‹ Mlle SalléChapitre 9 sur 13 · APOLLON · texte numérisé non relu

APOLLON

Col tua piede brilla Amor Et fa l'anima goder.

ÉRATO

. . . Pingi i trasporta d'un amator Che si promette l'amato ben.

Et Terpsichore dépeint les transports d'un amant, sur un air de gigue (2). Puis, après un nou-

(1) Voir l'étude déjà citée : P. Aubry et E. Dacier, les Caractères de la danse, etc.

(2) Cf. Prologue des Fêtes grecques et romaines. Apollon et Érato célèbrent les talents de Terpsichore :

... Vous peignez à nos yeux les transports des amans, Les tendres soins, la flatteuse espérance, Le désespoir jaloux, la cruelle vengeance : Tous vos pas sont des sentimens...

Il est à remarquer que ce rôle de Terpsichore, créé par

veau duo ( Tuoi passi son dardi), elle change de danse et exécute plusieurs figures.

Mais, lui dit Apollon :

La gelosia vieco il furor

Che délia mente turba il seren, etc.

ÉRATO

Dimostra la forza di quelle passioni.

Et la muse de la Danse figure les craintes et les espoirs d'un cœur jaloux.

Enfin, après avoir représenté la rapidité des vents par une danse très animée, qui excite l'admiration d'Apollon et d'Érato, elle disparaît au milieu d'un chœur final.

Ce petit ouvrage, qui porte dans le livret le titre de Prologo et qui devait ravir d'aise la ballerine dont il servait à merveille le talent, était suivi du Pastor fido que le compositeur avait augmenté de trois ballets (1) : la présence de Mlle Salle dans la troupe de Rich était un élément de succès dont Haendel ne pouvait manquer de tirer parti; elle fut, en tout cas, une des causes principales de l'introduction des ballets dans l'opéra italien, qui ne comportait jusqu'alors ni danses, ni intermèdes (2). C'est ainsi

Mlle Prévost en 1723, tenu ensuite par Mlles Camargo, Barbarina et Cochois, ne fut jamais dansé à l'Opéra par Mlle Salle.

(1) Ballet des chasseurs, à la fin du Ier acte; ballet des bergers .et bergères, à la fin du second; ballet général, à la fin du IIIe.

(2) Le Pour et le Contre (1733), t. Ier, p. 360. Le passage a été cité précédemment, quand il a été parlé de l'opéra anglais et de l'opéra italien, à l'occasion du premier séjour de Mlle Salle à Londres. Voir chap, n.

que Mlle Salle fut mise à contribution dans Pastor fido, dans Ariadne le 18 novembre, dans Or estes , repris le 18 décembre 1734 avec des additions nouvelles, et dans Ariodante, donné pour la première fois le 8 janvier 1735 et représenté douze fois consécutives.

Entre temps, on la voit figurer dans un de ces spectacles coupés chers à John Rich : par exemple, le 24 et le 25 décembre 1734, elle danse entre les actes de Richard III un tambourin, et un nouveau petit divertissement, bien souvent repris par la suite, la Coquette française avec Mr. et Mrs. Lally; d'autres fois, l'avisé directeur de Covent-Garden emprunte aux opéras de Hœndel la matière de ses intermèdes : ainsi, le 14 avril 1735, on joue Henri IV, avec, entre les actes, le ballet des « Marins grecs, comme il est donné dans Topera d'Orestes, et un grand ballet intitulé le Berger fidèle, tel qu'il est exécuté dans Topera de Pastor fido » (1). On trouve encore le nom de Mlle Salle dans les programmes des représentations au bénéfice de Mr. Walker, le 15 mars; de Mr. Chapman, le 29; de Mr. Bullock, le 8 avril, etc. A cette dernière soirée, parmi les différents intermèdes de danses exécutés par Mr. Glover, Mr. Lally, Mlle Salle et autres, on retrouve le ballet-pantomime de Pygmalion.

Or, ce n'était pas sans raison que la danseuse

(1) Daily Journal.

devait recourir aux succès de naguère : il lui fallait non seulement combattre pour Covent-Grarden, mais lutter pour son propre crédit. La noblesse, qui s'était rangée du côté de Senesino lors de sa rupture avec Kfendel et qui n'avait pas cessé de soutenir le castrat dans son entreprise rivale, restait hostile à Fauteur d'Âriadne, et, pour marquer davantage encore son hostilité, affichait un enthousiasme insensé pour Farinelli, la nouvelle étoile de Haymarket: « On aimait les autres, écrit l'abbé Prévost; pour celui-ci, on en est idolâtre, on l'adore; c'est une fureur » (1).

