LA TURQUIE
Sultanes
! Mlles Petit, Rabon, Durocher, Courcelle, Le Breton, Carville,
Centuray et Thybert.
pressement à couronner sa flamme, pour parler le langage de Gentil-Bernard; Voltaire avait bien prédit à son ami que cette bouderie ne résisterait pas à la première chaconne dansée par la ballerine, et pourtant Tannée 1735 s'était achevée sans que la paix se fût faite. L'abbé Prévost, alors établi en France, où il est censé expier ses fautes passées, écrivant alors à Thieriot pour le charger de diverses commissions, termine ainsi sa lettre : « Ne faites pas de compliments à votre Psyché, puisque vous pensez que c'est si dangereux pour mon repos. Je ne veux pas la voir avant d'avoir gagné cent mille livres par an; alors je pourrai l'aimer, le lui dire et espérer être bien reçu » (1). Autant de pointes à l'adresse de Mlle Salle, et qui semblent répondre à une confidence aigre-douce de Thieriot.
Le 10 mars 1736, Voltaire écrit à son ami : « Je viens de voir une épigramme parfaite; c'est celle de notre petit Bernard sur la Salle. Il a troqué son encensoir contre des verges, il fouette sa coquine après avoir adoré sa déesse. On ne peut pas mieux punir ce faste de vertu ridicule qu'elle étalait si mal à propos (2) ».
Or, cette épigramme de Bernard, — du même Gentil-Bernard, qui, six mois auparavant, célébrait la Rose des Indes galantes en madrigaux enthousiastes, — c'est Thieriot en personne qui s'était
(1) Publiée dans l'édition Garnier des Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, p. 467.
(2) Voltaire, t. XXXIV, p. 47.
chargé de la faire parvenir à Mme du Châtelet (1)! Ainsi les deux rivaux de naguère, n'ayant pu ni l'un ni l'autre chanter victoire, se trouvaient maintenant unis par un commun ressentiment. Depuis cinq ans pour Fun, depuis sept ans et plus pour l'autre, la « bégueule » se faisait attendre : c'en était trop à la fin, et il était grand temps de faire changer les rieurs de côté. La guerre commença donc par cette épigramme, mordante et venimeuse à souhait, puisque, à la prendre au pied de la lettre, on serait obligé d'en conclure que la célèbre vertu de la danseuse aurait doublement sombré. Au surplus, la voici toute crue, avec son titre que Voltaire citait en partie dans sa lettre à Thieriot :
Épigramme de quelqu'un qui, sans doute, a troqué
son encensoir contre des verges et qui fouette sa coquine
après avoir adoré sa déesse.
Sur la Salle, la critique est perplexe : L'un va disant qu'elle a fait maints heureux : L'autre répond qu'elle en veut à son sexe; Un tiers prétend qu'elle en veut à tous deux. Mais c'est à tort que chacun la dégrade; De sa vertu, pour moi je suis certain : Resnel soutient qu'elle n'est pas tribade, La Grognet dit qu'elle n'est pas p (2).
(1) Voir lettre de Voltaire, 7 janvier 1738, t. XXXV, p. 96.
(2) Les versions manuscrites, comme celle du Chansonnier de Maurepas, sont remplies de fautes ; celle-ci est empruntée à un
ecueil de pièces dépecées, conservé à la Bibliothèque natiolale (Réserve Z, 3206). L'épigramme est imprimée à la suite l'une petite pièce de vers intitulée : Apothéose de Mlle Le Couvreur, actrice, morte le 2 mars 1730, et faussement attribuée à Voltaire. Cette pièce et la suivante sont paginées : 167-170.
Certes le morceau dut être moins agréable à la ballerine que le « bouquet » poétique dont lui fit hommage, au 15 août suivant, une jeune fille de cinq ans, sa filleule (1); en revanche, il témoigne chez Bernard d'une verve dont on ne l'aurait pas cru capable, après tant de plates allégories : aussi fit-il quelque tapage dans le monde des parlottes littéraires et des théâtres. Quant à savoir quelle part de vérité il convient de lui attribuer, c'est un problème quasi impossible à résoudre. En ce qui concerne Jean-Baptiste-Louis de Clermont d'Amboise, marquis de Resnel, maréchal de camp sous Louis XV (2), on n'a rien trouvé de plus qu'une allusion à cette liaison avec Mlle Salle, qui eût dû pourtant, semble-t-il, être plus abondamment commentée; encore la source de ce renseignement n'est-elle pas très sûre. Il s'agit d'une pièce du Chansonnier de Maurepas intitulée « Catalogue des livres qui se vendent au Palais-Royal en 1737 », où l'on trouve une liste d'ouvrages supposés, dont les prétendus auteurs font présent à telle ou telle personnalité en vue; la rencontre du titre et des deux noms donne lieu à un sous-entendu qui fait le sel de cette plaisanterie. Par exemple : « Traité de rharmonie, par M. le comte de Saillant, à Mlle Pélissier, de l'Opéra »; une note manuscrite
(1) Publiée dans le Mercure de septembre 1736, p. 2111, cette pièce de vers est signée F. J.
(2) Il était né le 12 octobre 1702. « C'était, dit une note manuscrite de Jamet qui accompagne l'épigramme dans le recueil cité plus haut, c'était un franc optimiste et rieniste ».
explique qu'ils ont tous deux la voix fausse. Autre exemple : « Le Triomphe de la vertu, par Mlle Salle, au marquis de Resnel » ; en face de Salle, on lit en marge : « Danseuse à l'Opéra », et en face de Resnel : « Nesle »; et ceci prouve qu'on n'était pas très bien fixé sur l'identité du personnage, puisqu'on le confondait avec Louis de Mailly, marquis de Nesle, dont les trois filles, la marquise de Mailly, la marquise de Vintimille et la duchesse de Châteauroux, avaient été les maîtresses de Louis XV (1).
