; ce me serait une douce joie de faire avec vous plus ample connaissance. Jusment, demain, je donne une petite soirée. Candida nous fera du thé, si vous voulez venir nous causerons plus à l'aise. Bonsoir cher monsieur Balthasar, au revoir et à bientôt ! » Le professeur Mosch Terpin était déjà loin avec l'adorable Candida que notre ami Balthasar croyait entendre retentir encore à ces oreilles ces paroles suaves qui allaient le rapprocher de sa bien-aimée : « Bonsoir, cher monsieur Balthasar, au revoir et à bientôt ! »

11 était fou de joie.

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