En dépit de cette cabale et de la malchance qui continue de le poursuivre — Carestini, le seul homme capable de contrebalancer les succès de Farinelli, va quitter la troupe et retourner en Italie, — Haendel n'abandonne pas la partie. Mais, si son entreprise se maintient tant bien que mal, il est de bon ton de la dénigrer, et les interprètes dévoués qui lui demeurent fidèles en la circonstance ne sont pas mieux traités que le compositeur. Voici donc Mlle Salle en butte aux critiques; les épigrammes succèdent aux dithyrambes, et l'artiste doit faire, comme tant d'autres, d'amères réflexions sur l'inconstance et la malignité du public.

Car elle n'est pas la seule à souffrir de cette disgrâce : à Drury-Lane, Mlle Grognet, dont l'étoile pâlit, songe à reprendre le chemin de Paris (2); et

(1) Le Pour et le Contre, t. VI, p. 103.

(2) Elle y rentrera avec Mlle Salle à la fin de juin 1735.

le danseur Poitiers se trouve dans la nécessité de renoncer au théâtre ou de faire des excuses fort humiliantes, pour quelques paroles indiscrètes qui lui sont échappées et pour avoir refusé le bis aux ordres souverains du parterre (1) : on veut l'obliger à demander pardon à genoux, au milieu du théâtre. En un mot, comme dit le Pour et le Contre, on ne s'entretient que des traverses et des infortunes des héros de la scène, et Mlle Salle n'est pas ménagée. La petite feuille de l'abbé Prévost, parlant de ces « poètes ingrats » qui avaient injurieusement traité la danseuse, publie une de leurs petites pièces satiriques, en s'excusant de ce que sa plume et sa langue se refusent également à en donner la traduction :

The French us English oft déride

And for our unpoliteness chide :

Mam Salle too — late corne from France —

Says we can neither dress nor dance.

Y et she, as Vis agreed by most,

Dresses and dances at our cost.

She from expérience dratvs her rules

And justly calls she English fools

For such they are, since noue but such

For foreign jilts would pay so much (2).

Ce qui signifie : « Les Français se moquent souvent de nous. Anglais, et nous reprochent notre rudesse : Mlle Salle elle-même, récemment venue de France, dit que nous ne savons ni nous habiller

(1) Le Pour et le Contre, t. VI, p. 105.

(2) lbid., t. VI, p. 23.

ni danser. Mais elle, comme chacun sait, s'habille et danse à nos frais; elle tire ses jugements de sa propre expérience, et elle a bien raison de dire que les Anglais sont des sots, car ils le sont en effet depuis qu'ils payent si cher pour de semblables coquettes étrangères » (1).

Hélas! elle n'était pas au bout de ses déconvenues, la triomphatrice de naguère. Ce n'était rien encore de voir les feuilles publiques la prendre à partie; c'était déjà plus pénible d'apprendre que le benefit de Farinelli avait obtenu un succès sans précédent, au lieu que le sien propre n'avait atteint que la moitié de celui de l'année précédente; mais, le pis, c'est qu'il lui fallut subir l'outrage des sifflets ! Qui l'eût dit, une année auparavant?

Et pourtant Alcina, le nouvel opéra de Haendel, représenté le 16 avril, s'était affirmé comme un succès pour le musicien : quoique la gentry ne désarmât pas, on put continuer de donner la pièce jusqu'à la fin de la saison. Par contre, le ballet avait été mal accueilli et Mlle Salle avait achevé d'indisposer la salle par le choix d'un costume,

(1) Par curiosité, voici une traduction du temps, trouvée sur un feuillet de papier sans indication d'aucune sorte, dans le Portefeuille de Bachaumont (Bibl. de l'Arsenal, ms. 3505, fol. 166) : « Les Français sont souvent choqués de la grossièreté des Anglais : Mlle Salle, venue depuis peu de France en ce païs, décide que nous n'avons aucun talent pour la parure ny pour la danse. Le bruit commun cependant est qu'elle veut bien s'habiller et danser à nos frais, et en cela elle a grande raison de nous traicter de ridicules, car il n'y a que notre nation dans le monde qui soit assés extravagante pour payer aussy chèrement les p afïronteuses ».

pourtant fréquemment employé alors, — le travesti, — mais qu'on disait qui lui seyait mal. Si le prétexte est mince, c'est qu'il n'y a pas de mauvaises raisons pour la cabale, et, à bien lire le Pour et le Contre, on acquiert la conviction que les sifflets n'avaient d'autre raison de s'adresser à la danseuse que celle de tâcher d'atteindre Haendel par le même coup ; les lignes suivantes contiennent l'aveu implicite de ce parti pris :

« Mlle Salle, y lit-on, qui avait d'abord reçu des Anglais les mêmes faveurs que Farinelli, avec la proportion néanmoins qui convient à ses talens, s'était vu ensuite fort maltraitée en vers et en prose, sans qu'on ait sçu les raisons qui pouvaient justifier ce changement. On était même porté à croire que le trait venait de quelque concurrent jaloux, et l'on sçait que ces derniers obstacles nuisent moins à la gloire qu'ils ne la relèvent. Mais, par un caprice incroyable dans une nation qui I avait sçu rendre justice à son mérite, elle a eu le chagrin de voir les dispositions si changées qu'on n'a pas eu honte de la siffler en plein théâtre.