Si l'on en vient à Mlle Grognet, cette ancienne danseuse de la Foire que l'on a vu qui se trouvait avec Mlle Salle à Londres à la fin de 1733 et qui en était revenue avec elle au milieu de 1735, on se rappellera le passage d'une lettre de Marais à Bouhier dans laquelle il est question de la rivalité entre les deux danseuses. De rivales étaient-elles devenues amies, et amies aussi intimes que le prétend ce soupirant éconduit de Gentil-Bernard? Les deux ou trois allusions que font à ce sujet les nouvelles à la main ne semblent pas constituer des arguments suffisants, car les rédacteurs des seules gazettes qui donnent des renseignements sur le monde des théâtres en 1737 se montrent par trop friands de scandales vrais ou supposés pour qu'on accepte sans réserves tous leurs racontars.
Ainsi, le 7 avril 1737, on apprend que Manon
(1) Bibl. nat., Chansonnier de Maurepas, ms. fr. 12364, t. XIX, fol. 211.
Grognet, « danseuse de l'Opéra-Comique, qui avait été cy-devant en Angleterre et fameuse par ses amours avec Mlle Salle », va partir pour Bologne où l'attend un brillant engagement; et Ton plaisante, en passant, l'Académie royale de musique qui n'a pas su retenir une danseuse dont les succès en Angleterre ont consacré la réputation. Le départ, qui devait avoir lieu le 8, est remis au 14; on remarque la présence de Mlle Salle, ce qui donne lieu « à de drôles de couplets ». Enfin, le mois suivant, on annonce que Mlle Grognet est arrivée à Bologne et qu'elle a écrit de là-bas « deux lettres fort tendres à la Salé et à la Delisle avec lesquelles elle a passé pour mary » (1).
Les trois lettres auxquelles sont empruntées ces citations émanent du même gazetin, et ce qui les rend particulièrement suspectes, c'est que le rédacteur de cette petite feuille avoue lui-même qu'il puise une partie de ses informations dans un café où vient pérorer Thieriot. Ayant énuméré, en effet, dans une lettre du li juillet, les diverses nouvelles qui courent au café Procope, il ajoute : « On a aussy montré une pièce de vers qui vient par le canal du Sr Tiriot contre la Salé, au sujet de l'avanture du milord Cadogan, introduit chez elle en habit de femme » (2).
Cet extrait de gazette a permis de retrouver la pièce qu'elle mentionne, et de l'identifier à coup
(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700.
(2) Ibid.
sûr avec une Nouvelle historique en vers, imprimée quelques années plus tard dans un recueil assez rare, où Ton ne donne ni le nom de Fauteur de la poésie ni celui des héros de Faventure (1). C'est une petite polissonnerie, assez lestement écrite, et peut-être même par Gentil-Bernard, — mais en tout cas par un Gentil-Bernard en verve, — que Thieriot s'empressa de répandre; c'est aussi la quatrième et dernière variation sur l'épigramme de l'année précédente.
Il serait peut-être de bon goût, comme réplique à l'anecdote grivoise dont les nouvellistes résument l'essentiel, de donner quelques vers empruntés à la Généalogie de la danseuse, rimée vers cette même date par Desforges-Maillard; mais, en vérité, cette lourde allégorie, dans laquelle Apollon raconte l'origine et célèbre les talents de la Salle, « sa petite-fille », fait assez piètre figure quand on la place en regard des petits vers légers de la Nouvelle historique; et ce bon Desforges-Maillard, qui avait sans doute rencontré la danseuse chez Titon du Tillet c ii elle fréquentait, n'avait pas su donner une couleur bien séduisante à sa vertu (2).
En dehors de cet échange de poésies entre les adversaires et les partisans de la ballerine,
(4) Portefeuille nouveau ou Mélanges choisis en vers et en prose (Londres, 1739, in-8°, p. 20).
(2) Généalogie. A Mlle Salle (Paris, Prault père, 1737, in-8°, 140 vers). Pour Desforges-Maillard et ses relations avec Titon du Tillet et Mlle Salle, voir plus loin, chap. x.
cette année 1737 est assez vide d'événements.
Les bals de l'Opéra ont été fort brillants : le roi est venu à celui du mardi-gras; et, le jeudi précédent, le public a cru reconnaître Mlles Salle, Lebreton et Frémicourt dans les trois danseuses, masquées qui enlevaient brillamment une contredanse nouvelle sur l'air des Découpures, ayant pour cavaliers le prince de Conti, le duc de la Trémoïlle et le duc de Nivernais; on leur a crié bis jusqu'à ce qu'ils recommencent (1).
Quant à l'Académie royale de musique, elle a repris Persée, puis Jephté, de février en avril; elle a donné ensuite le Triomphe de l'harmonie, le 9 mai, suivi de deux nouvelles reprises, les Amours des dieux et Cadmus et Hermione; et elle prépare, pour terminer la saison, le Castor et Pollux de Rameau.
Comme Tannée précédente, Mlle Salle prodigue les pas de deux, mais ne manque pas une occasion de risquer une entrée seule, témoin le Triomphe de l'harmonie et Castor.
Le ballet de Lefranc et Grenet, après un accueil assez froid le soir de la première, s'était quelque peu relevé : poème et musique avaient été d'ailleurs également malmenés par les critiques, et
(1) Lettres du commissaire Dubuisson, op. cit., p. 350. — Les Découpures, ballet nouveau représenté à l'Opéra-Comique le 13 avril 1737. — A la même date, on lit dans les nouvelles à la main cette note inexpliquée : « Il court une chanson sur Mme de Blagny et Mlle Salé, sur l'air des Découpures, où M. Bertin, son mary, et M. de Gongis, son père, sont mêlés » (Bibl, hist. de la ville de Paris, ms, 26700),
ce fut aux seuls divertissements que la pièce dut de n'être pas tout à fait une chute; le succès alla en particulier à la dernière entrée, — la meilleure de toutes, au dire des nouvellistes, — où paraissaient Dupré, Malter l'oiseau, et Mlle Salle « qui a des grâces lascives dont les jeunes gens sont charmés » (1).