« On jouait l'opéra d'Alcine, dont le sujet est tiré de l'Arioste. Mlle Salle avait composé un ballet dans lequel elle se chargea du rôle de Cupidon, qu'elle entreprit de danser en habit d'homme. Cet habit, dit-on, lui sied mal, et fut apparemment la cause de sa disgrâce. Ses partisans en France s'affligeront moins qu'elle d'un accident qui pourra contribuer à la rendre au théâtre de Paris, sur-

tout depuis le mauvais succès de son benefit qui ne lui a pas produit la moitié autant que Tannée dernière.

« Cependant, on ne sçaurait dire que la fortune Fait tout à fait abandonnée, puisqu'elle ne cesse de favoriser Francisque, son oncle, chef d'une troupe de comédiens de province qui passèrent en Angleterre au commencement de l'hyver dernier (1) et que les dix mille écus qu'il a déjà gagnez peuvent revenir quelque jour à Mlle Salle par droit de succession... (2). »

L'artiste pouvait à bon droit trouver de semblables consolations assez illusoires. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'eut aucun désir de renouveler l'expérience et qu'elle reprit le chemin de Paris dès son engagement terminé, laissant Haendel se débattre au milieu de difficultés grandissantes qui devaient le conduire bientôt à la faillite.

Elle quittait l'Angleterre et les Anglais, incapables de rien comprendre à la danse, dans lemême état d'esprit que la Faustina Bordoni, quand elle déclarait, en 1728, à son départ de Londres, que l'on était incapable d'y rien comprendre à la musique. Toutes les deux avaient eu la surprise désagréable de voir les sifflets succéder aux applaudissements à si peu d'intervalle qu'elles étaient fondées à manifester quelque mécontentement.

Cependant, d'un côté et de l'autre du détroit, on

(1) On a vu plus haut qu'il y était venu dès l'hiver 1734.

(2) Le Pour et le Contre, t. VI, p. 287.

fait circuler une épigramme nouvelle qui obtient grand succès, si Ton en juge par la publicité qu'on lui donne (1) : « La Salé est revenue d'Angleterre, disent les nouvelles à la main du 2 juillet 1735, aussi mécontente des Anglais qu'elle l'était de nous quand elle partit. Voici une épigramme qui la peint au naturel :

Mistriss Salé toujours errante Et qui vit toujours mécontente, Sourde encor du bruit des sifflets, Le cœur gros, la bourse légère, Revient, maudissant les Anglais, Comme en partant pour l'Angleterre Elle maudissait les Français.

« On ne sait encore si elle dansera à l'Opéra, et le public témoigne là-dessus une (sic) impatience qui lui fait honneur. »

Le 11 août, les nouvellistes annoncent son engagement, et qu'elle dansera dans le ballet de Rameau alors en répétitions. Le 23, elle fait une rentrée sensationnelle dans les Indes galantes, où « l'acte des Fleurs » se termine par un des rares ballets intrigués qu'on puisse rencontrer dans les opéras de cette époque.

(1) On la trouve dans les gazettes manuscrites, notamment dans les Nouvelles de la cour et de la ville, publiées par le comte E. de Barthélémy, d'après le ms. 13694, supplément, de la Bibliothèque nationale; dans le General Advertiser du 10 juillet; dans une lettre de Marais à Bouhier, du 3 juillet, où elle est d'ailleurs incomplètement reproduite, etc.

Il faut voir là autre chose qu'une coïncidence.

Noverre déclare qu'on ne peut citer comme exemples de ballets d'action, pour toute la première moitié du dix-huitième siècle, que l'acte des Fleurs dans les Indes galantes (1735), l'acte turc de l'Europe galante (1736), l'acte d'Églé dans les Fêtes d'Hébé ou les Talens lyriques (1739), et le prologue des Fêtes grecques et romaines; or, les trois premiers de ces quatre « ballets-pantomimes » ont été créés par Mlle Salle pendant la dernière période de sa carrière à l'Opéra, entre son retour de Londres (juillet 1735) et sa retraite prématurée (juin 1740); bien plus, l'un au moins de ces divertissements, celui de l'Europe galante, est entièrement de l'invention de la danseuse (1).

Il semble donc que les saisons de Mlle Salle à Londres n'avaient pas été inutiles, puisque, en permettant à la créatrice d'Ariane et de Pygmalion de faire consacrer ses idées et sa manière par les étrangers, elles avaient amené les directeurs de l'Académie royale de musique, sinon à les encourager, tout au moins à les admettre, — ce qui était déjà une assez jolie revanche pour l'artiste.

(1) Cahusac, op. cit., t. III, p. 154, et Noverre, op. cit., t. Ier, p. 271.

RENTRÉE A i/oPÉRA

A la fin de juin 1735, Mlle Salle était rentrée dans son appartement de la place du Palais-Royal, et Marais écrit le 3 juillet au président Bouhier : « La petite danseuse que j'avais chargé de vos Antiquitez pour M. Desmaizeaux en Angleterre [Mlle Grognet] est revenue en France depuis quelques jours. Cette petite est revenue avec la fameuse Salle, qui a mal Qni avec les Anglais, et on luy a fait à son retour une épigramme dont j'ai retenu quelques vers » (1).

Il cite en partie cette épigramme à la mode, que [es nouvellistes copient et recopient dans leurs feuilles manuscrites, en même temps qu'ils se demandent, avec le public, si la danseuse va reparaître à l'Opéra. Le président du Parlement de Dijon remercie son correspondant de « l'épiçramme assez peu salée sur la Salle », et, du fond le sa province, il juge qu' « il faut qu'elle se soit rien mal conduite en Angleterre pour estre reve-

(1) Bibl, nat., ms. fr. 24414, fol. 447>°,

nue mécontente d'un pays où Ton n'épargne rien pour ces sortes de créatures » (1).

Thieriot, lui, est rentré à Paris dès le mois d'avril après trois ans de séjour à Londres, et sans avoir pu terminer la publication des Lettres philosophiques à la satisfaction de Voltaire. Il a fait preuve de son indolence accoutumée, aussi l'édition est- elle mauvaise; en outre, elle a paru à une date tout à fait inopportune, et, dans les embarras qu'elle a causés à Voltaire, Thieriot ne lui a pas aussi franchement servi de plastron que son ami le lui avait demandé (2); enfin, la composition de l'ouvrage a donné lieu à des tiraillements inévitables, étanl donnés les intérêts en jeu. Pour se faire bienvenir de Mlle Salle, Thieriot avait proposé à Voltaire d'insérer à la suite des Lettres philosophiques , Pépître à la danseuse, écrite par Gentil-Bernard en 1731 el que Voltaire s'était laissé attribuer sans protesta tion ; or, si celui-ci prodiguait à son ami les conseils et lui abandonnait volontiers les bénéfices possible; de son édition des Lettres philosophiques ,il n'enten dait pourtant pas le servir contre ses propres inté rets, et il avait simplement écarté cette proposition. « A l'égard de la petite pièce de vers à Mlle Salle lui avait-il écrit le 14 juillet 1733, je pense qu'il la faut sacrifier aussi dans un ouvrage tel que celui ci, où les choses philosophiques l'emportent de

(1) Bibl. nat., ms. fr. 25542, lettre du 6 juillet.

(2) Lettres du 1er mai et du 24 juillet 1733 (Voltaire t. XXXIII, p. 337 et 364).

beaucoup sur celles d'agrément, et où la littérature n'est traitée que comme un objet d'érudition. De plus, la petite É pitre à Mlle Salle ayant déjà été imprimée, pourquoi la donner encore dans un ouvrage qui n'est pas fait pour elle? Tenez-vous-en donc, je vous en supplie, aux Lettres et à Y Anti- Pascal Cela fera un livre d'une grosseur raisonnable, sans qu'il y ait rien de hors d' œuvre. »

Ce refus, pourtant justifié, mécontenta Thieriot, et, après un échange de lettres assez vives les deux amis cessèrent de s'écrire. Mais, avait dit Voltaire dans la dernière de ces lettres, « je vous regarderais comme l'homme du monde le plus barbare et le plus incapable d'humanité, si je ne savais que vous êtes le plus faible » (1). La correspondance reprit donc à la fin de 1734, et, quand Thieriot rentra à Paris, tout était oublié.

Il trouva sa divinité amaigrie et enlaidie : les petites misères des derniers mois et la fatigue du voyage l'avaient changée au point qu'il en écrivit à Voltaire, alors à Cirey. « Vous voilà donc vengé de votre nymphe, lui répondit l'autre le 15 juillet; elle a perdu sa beauté. Elle sera dorénavant plus humaine et trouvera peu de gens humains. Vous pourrez lui dire :

Les dieux ont vengé mon outrage :

Tu perds à la fleur de ton âge Taille, beautés, honneurs et bien.

(1) Voltaire, t. XXXIII, p. 371.