A ses côtés, deux nouvelles danseuses font leurs débuts à l'Opéra. L une, Mlle Lefèvre, vient de TOpéra-Comique où elle a paru pour la première fois à la Foire Saint-Laurent de 1736 (2) : c'est une élève de Mlle Salle, dont on remarque qu'elle a l'air et les manières; l'autre fait partie de la dynastie dansante des Mariette : on la dit « seconde sœur de la fille de la Mariette » ; elle est la plus jolie des deux, et, comme telle, « fortement claquée par les jeunes gens » (3).
Les gazetiers, à qui ces informations exactes ne suffisent pas, recueillent aussi quelques bruits tendancieux : dès janvier, ils parlaient de la rentrée possible de Mlle Lemaure, qu'on ne voit toujours pas reparaître; en juillet, ils ont annoncé que Chassé et Jélyote songeraient à se retirer : l'un apprend à monter à cheval et veut, paraît-il devenir écuyer; l'autre fait son droit en vue d'obtenir quelque office de judicature, ayant perdu sa
(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700 10 mai 1737. '
(2) Parfait, Mémoires sur les spectacles de la Foire, t. II, p. 116.
(3) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms 26700* 10 mai 1737. '
belle voix à trop se divertir avec les filles (1). Autant de racontars.
Mieux renseignés, ils ont noté la retraite de Javilliers, en qui l'Opéra perd un de ses meilleurs danseurs, et ils ont remarqué l'assiduité de la Camargo aux représentations; d'où ils concluent qu'elle aurait volontiers le goût de se montrer ailleurs que dans la salle : mais « elle dépend de M. de Clermont, écrit le commissaire Dubuison; et il trouve que, pour son état, c'est assez d'avoir une maîtresse, sans que cette maîtresse soit une danseuse actuelle » (2).
Après l'opéra de Cadmus et Hermione, pour la reprise duquel on ne s'est pas mis en frais, — si bien que le public se plaint de ce qu'on habille toujours de toile les pièces de Lully pour donner plus de lustre à Rameau, — vient Castor et Pollux, le grand succès de l'année. On a fort peu de renseignements sur les premières représentations de cette tragédie lyrique : le Mercure ne lui accorde que quelques lignes sans intérêt et les nouvelles à la main manquent pour cette période; aussi ne saurat-on jamais de quelle façon s'abordèrent aux répétitions la première danseuse et l'auteur du livret, lequel n'était autre que Gentil-Bernard.
Sur le ballet du second acte, où Mlle Salle paraissait en Hébé, suivie de la troupe des Plaisirs
(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700, 5 juillet.
(2) Dubuisson, Lettres, janvier 1737, p. 31§.
célestes, on n'est pas mieux renseigné; et c'est d'autant plus regrettable que l'entrée avait été jugée assez importante et assez intimement liée à l'action de la pièce pour qu'on ait fait figurer deux fois le nom delà danseuse sur la distribution imprimée en tête du livret original : une fois, comme à l'ordinaire, dans lapartie réservée aux danseurs, et une autre fois parmi les acteurs (1).
Il y a évidemment dans cette mesure exceptionnelle l'indice d'un ballet intrigué, dont il est permis de se faire une idée en recherchant de quelle manière il fut interprété, à la première reprise de Castor et Pollux, c'est-à-dire en 1754. Mlle Puvignée, qui dansait alors Hébé, dut très vraisemblablement suivre les traditions de son illustre devancière et peut-être même s'inspirer de ses conseils, car le Mercure, aussi prolixe alors qu'il avait été concis dix-sept ans plus tôt, analyse complaisamment cette entrée et montre à quel point la danse y concourait au développement de l'intrigue générale, précisément comme le voulait la créatrice de Pygmalion (2).
Les Plaisirs célestes, conduits par l'enchanteresse Hébé, entrent en scène sur une ouverture d'orchestre, tenant à la main des guirlandes de fleurs dont ils veulent enchaîner Pollux, afin de le détourner du projet qu'il a formé de renoncer à l'immortalité en allant délivrer son frère. Hébé « semble, dans ce premier air, faire ses disposi-
(1) Paris, Ballard, 1737, in-4°, p. ix"
(2) Mercure, février 1754, p. 189.
tions avec sa troupe pour ce qu'elle doit exécuter ensuite; sur ce que Pollux dit à cette troupe, les femmes du corps d'entrée se présentent à lui en des attitudes extrêmement bien groupées, les bras entrelacés avec leurs guirlandes, pendant un petit chœur de femmes... ». Suit un dialogue entre le chœur et Pollux; l'indifférence du héros excite l'enchanteresse à agir elle-même, et, « sur un air de sarabande, Hébé fait, en grâces nobles et tendres, tous ses efforts pour détourner Pollux de son projet ». Elle est aidée par ses suivantes qui, sur une reprise du chœur, forment de nouveau leurs « pas d'attitudes ». Vains efforts I Pollux demeure insensible. Hébé tente alors « de le piquer avec des grâces vives et enjouées » : elle exécute deux gavottes, à la fin desquelles elle se retire au fond de la scène avec ses suivantes, comme pour barrer la route à Pollux ; mais celui-ci finit par se dégager des chaînes de fleurs et s'enfuit, pousuivi par la troupe des Plaisirs.
A tous égards, cet argument méritait d'être résumé ici; car, au cas bien improbable où Mlle Salle n'aurait pas contribué personnellement à la mise en scène de ce divertissement, comment n'y pas reconnaître son influence directe? N'est-ce pas là un des meilleurs exemples de cette danse pour l'amour de laquelle elle avait tant combattu, — de cette danse imaginée, non pour entraver l'action, mais pour la servir au contraire et la rendre plus piquante? Retirée alors depuis quatorze ans de
l'Académie royale de musique et proche de sa fin, la bonne artiste put donc se dire que tous ses efforts n'avaient pas été perdus, puisque la charmante Puvignée perpétuait sa manière et reprenait les idées qui lui tenaient le plus à cœur.
Après Castor et Pollux, qui termine Tannée 1737, l'Opéra traverse une période difficile, et Thuret va disant qu'il voudrait sortir de cet enfer, tant ses pensionnaires semblent prendre plaisir à lui créer des difficultés : Mlle Lemaure est toujours dans la dévotion; Mlle Petitpas fait ses couches; l'une des Mariette est partie à la suite d'une troupe d'opéra ambulant et danse en province, à Tours notamment; Mlle Pélissier, soi-disant malade, ne chante pas et festoie dans sa guinguette de Vaugirard; l'éternelle Mlle Antier, qui n'a plus de voix, empêche à toute force l'engagement de nouvelles chanteuses; et c'est Mlle Fel, entourée de Chassé et de Jélyote, qui défend de son mieux des nouveautés mal accueillies du public.
Atys, repris le 7 janvier 1738, s'était soutenu jusqu'à la fin de février; quelques remises avaient ensuite permis d'attendre les Caractères de l'amour, un ballet de l'abbé Pellegrin et Colin de Blamont donné le 25 avril. Le pas de cinq du prologue, dans lequel Mlle Salle représente l'Amour fidèle, est d'ailleurs, avec le premier acte où elle a une entrée seule, tout ce qu'on retient d'une pièce
qui traîne lamentablement en attendant qu'on en monte une nouvelle (1).
Chose singulière, la Comédie-Française fait alors une sérieuse concurrence à l'Opéra, en matière de chorégraphie. Une nièce de Mlle Duclos, la petite Lolotte Cammasse, âgée de neuf ans et demi, a débuté le 14 avril aux Français « dans un pot-pourry de danses, contrefaisant les Caractères de la danse », le triomphe de Mlles Prévost, Camargo et Salle (2). La petite danseuse fait courir tout Paris rue des Fossés-Saint-Germain : « Il y a dix ans, écrit un gazetier le 20 avril, il y a dix ans que le spectacle n'a été si brillant ni si remply qu'il le fut hier à la Comédie-Française, quoy qu'on aye renvoyé quasy autant de monde faute de place. La petite danseuse a beaucoup contribué à attirer cette foule, aussy a-t-elle charmé tous les spectateurs. Mlles Salé et Mariette y étaient qui en ont été surprise et enchantée, et qui l'ont accablée de caresses, dans le foyer, après la pièce » (3).
Il est permis de croire à la sincérité des compliments que firent les deux étoiles à leur petite ca-
(1) Voir Dubuisson, Lettres, lettre du 8 mai, p. 463; et Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700, lettres des 16 et 17 avril. — A l'occasion de ce ballet et du pas de cinq du prologue, qui était, au dire de Parfait, la plus belle chose qu'on y ait vue, le Mercure de mai (p. 980) publie un madrigal anonyme adressé à Mlle Salle.
(2) La musique de ce divertissement, dont le détail se trouve dans le Mercure d'avril 1738, était de Grand val père. — Voir P. Aubry et E. Dacier, les Caractères de la danse, op. cit.
(3) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700, lettres du 20 avril.
marade : aussi bien, cette gamine, qui ne resta que peu de jours à Paris, cette année-là, n'était point pour elles une rivale bien redoutable (1). Elles allaient être menacées bien plus sérieusement et concurrencées sur la scène même de FOpéra par une nouvelle virtuose venue d'Italie, pour laquelle Paris, souvent ingrat envers ses gloires et toujours féru de célébrités exotiques, devait se prendre d'un bel enthousiasme : Barbara Campanini, dite la Barbarina.
Cependant, le Mercure publie un quatrain pour le portrait de Mlle Salle, célébrant, suivant la formule,
L'élève des Vertus, la rivale des Grâces (2),
dont les pas de deux, avec Dumoulin, continuent d'être, en cette année morne, un des leit-motiv les plus goûtés de l'Opéra (3).
Or, s'il n'y arien de ce côté qui mérite de retenir
(1) Elle partit le 30 avril et revint l'année suivante danser sur le même théâtre avec un égal succès (Mercure d'avril 1739). En 1740, elle avait recommencé la série de ses représentations, quand Thuret porta plainte, et, le 26 mars, fît dresser procèsverbal, au nom de l'Académie royale de musique, à la Comédie-Française, pour avoir fait danser sur son théâtre, « et notamment une danseuse étrangère venant de la cour de Lorraine, et qui se nomme Gamache ». — Voir Campa rdon, les Comédiens du roi de la troupe française (Paris, 1879, in-8°, p. 289); Gregoir, Des gloires de VOpêra et la musique à Paris (Paris, 1878- 1881, t. Ier, p. 190 et suiv.); et Duruisson, op. cit., p. 453 et 463.
(2) Signé : F***. Mercure, juillet, p. 1629.
(3) Notamment dans le Ballet de la Paix, 29 mai (3e entrée), et Tancrède, 23 octobre (acte III).