« Mais, avec tout cela5 je crains bien que, quand elle aura repris un peu d'embonpoint et dansé quelque belle chaconne, vous ne redeveniez son cavalier plus enchanté que jamais (1). »

L'occasion n'allait pas tarder pour Thieriot d'éprouver si Voltaire prédisait vrai, car, au moment même où son ami lui écrivait, on traitait en sourdine la rentrée de la danseuse à l'Opéra. Le grand obstacle à cette rentrée, en principe, aurait dû être l'article du règlement de 1714, qui disait formellement à propos des congés des artistes de l'Académie royale de musique : « Et s'il arrive que quelques-uns d'entre eux quittent l'Opéra d'euxmêmes et par caprice, ils en seront exclus pour toujours et n'y pourront rentrer, quelque mérite qu'ils aient et sous quelque prétexte que ce soit ». Mais combien il était suranné et désuet, le règlement de 1714! Tant d'exceptions avaient été faites à cette règle, si rigoureuse en apparence, tant de fois Mlle Lemaure était sortie et rentrée, et Mlle Pélissier, et Mlle Petitpas, et d'autres encore, que Mlle Salle n'aurait pas eu de peine à obtenir pareille faveur.

Elle n'eut pas même à la solliciter. Partie pour Londres afin de se venger de l'Opéra et revenue à Paris plus mécontente qu'elle n'en était partie, elle trouva à son retour, pour panser les blessures de son amour-propre, un baume souverainement effi-

(1) Voltaire, t. XXXIII, p. 505.

cace : elle se fît prier, car on avait besoin d'elle. En effet, depuis le mois de mars 1735, Mlle Camargo a quitté l'Opéra, à son tour : cette retraite, qui durera plus de six ans, s'est faite sur la demande formelle du comte de Clermont, l'amant de la danseuse. Or, en dépit des efforts de Mlles Mariette, Le Breton, Rabon, Petit, Carville et autres demi-déesses de moindre importance, le public de l'Opéra ne laissait pas de regretter

L'agile Camargo, Salle l'enchanteresse.

Depuis que Ton savait celle-ci de retour à Paris, l'impatience de la revoir s'était encore accrue et Thuret comprit qu'il ne devait pas manquer l'occasion. Aussi bien, les circonstances étaient favorables : on répétait une œuvre nouvelle de Rameau, le ballet des Indes galantes, et la promesse d'une belle entrée finit par convaincre la danseuse, à laquelle on accorda en outre toutes les faveurs qu'il lui plut de demander. On lui assurait 2,000 livres d'appointements fixes, sans compter les gratifications qui n'étaient jamais inférieures à 500 livres.

Dès le H août, la nouvelle de sa rentrée court la ville, et les gazettes la consignent : « L'on va donner la semaine prochaine un ballet de Rameau que Mlle Salle honorera de sa présence. Vous savez qu'elle s'est enfin rendue : on a traité cette réconciliation avec autant de peine et d'intrigue que la paix d'Utrecht. Les articles ont été enfin signés, et on lui a passé toutes ses prétentions en

faveur de la disette de bons sujets et de la retraite absolue de Camargo (1) ».

Et de Cirey , Voltaire demande à Thieriot : « Mandez-moi des nouvelles... Le ballet de Rameau se joue-t-il? La Salle y danse-t-elle » (2)?

Elle y dansa. La représentation, annoncée urbi et orbi, eut lieu le 23 août, et toutes les correspondances, toutes les gazettes, tous les mémoires la commentent à leur façon. Ainsi, deux jours après la première. Marais conte au président Bouhier qu'il est allé « voir un nouvel opéra où dansait la petite Salle, revenue depuis peu d'Angleterre ». — « J'ai trouvé la danse charmante, ajoute-t-il, mais Paris a trouvé l'opéra fort laid, composé par Rameau dans un goust italien qui ne plaist point, et par Fuselier, plus propre au comique de la Foire (3). »

Le Mercure, à son habitude, distribue les éloges à tout le monde et fait part à ses lecteurs de la rentrée de Mlle Salle avec sa réserve accoutumée : « La Dlle Salle, après une absence de près de deux ans, a reparu dans le ballet, au 3e divertissement, avec les sieurs Dumoulin et Javilliers. Elle a été honorée des applaudissements du public » (4).

Il y avait sans doute quelque chose de plus sensible à la ballerine que ces applaudissements ; c'était leur objet même. Elle paraissait à la fin de la

(1) Nouvelles de la cour et de la ville, op. cit., p. 52.

(2) Voltaire, t. XXXIII, p. 512.

(3) Bibl. nat., ms. fr. 24414, fol. 457.