l'attention, il n'en est pas de même en ce qui touche à l'existence intime de la danseuse : jusqu'ici, à de rares exceptions près, elle ne nous est guère apparue que dans ses rapports d'artiste à public; ce n'est qu'indirectement qu'on a pu rassembler quelques traits de caractère ; car, une fois sortie de scène et rentrée dans la vie privée, il semble que Mlle Salle se soit toujours dérobée à la curiosité des indiscrets, tant on a peu de renseignements sur ses faits et gestes. Sa vie tranquille, sans aventures tapageuses et sans guère d'autres échos dans les gazettes que des appréciations de sa manière, ou plus généralement des informations ayant trait à son existence d'artiste, n'a point donné lieu, comme il est arrivé pour la plupart de ses compagnes, à ces rapports de police qui ont été une mine si riche, à de certains points de vue, pour la biographie des « filles d'Opéra », depuis les premières chanteuses jusqu'aux dernières des demoiselles du corps de ballet. On sait que Voltaire et toute une cour de beaux esprits recherchaient sa compagnie, et qu'elle faisait leurs délices; mais, alors qu'on a recueilli attentivement les «mots » deMlleCartou, par exemple, rien ne nous est parvenu des conversations de Mlle Salle. Par bonheur, sur la fin de sa carrière et sur la fin de sa vie, des documents plus précis permettent de lever un coin du voile qui paraissait si impénétrable et d'éclairer un peu la vie privée de la danseuse : un contrat de rente, une lettre autographe, un testament, un inven-
taire, c'est mieux et plus qu'un curriculam vitœ rédigé à la façon du Mémoire de Sartine ou des notes de police fournies à M. de Marville; et il est tant d'artistes du dix-huitième siècle qui n'en ont pas autant à leur dossier, qu'on doit encore s'estimer bien heureux d'avoir pu découvrir et grouper ces quelques documents.
Le premier d'entre eux est un contrat de rente, passé le 27 mars 1738, qui nous montre la danseuse préoccupée d'assurer aux notables économies qu'elle avait amassées un placement de tout repos. L'acte, dont une analyse Figure à la fin de l'inventaire après décès de Mlle Salle, a pu heureusement être retrouvé (1); mais, comme il est presque tout en formules, il suffira d'en extraire les clauses les plus intéressantes.
Le 17 mars après-midi, s'étant transporté en la demeure de Mlle Salle, place du Palais-Royal, Me Claude-Louis Robineau, conseiller du roi et notaire au Châtelet de Paris, passait contrat pardevant Me Camuset, son confrère, pour constituer à la danseuse une rente viagère de 1,000 livres, moyennant un versement de 12,500 livres, — cette rente à prendre « spécialement et par privilège sur l'office de conseiller du roy, notaire au Châtelet de Paris, dont ledit Me Robineau est pourveu et qu'il a acquis de Jean-François Maultrot, écuyer, ancien notaire et échevin de cette ville (2), par contrat
(1) Minutes Camuset, Me Alex. Constantin, successeur.
(2) J.-F. Maultrot, en exercice du dO février 1705 au 10 janvier
passé devant Me Camuset et son confrère, notaires à Paris, le 8 janvier 1735, et généralement sur tous les autres biens meubles et immeubles dudit Me Robineau... »
Ce n'est pas tout. Cette somme de 12,500 livres doit être employée par Me Robineau, « avec sept mille cinq cents livres de ses deniers et sans emprunt, au remboursement de mille livres de rente, en déduction des douze cent cinquante aussy de rente restant à racheter des deux mil livres de rente constitués par ledit M> Robineau audit Me Maultrot pour le prix dudit office de conseiller du roy, notaire au Châtelet de Paris ». En conséquence, il est stipulé que Mlle Salle sera subrogée aux hypothèques et privilèges de Me Maultrot et que Me Robineau devra lui fournir, au mois de janvier suivant, les pièces nécessaires pour le soutien de sa subrogation, à peine d'être contraint à la restitution des 12,500 livres à lui prêtées par la danseuse.
Il ne paraît pas que celle-ci ait jamais eu lieu de recourir à ces pièces, mais on voit qu'elle avait pris ses précautions et obtenu de son débiteur une situation privilégiée.
Les premiers mois de 1739 sont aussi ternes que toute cette triste année 1738, au cours de laquelle il est à remarquer qu'on n'a pas donné une œuvre
1735; l'achat de l'étude par N.-G. Robineau est du 8 janvier de cette année; il exerça jusqu'au 18 avril 1749.
nouvelle de Rameau. Avec Alceste, « aussi bien remis qu'il puisse l'être », au dire de Dubuisson (i), et avec Polidore repris ensuite, Thuret ne prétendait pas à passionner l'opinion; il remplissait son cahier des charges sans remplir sa caisse, en attendant que le plus discuté des musiciens, mais aussi celui qui faisait le plus sûrement recette, eût achevé le ballet qu'il écrivait sur un livret dû à la collaboration du poète Gentil-Bernard, du maître de la Chambre aux deniers Gautier de Mondorge et du financier Le Riche de La Popelinière, les Fêtes d'Hébé ou les Talens lyriques.
La première eut lieu le 21 mai. Le ballet, qui se composait d'un prologue et de trois entrées, dans la dernière desquelles paraissait Mlle Salle, obtint un succès sans précédent : on le joua plus de cinquante fois consécutives, et on le reprit quelques mois plus tard, dès la fin de l'année. Le dernier acte surtout fut très bien accueilli, au point, dit le Mercure, que les plus difficiles ne se lassaient pas de le voir (2). Il est vrai que cette manière de pastorale, intitulée la Danse, où les bergers et les dieux se disputent le cœur d'une bergère, offre une succession de tableaux tout à fait agréables. La musique et la danse y étaient intimement liées, et l'interprétation réunissait trois des artistes les plus aimés du public : Jélyote, qui interpréta le personnage de
(i) Lettres, p. 520.
(2) Mercure, juin, t. II, p. 1397. Il n'y a d'ailleurs pas un mot sur Mlle Salle dans le compte rendu; son nom n'est pas même cité.
Mercure à la satisfaction générale ; Mlle Mariette, à qui le rôle charmant d'Églé, mi-parti de danse et de chant, valut un gros succès personnel, et Mlle Salle enfin qui fit, dans Terpsichore, la dernière création marquante de sa carrière.
Une courte analyse permettra de saisir pourquoi Noverre comptait « l'acte d'Églé » au nombre des rares ballets d'action qui aient été représentés à cette époque sur la scène de l'Opéra.