(4) Mercure, septembre, p. 2045-2046.

troisième entrée — « les Fleurs, feste persane » — dans un divertissement entremêlé de chants, comme à l'ordinaire; puis elle terminait le spectacle par le ballet des Fleurs, qui est, on Fa dit, un des rares exemples de ballets intrigués, de ballets d'action, que Ton connaisse pour cette époque. Par l'analyse du Mercure et mieux encore par l'argument du livret, on jugera si la créatrice de Pygmalion et à' Ariane dut se réjouir de pouvoir, le jour de sa rentrée à l'Opéra, faire applaudir une de ces actions dramatiques qu'elle pensait que la danse théâtrale était faite pour exprimer.

« La ferme s'ouvre, dit le Mercure, décrivant le décor de Servandoni, et alors tout le fond du théâtre représente des berceaux décorés de guirlandes de fleurs et de lustres de cristal. Ces berceaux sont à deux étages : le premier est rempli de jeunes odaliques (sic) de diverses nations et le deuxième des esclaves d'Ali chantans. Ces arcades, qui se joignent sur le devant à une fontaine ornée, paraissent s'enfoncer aux deux côtés dans un grand lointain. Au milieu du théâtre est un rosier qui, en se séparant, laisse voir l'illustre Dlle Salle sur un gazon, couronnée par les Amours. Six jeunes Asiatiques représentant d'autres fleurs l'accompagnent et forment avec elle et la décoration qui l'environne le plus brillant spectacle qui ait jamais paru sur la scène lyrique(l) . »

(1) Mercure, septembre, loc. cit. — Le manuscrit des frères Parfait donne également une description détaillée du décor de cette entrée (Bibl. nat., ms. nouv. acq. fr. 6532, t. II, p. 76).

Voici maintenant, d'après le livret, l'argument de ce spectacle :

« Ce ballet représente pittoresquement le sort des fleurs dans un jardin. On les a personnifiées, ainsi que Borée, les Aquilons et Zéphire, pour donner de l'âme à cette peinture galante, exécutée par d'aimables esclaves de l'un et l'autre sexe (1). D'abord les fleurs choisies, qui peuvent briller au théâtre, dansent ensemble et forment un parterre qui varie à chaque instant. La Rose, leur reine, danse seule. La feste est interrompue par un orage qui amène Borée; les fleurs en éprouvent la colère. La Rose résiste plus longtemps à l'ennemy qui la persécute; les pas de Borée expriment son impétuosité et sa fureur; les attitudes de la Rose peignent sa douceur et ses craintes. Zéphire arrive avec la clarté renaissante; il ranime et relève les fleurs abatues par la tempête et termine leur triomphe et le sien par les hommages que sa tendresse rend à la Rose » .

L'acte des Fleurs, dont la première version était purement ridicule et qui fut complètement remanié par les auteurs (2), n'avait été sauvé que par le

(4) Distribution : Borée : Javilliers L. — Zéphire : D. Dumoulin. — Les Aquilons : Javilliers G., Savar, Dumay, Dupré, Hamoche, Malter L., F. Dumoulin, P. Dumoulin. — La Rose : Mlle Salle. — Les Fleurs : Mlles Le Breton, Frémicourt, Thybert, Petit, Gourcelle, Centuray. — Il est à remarquer que cet argument se trouve à la fin du livret, séparé du reste de l'entrée et avec un titre à lui — Ballet des fleurs, — comme une chose tout à fait à part.

(2) La nouvelle version fut donnée pour la première fois le

décor et le divertissement final. Ce divertissement avait d'ailleurs le défaut, très bien indiqué par un des rédacteurs du Mercure en dépit des affirmations contraires émises par Fuzelier dans Y Avertissement du livret, de n'être point connexe de l'intrigue générale (1) ; et, si pareille erreur n'était aussi fréquente à l'époque, on pourrait supposer qu'il avait été ajouté après coup par Rameau à l'intention de Mlle Salle. Quant aux spectateurs, ils ne paraissent pas avoir analysé leur plaisir, et, si l'on en juge par Mathieu Marais et le commissaire Dubuisson, qui se piquaient de connaissances théâtrales, en bons Parisiens qu'ils étaient, l'exécution de la danse accapara comme toujours l'attention, au détriment de la composition du ballet : « Mlle Salle, qui est rentrée à l'Opéra, a débuté dans les Indes galantes, écrit Dubuisson en septembre, et il m'a semblé qu'elle avait acquis de la légèreté sans rien perdre de ses grâces » (2); et pour Marais : « La Salle danse comme un oiseau en évitant le zéphire qui la court; elle a apris en Angleterre à ne mettre point tant de volupté dans sa danse, et cela n'en est que mieux » (3).

11 septembre (Malherbe, Commentaire historique en tête de l'édition des Indes galantes; Œuvres de Rameau, édit. Durand, t. VII). — Mais le ballet des fleurs, étant indépendant de rentrée, n'eut à subir aucun changement.

(1) Réflexions sur V opéra des Indes galantes, Mercure, novembre 1735, p. 2367.

(2) Lettres du commissaire Dubuisson au marquis de Caumontt édition Rouxel (Paris, 1882, in-18, p. 120-121).

(3) Lettre au président Bouhier.Bibl. nat., ms. fr. 24414,fol. 466 v°.

Cependant, la nouvelle œuvre de Rameau voit bientôt son succès s'affirmer : on la joue vingt-huit fois consécutives; et, pour achever de consacrer la rentrée de Mlle Salle, le Glaneur françois donne un élogieux compte rendu de la pièce, dont le divertissement final inspire la muse de Gentil-Bernard. Des bords du Rhin, où il fait campagne en qualité de secrétaire d'un des officiers généraux, le poète envoie à la créatrice du ballet des Fleurs le madrigal traditionnel :

Toi qui rends l'éclat à nos yeux, De ton sort, la danse est l'image.

Borée est cet Anglais, dont le goût orageux, D'un caprice ignorant t'a fait sentir l'outrage. Zéphire est le Français qui te rappelle à lui : Tu lui rends ses plaisirs, il te rend son hommage. Sois la seule des fleurs qu'il adore aujourd'hui, Et Zéphire pour toi ne sera plus volage (1).

Depuis tantôt quatre ans que Gentil-Bernard avait salué le retour de la danseuse en l'exhortant à se contenter des suffrages de sa patrie, on voit que son inspiration ne s'était guère renouvelée.

Avec Scanderberg, le 27 octobre, où elle danse seule en « odalique » dans le décor de la mosquée, — le chef-d'œuvre de Servandoni, — et la reprise des Fêtes de Thalie, où elle paraît dans l'entrée nouvelle de la Provençale, Mlle Salle achève de reprendre son public; et il est assez curieux de

(1) Glaneur françois, t. Ier, p. 244-245.

constater comment, en présence d'une opposition qui n'a sans doute pas complètement désarmé, elle arrive à donner satisfaction aux spectateurs, sans pour cela renoncer à ses idées : désormais elle se spécialise, en quelque sorte, et, dans presque tous les ballets, on la verra danser des pas de deux, avec David Dumoulin comme partenaire, — ce qui était une manière originale d'esquiver les « entrées seules », toutes les fois qu'il lui paraissait impossible de leur donner une signification.

Les pas de deux avaient toujours tenu une grande place dans sa carrière d'artiste : c'est par là qu'elle avait débuté tout enfant sur le théâtre de la Foire et qu'elle avait obtenu ses premiers succès sur la scène de Lincoln's Inn Fields, avec son frère ou avec Nivelon comme danseur; c'est dans un pas de deux, et précisément avec D. Dumoulin, qu'elle avait fait sa première apparition à l'Opéra, dans les Amours des dieux, en 1727, et c'est en pas de deux qu'elle avait transformé les Caractères de la danse, autrefois mimés par Mlle Prévost et dansés ensuite par Mlle Camargo avec sa virtuosité coutumière; qu'y avait-il enfin dans Pygmalion, le triomphe de la saison de 1734 à Londres, sinon un pas de deux, dans lequel le sculpteur, ayant vu sa statue s'animer, lui apprend à danser en exécutant sous ses yeux des pas qu'elle répète :

Pour affermir ses pas, il la soutient, la presse; Son cœur, de marbre encor, se fend à sa tendresse :

Ils rendent grâce au ciel qui fait naître en ce jour L'amour pour la beauté, la beauté pour l'amour; Par un geste naïf ces deux amans s'unissent, Leur flamme se déployé et leurs jeux s'attendrissent. Leurs airs passionnez, leurs pas, leurs mouvemens Découvrent de leurs cœurs les secrets sentimens... (1).

Un pas de deux, c'était une manière de pantomime en réduction, et cette figure intriguée, si Ton peut ainsi parler, devait convenir mieux que toute autre à la danseuse, dans l'impossibilité où elle se trouvait de faire accepter des ballets entièrement pantomimes. Le fait est qu'elle porta cette sorte de figure à un degré de perfection qui lui valut les éloges enthousiastes de Cahusac et de Noverre, éloges auxquels il est juste d'associer son partenaire habituel, David Dumoulin.

Ils étaient trois danseurs de ce nom à l'Opéra : François, l'aîné, était entré en 1700; Pierre, le cadet, et David, le plus jeune, faisaient partie du corps de ballet depuis 1705. Des trois, le plus jeune était le plus réputé, et c'est de lui que Noverre écrira plus tard : « Personne n'a encore succédé à Dumoulin; il dansait le pas de deux avec une supériorité que l'on aura de la peine à atteindre; toujours tendre, toujours gracieux, tantôt papillon, tantôt zéphir, un instant inconstant, un autre instant fidèle, toujours animé par un sentiment nouveau, il rendait avec volupté tous les tableaux de tendresse » (2). Quel incomparable régal ce devait

(1) Pierre de Bordes de Berchères, Crâne Court, etc., op. cit.