Mercure, déguisé en berger pour conquérir la bergère Églé dont il est amoureux, apprend que cette nymphe chère à Terpsichore doit venir au temple de l'Hymen faire choix d'un époux; l'ayant rencontrée, il lui déclare son amour. Les bergers s'assemblent et se disputent la gloire d'être choisis par Églé ; mais celle-ci, après avoir dansé devant eux, jette sa guirlande à Mercure, comme un gage de son amour. Le décor, qui représentait un bocage avec un hameau au lointain, change à ce moment « et se transforme en un jardin orné ». Terpsichore et ses nymphes paraissent en dansant au son de leurs tambourins; des faunes et des sylvains se mêlent à leurs pas (1). Mercure demande alors à Terpsichore de recevoir Églé à sa cour; la muse de la danse y consent, « prend Églé pour danser (2), et toute sa cour la reconnaît pour
(1) Un loure grave, suivi de deux menuets, pour le chœur dansant; une musette et un tambourin pour Terpsichore seule.
(2) Deux passe-pieds, suivis d'une ariette vive pour la contredanse. — Les citations guillemetées sont tirées du livret.
nymphe de la danse, dès que cette muse lui a remis son tambourin ».
La ballerine, comme on voit, n'avait pas à se plaindre des librettistes de Rameau, puisque les Talens lyriques, comme les Indes galantes et Castor et Pollux, lui ménageaient une nouvelle occasion de danser en artiste. A en juger par les applaudissements qui avaient accueilli chacune de ces tentatives, on pourrait croire que le public était gagné aux idées nouvelles et que jamais le crédit de Mlle Salle n'avait été plus solidement établi; ce serait mal connaître la persistance de la routine : toute la réputation de la danseuse était à la merci d'un caprice de Paris, et les habitués de l'Opéra devaient faire bon marché de son talent et de ses efforts en vue de renouveler la chorégraphie théâtrale, pour peu qu'une nouvelle Camargo vînt à nouveau les éblouir.
Le succès des Talens est du 21 mai : or, le 14 juin, c'est-à-dire moins d'un mois plus tard, Mlle Salle signifiait verbalement au directeur de l'Opéra son intention de prendre sa retraite définitive. Comme les règlements exigeaient que le « congé absolu » fût demandé six mois d'avance, la danseuse devait donc appartenir encore à l'Académie royale de musique pendant presque tout le second semestre de 1739, et ne cesser son service qu'à la date du 14 décembre (1). En conséquence,
(1) L'article XXV du règlement de 1714 spécifiait un délai de trois mois, mais ce délai avait été porté ensuite à six mois. Voir,
elle continua de paraître, non seulement dans les Talens, mais dans Zaïde, reine de Grenade, et dans Dardantes 3 donnés le 3 septembre et le 19 novembre; et il ne semble pas que le bruit de sa retraite ait transpiré, puisque ni le Mercure ni les nouvelles à la main ne Font mentionné.
C'est assez dire s'il est délicat de conjecturer les motifs qui avaient bien pu dicter à la danseuse une aussi brusque résolution. Un caprice? Un conflit? On l'ignore; mais, si la cause première reste actuellement inconnue, du moins peut-on démêler à coup sûr, en lisant entre les lignes des annales de l'Opéra, des causes accessoires qui n'étaient pas pour faire revenir Mlle Salle sur sa détermination.
Le 14 juin, au moment où elle donne congé, il est question des prochains débuts, sur la grande scène lyrique, d'une danseuse italienne nouvellement engagée et qui, sans doute, a déjà montré son savoir-faire aux répétitions. Cette danseuse italienne, c'est la signorina Barbara Campanini, dite la Barbarina, une jolie fille de seize ans à peine qui arrive de Parme en compagnie d'un danseur napolitain appelé Rinaldi Fossano. Tous deux débutent le 14 juillet, dans une entrée ajoutée aux Talens, et avec un tel retentissement que des mémorialistes comme le marquis d'Argenson, qui
par exemple, une lettre d'un gentilhomme de la chambre à Thuret, à propos du congé donné en 1735 par Mlle Fel, publiée par J.-G. Prod'homme dans les Sammelbânde der intçrnqlionalen MVfSikgesellschaft, 190$, p. 487f
n'ont pourtant pas accoutumé d'accorder grande place au théâtre dans leurs ouvrages, s'arrêtent longuement sur cet événement parisien. « Il a paru hier une nouvelle danseuse à l'Opéra, écrit d'Argenson le 15 juillet. Elle est Italienne, elle s'appelle la Barbarini; elle saute très haut, a de grosses jambes, mais danse avec précision. Elle ne laisse pas d'avoir des grâces dans son dégingandage; elle est jolie, quoiqu'elle eut la f.... en arrivant à Paris, causée par les eaux de la Seine qui ne manquent pas d'attaquer ainsi les étrangers qui y arrivent pour la première fois, et les purgent, comme pour les avertir de se préparer à recevoir quantité de choses malsaines dans cette grande ville. Avec cela elle a été fort applaudie, et il est à craindre que sa danse ne soit suivie. Nous voyons déjà par là que Camargo a pris chez les étrangers les sauts périlleux qu'elle nous a produits. Notre danse légère, gracieuse, noble, et digne des nymphes va donc devenir un exercice de bateleur et de bateleuse, ce que nous prendrons chez les Italiens et chez les Anglais. Ainsi a dégénéré et dégénère tous les jours notre musique céleste de Lulli; l'artiste l'emporte sur l'homme de goût, le mérite de la difficulté surmontée donne de la vogue aux arts étrangers, et nous cédons sottement le pas quand nous en sommes si hautement en possession (1). » Le Mercure tombe en admiration devant la nou-
(1) Journal et Mémoires de d'Argenson, édition Ratbery (1859, in-8% t. II, p. 197).
velle étoile et lui prodigue les appréciations flatteuses, sans faire les très judicieuses réserves de d'Argenson : on y vante l'entrée que la Barbarina danse « avec beaucoup de grâces, et plus encore de justesse et de légèreté »; on admire qu'elle « passe l'entrechat à huit avec une vivacité surprenante », et l'on trouve en fin de compte que « son caractère de danse est dans celui de Mlle Camargo ». Quelles qualités n'a-t-elle pas, cette Barbarina? « Avec de la jeunesse, de l'oreille et une force admirable, elle est bien faite et d'une taille convenable; elle a beaucoup d'agrémens dans sa personne... » (1). Enfin, ce que le Mercure ne dit pas, elle est la maîtresse du prince de Carignan. C'est plus qu'il n'en fallait pour réussir, et positivement la nouvelle venue fait fureur à Paris.