(2) Noverre, Lettres sur les arts imitateurs, t. Ier, p. 294. — En

être, qu'un pas de deux dansé par cet artiste en compagnie de Mlle Salle! Aussi bien faut-il croire qu'on ne se lassait pas de les admirer, puisqu'on les trouve ensemble dans la distribution de toutes les pièces mises à la scène ou reprises après les Indes galantes, de 1735 à 1737 : dans Scanderberg, pas de deux avec Dumoulin au quatrième acte ; le 19 janvier 1736, à la reprise de Thétis et Pelée, pas de deux à l'acte II; le 3 mai, dans les Voyages de l'amour, pas de deux à l'acte IV; dans les Romans, représentés le 23 août suivant, pas de deux dans la dernière entrée, devenue ensuite la première; pas de deux, toujours avec Dumoulin, à la quatrième entrée des Génies (18 octobre), à la quatrième entrée de l'Europe galante (reprise le 6 novembre), enfin à la troisième et à la quatrième entrée de Médée et Jason (21 novembre), ce dernier avec Malter III. Voilà pour 1736.

Avec ces pas de deux, avec des entrées seules par le grand Dupré, virtuose de la vieille école qui se souciait peu d'abandonner ses prérogatives, et par Mlles Mariette et Rabon, maîtresses alternatives, et quelquefois simultanées, du prince de Garignan, les spectateurs n'avaient pas à se plaindre; et Ton s'explique cette observation d'un nouvelliste, dans une lettre du mois de février :

1735, l'aîné avait 1,500 livres d'appointements ; le cadet, 1,200 et 150 de gratifications; le plus jeune, 1,500 et 300 de gratifications. Pierre se retira en 1748 et David en 1751 (Voir Malherbe, Commentaire historique, en tête des Indes galantes, op. cit., p. xxxn).

« J'ai trouvé POpéra en assez mauvais état, à la danse près qui est plus parfaite que jamais » (1).

Ce n'est pas que Mlle Salle renonçât complètement aux entrées seules ; elle les dansait volontiers, pour peu qu'elle pût y introduire autre chose que de la chorégraphie. Ainsi, le 17 mars, à la représentation au bénéfice des acteurs qui marquait la clôture du théâtre avant les fêtes de Pâques, on donnait les Indes galantes, reprises quelques jours plus tôt : elle y dansa « sur un air intitulé les Caprices de V amour et elle fut très applaudie; elle avait déjà dansé cette entrée sur le théâtre de Londres ». Ainsi parle le Mercure (2), qui confond sans doute les Caprices de V amour avec ces Charactères de l'amour dont Hsendel s'était inspiré pour le prologue de son Pastor fido.

Le 14 juin suivant, à l'occasion de la reprise de l'Europe galante de La Mothe et Campra, Mlle Salle crée un nouveau divertissement à la fin de la cinquième entrée, que Cahusac analyse attentivement et qu'il cite comme une invention personnelle de la danseuse :

« Mlle Salle, dit-il, qui raisonnait tout ce qu'elle avait à faire, avait eu l'adresse de placer une action épisodique fort ingénieuse dans la passacaille de l'Europe galante.

« Cette danseuse paraissait au milieu de ses ri-

(1) Nouvelles de la cour et de la ville, édit. E. de Barthélémy, op. cit., p. 62.

(2) Mercure, mars 1736, p. 536.

vales avec les grâces et les désirs d'une jeune odalisque qui a des desseins sur le cœur de son maître. Sa danse était formée de toutes les jolies attitudes qui peuvent peindre une pareille passion. Elle ranimait par degrés : on lisait dans ses expressions une suite de sentimens : on la voyait flottante tour à tour entre la crainte et l'espérance; mais au moment où le sultan donne le mouchoir à la sultane favorite, son visage, ses regards, son maintien prenaient rapidement une forme nouvelle. Elle s'arrachait du théâtre avec cette espèce de désespoir des âmes vives et tendres, qui ne s'exprime que par un excès d'accablement.

« Ce tableau, plein d'art et de passion, était d'autant plus estimable qu'il était entièrement de l'invention de la danseuse. Elle avait embelli le dessin du poëte, et, dès lors, elle avait affranchi le rang où sont placés les simples artistes pour s'élever jusqu'à la classe rare des talens créateurs (1). »

Lors du retour de la danseuse à Paris, Thieriot avait témoigné quelque mauvaise humeur, en constatant sans doute combien elle montrait peu d'em-

(1) Gahusac, op. cit., t. III, p. 154. — Voici la distribution de ce divertissement :

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