Dans le numéro d'août, le Mercure s'extasie de nouveau sur les talents de la Barbarina qui se développent tous les jours de plus en plus, et, parlant d'un pas de deux qu'elle a dansé le 18 août avec son partenaire, « il faut avouer, ajoute-t-il, qu'on n'a peut-être encore rien vu dans ce caractère pantomime et burlesque de si surprenant ni de si singulier » (2).
Ils dansent après le ballet des Talens lyriques que l'on donne pour la dernière fois le 2 septembre : « C'est la cinquante ou cinquante-unième représentation, dit Dubuisson, et on pouvait le pousser
(1) Mercure, juillet 1739, p. 1632.
(2) Mercure, août, p. 1849.
RENTREE A L'OPERA 21d
plus loin encore. Il est vrai qu'une danseuse et un danseur italien, qui ont paru dans cet opéra, ont encore ajouté quelque chose à son succès; mais en vérité il n'aurait eu besoin que de lui-même : c'est une musique enchantée » (1).
Le lendemain a lieu la reprise de Zaïde, reine de Grenade, de l'abbé de La Marre et Royer : nouveau succès pour les deux Italiens. D'après le Mercure, ils dansent ensemble plusieurs entrées dans différents genres de pantomime qu'on ne se lasse point de voir (2) ; et quant aux gazetiers, ils affirment que l'opéra ne se soutient que grâce à eux : « A l'égard de la nouvelle danse pantomime de la demoiselle Barbarina et du danseur italien, on en a été très satisfait, paraissant encor plus surprenante que les précédentes par les pas extraordinaires et la légèreté » (3).
Les pas extraordinaires et la légèreté I On devine maintenant pourquoi Mlle Salle avait été battue par sa nouvelle rivale dès la première escarmouche. En l'absence de Mlle Camargo, « cette admirable gigotteuse » toujours si regrettée du parterre, la manière de Mlle Salle pouvait plaire sans conteste : il n'y avait plus de comparaison possible entre l'art savant et mesuré de l'une et la virtuosité brillante de l'autre. Mais voilà qu'une ballerine ayant beau-
. (1) Dubuisson, Lettres, p. 571.
(2) Mercure, septembre, t. II, p. 2245.
(3) Nouvelles à la main du 28 octobre (Bibl. hist. de la ville de Paris, ms. 26700). — Voir aussi lettre de Dubuisson du 29 octobre, Lettres, p. 599.
coup d'agréments dans sa personne, sautant haut et passant l'entrechat à huit avec une facilité surprenante, arrivait d'Italie à l'âge même où la Camargo avait débuté, il y avait tantôt treize ans, — comment n'aurait-on pas pu lui faire fête I Son caractère de danse est dans celui de la Camargo : adieu donc la grâce et l'expression, la finesse et la mesure; adieu la danse intriguée, unie à la musique pour concourir à la réalisation la plus parfaite d'un opéra ou d'un ballet. Les pas extraordinaires et la légèreté de la Barbarina font tourner toutes les têtes.
Le pis, pour Mlle Salle, c'est que les deux Italiens appellent leurs entrées des pantomimes, et peutêtre étaient-ce bien des manières de pantomimes, en effet; toutefois ce qu'on a dit de leur exécution suffît à faire mesurer la distance qui les séparait de Pygmalion par exemple, du ballet des Fleurs des Indes galantes, ou de l'acte d'Églé des Talens lyriques. N'importe : « Ces danses, dont l'usage était presque inconnu en France, ne cessent d'attirer tout Paris, et l'emportent sur les pièces les plus intéressantes, sur le plus grand cothurne et sur ce que l'Opéra a de plus grave et de plus noble » (1).
Ainsi parle le Mercure de novembre, commentant de la façon la plus transparente la disgrâce de Mlle Salle. Or, il y a tantôt deux mois que cette disgrâce a été, pour ainsi dire, ratifiée par la cour;
(1) Mercure, novembre, p. 2678.
les nouvellistes en sont garants , qui écrivent le 7 octobre : « On débita hier que, pour remettre Mlle Salle en faveur, M. Laval, maître à danser de M. le Dauphin, méditait un ballet pour danser avec elle devant le roy à Fontainebleau. Elle a dit que si cela ne luy réussissait pas, que jamais Parisien ne la verrait danser » (1).
Mais ni en octobre et novembre à Fontainebleau, ni à Versailles en décembre, il ne paraît pas que FOpéra soit allé donner de représentations. On y trouve la Comédie-Française et la Comédie-Italienne; on y trouve aussi la Barbarina et Rinaldi Fossano, qui dansent le 29 octobre et le 5 novembre entre deux pièces classiques; mais on n'y rencontre point Laval ni Mlle Salle. « Il est à craindre, avait écrit d'Argenson en parlant de la ballerine italienne, que sa danse ne soit suivie » : on voit qu'il avait prédit juste et qu'il connaissait le goût de ses contemporains.
Il marche de pair avec ce Géronte que Boissy mettait au théâtre à la même époque dans les Talens à la mode (2), ce Géronte « vieux jeu » que ses trois filles exaspèrent en donnant dans la poésie, la musique et la danse nouvelles. Il faut voir comme le pauvre homme se fait honnir quand il dit son fait au langage du temps, et comment on lui prouve
(1) Bibl. hist. de la ville de Paris, ms. 26700.
(2) Représenté à la Comédie-Italienne le 17 septembre 1739 (Paris, Prault père, 1739, in-8°). — La scène qu'on va citer est la scène III du premier acte.
qu'il retarde quand il se récrie contre une musique qui le met à la torture, lui qui n'aime que « le bon, le vrai récitatif ». Pour la danse, même refrain!
On dansait autrefois et Ton saute à présent,
s'écrie ce bonhomme Gorgibus de 1739. A quoi sa fille Mélanie lui répond que jadis on savait à peine former des pas :
On marchait, on courait, mais on ne dansait pas : Ce n'est que de nos jours qu'on a cette science Et qu'un prodige au milieu de la France A porté ce talent à son point le plus haut : C'est le vrai siècle de la danse.
Il est à peine besoin de nommer le prodige visé parBoissy, qui mettait toujours l'actualité théâtrale à contribution dans ses piécettes, ainsi qu'on l'a déjà vu pour la Bagatelle et le Triomphe de Vignorance. Cet exemple d'ailleurs ne convainc pas Géronte : outré de voir des hommes et des femmes faire assaut d'entrechats, de bonds et de gambades, il a des accents cornéliens :
0 siècle! 0 temps! 0 mœurs! Quelle indécence!
MÉLANIE
C'est où de ce grand art consiste l'excellence.
GÉRONTE
Gardez-vous bien d'en imiter le fin :
Je vous en fais une expresse défense.
MÉLANIE
Mon père, quel ordre inhumain I
GÉRONTE
Aux nouveaux pas, je déclare la guerre : Le beau sexe est formé pour danser terre à terre.
MÉLAN1E
A sauter, à vingt ans, on a le cœur enclin.
GÉRONTE
Dansez le menuet, mais point le tambourin.
MÉLANIE
Mais, mon père, sachez...
GÉRONTE
Mais apprenez, ma fille, Qu'on n'a jamais sauté dans ma famille!
Cette apostrophe mettrait fin à la scène, si une autre des filles de Géronte, Isabelle, n'intervenait pour donner raison à sa sœur et achever son père par un argument irréfutable : la mode.
On peut élégamment et décemment sauter.
D'ailleurs, monsieur, à ne point vous flatter On n'aime plus la danse unie.
La danse haute est la danse du jour : Elle gagne à la ville, elle prend à la cour.
Ayant fait ses adieux au public le 14 novembre, Rinaldi Fossano, qui vient d'épouser la fille de l'arlequin Constantini, est reparti pour l'Italie avec un joli sac d'écus, laissant la Barbarina dans la place (1).
Cinq jours après, c'est la première de Dardanus, et, si les gazetiers s'empressent de dauber sur Rameau et d'adjuger la palme au poète sur le musicien, ils reconnaissent en même temps que « Mlle Salle a aussy, dans cet opéra, repris le dessus sur la Barberine et est rentré dans ses droits
(1) Mercure de novembre, p. 2681.
comme déesse des Grâces et de la Volupté » (1). D'ailleurs, la danseuse italienne a déjà des aventures. Elle s'est laissé surprendre par son protecteur officiel, le prince de Carignan, au moment où elle fïeuretait avec lord Arundell. Tout Paris est bientôt informé de la scène; les gazetiers prodiguent à leurs abonnés nombre de commentaires de haut goût, et, — morale inattendue, — Carignan, que tout le monde déteste, passe un très vilain quart d'heure; d'autant que la danseuse, après l'avoir congédié sans façon, boude l'Opéra et projette de partir pour Londres. Voilà Thuret aux regrets de perdre une artiste dont le public prisait si fort la manière, et les pourparlers, engagés aussitôt pour la ramener à résipiscence, durent pendant toute la seconde quinzaine de novembre. Elle se rend enfin à condition... de 500 livres d'appointements par mois — ce chiffre invraisemblable pourrait bien être une fantaisie de gazetier — et annonce sa rentrée pour le 3 décembre. Thuret exulte à la pensée que cette nouvelle va donner un regain de vie à Dardanus qui baisse, et Rameau s'empresse d'écrire une entrée supplémentaire à l'intention de la Barbarina, qui la manque complètement, le soir de la première (2).
(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700, lettre du 20 novembre. — Voir aussi les Premières représentations de « Dardanus » (1739), d'après des documents inédits, par Emile Dacier, dans la Revue musicale, avril 1903.
(2) Voir Emile Dacier, les Premières représentations de « Dardanus », etc., op. cit.; et Gh. Malherbe, Commentaire historique, en
Malgré cet appoint nouveau et les efforts des enragés « ramoneurs », la pièce va baissant de plus en plus, et, le 10 décembre, on reprend, « pour la soulager », le ballet des Talens lyriques.
Le 14, les six mois réglementaires viennent à expiration : Mlle Salle n'a d'ailleurs pas attendu cette date pour cesser de paraître à l'Opéra, et, dès le dimanche 6, elle s'est abstenue de danser.
Le mercredi 16, on ne joue pas ; mais la danseuse reçoit un ordre formel d'avoir à rentrer, Thuret refusant de considérer comme valable le congé qu'elle a donné verbalement six mois plus tôt.
Comme elle ne tient aucun compte de la sommation, les gazetiers écrivent le 18 : « On a remarqué hier que les Talens lyriques ont baucoup donné et plut, ce qui peut nuire à Dardanus. La Dlle Salé n'a point dansé, malgré l'ordre formel qui luy a été signiffîé, dont elle tâche, dit-on, d'être dispensée de l'effet» (1).
En même temps qu'elle faisait des démarches pour obtenir cette dispense, la danseuse prenait ses dispositions pour le cas où l'on ne ferait pas droit à sa requête : par un exploit d'huissier en date du 17 décembre, elle signifiait son congé, en bonne et due forme cette fois, au directeur de l'Opéra (2).
tête de l'édition de Dardanus, dans les Œuvres complètes de Rameau, t. X.
(1) Bibliothèque historique de la ville de Paris, ms. 26700.
(2) Cette pièce faisait autrefois partie des archives de l'Opéra. Elle est remplacée dans les « dossiers des congés » par une