LE CHEVALIER
Non, non! Il aurait tort d'agir pour cette affaire,
Quand tu dirais même la vérité Je soutiens qu'il s'y doit opposer, au contraire ;
Car enfin, messieurs, tout compté,
L'Amour et ses tendres faiblesses Sont le premier devoir de toutes nos princesses, Et leur corps à ce dieu doit tout l'éclat qu'il a. Un tendron chaste, apprenez bien cela, Est d'un mauvais exemple à craindre pour les nôtres.
C'est un vrai monstre à l'Opéra :
On ne doit pas le souffrir là
De peur qu'il ne gâte les autres (1)!
Tout le monde reconnut le modèle de ce « portrait avantageux » comme on avait reconnu Mlle Lemaure dans « l'Amour en culotte ». Les nouvelles à la main du 29 janvier constatent le plaisir que la petite pièce de Boissy a causé au public; toutefois, ajoutent-elles, « Mlle Salle et sa vertu y sont un peu trop célébrées. On la met par tous ces éloges dans la nécessité indispensable de soutenir un fardeau qui ne lui pèse déjà que trop. On dit qu'elle
(1) Théâtre de Boissy (Paris, 1738, t. IV).
se marie avec un nommé Bourdon qui a gagné de grands biens au Système et qui lui fait la cour depuis longtemps. Une vertu soutenue, même à l'Opéra, ne mérite pas d'autre sort que celui-là » (1).
Ces prétendus projets de mariage n'eurent aucune suite; ils n'existaient sans doute que dans l'imagination des rédacteurs de la petite feuille manuscrite, en quête de nouvelles à sensation; et l'on sait que les reporters faméliques qui glanaient leurs informations dans les coulisses, sur les promenades ou dans les cafés littéraires, n'en étaient pas à un racontar près. Chose singulière, et qui prouve que les absents n'ont pas toujours tort, il semble que ces nouvellistes aient besoin de s'occuper de Mlle Salle, depuis qu'elle a quitté le théâtre, qu'on la sait à Paris et qu'on ne la voit plus danser à l'Opéra : il n'y a peut-être pas, dans toute sa vie, une année où l'on ait autant accordé d'attention à ses faits et gestes, où on lui ait prêté autant de projets vrais ou supposés, où, en un mot, elle ait autant fourni de « copie » aux gazetiers, que cette année 1733, pendant laquelle elle se tint éloignée de la scène.
Avant que Boissy mette la danseuse à la scène dans la Bagatelle, on a annoncé la prochaine apparition de l'estampe gravée par N. de Larmessin, d'après la peinture de Lancret — « Il y aura quatre vers au bas, où sa vertu ne sera pas sans doute
(1) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 76.
oubliée » — et l'on a publié « un madrigal qu'un poète amoureux de cette nouvelle Lucrèce lui a adressé le premier jour de l'an (1). »
Nouveau madrigal, de Boissy cette fois, que fait paraître le Mercure, à la suite du compte rendu de la Bagatelle :
La Bagatelle au jour vient de paraître
Et son auteur ose te l'envoyer.
Vertueuse Salle, par le titre peut-être
Que l'ouvrage va t'effrayer!
Rassure-toi; l'enjouement l'a fait naître, Mais j'y respecte la vertu; Je t'y rends sous son nom l'hommage qui t'est dû. Paris avec plaisir a su t'y reconnaître. Je n'eus jamais que le vrai seul pour maître. J'y fais ton portrait d'après lui.
J'en demande un prix aujourd'hui :
C'est le bonheur de te connaître (2).
Et, comme si ce n'était pas assez que Mlle Salle reçoive des vers, on lui en attribue. Fantaisie de gazetier, sans doute, que cette pièce, un tantinet décousue, recueillie par les nouvellistes qui la supposent adressée « en forme de tribut » par la danseuse à Mlle Prévost. En lisant ces petits vers insipides, on ne regrettera point que leur auteur supposé n'ait pas quitté plus souvent, comme on eût dit de son temps, Terpsichore pour Érato; et, pourtant, tels qu'ils sont, c'est sans doute faire trop d'honneur encore à la danseuse que de les lui
(1) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 42.
(2) Mercure, mars, p. 563.
attribuer : on verra plus loin avec quelle peine elle arrivait à écrire une lettre en prose toute simple, et l'on reconnaîtra qu'elle n'avait rien de ce qui fut de tout temps nécessaire pour compter les mètres et accoupler les rimes — assez pauvres, il est vrai — du morceau que voici :
Vers de Mlle Salle à Mlle Prévost
Toi qui sus embêlir la scène De ces jeux dont tu fus la reine, Où ton génie eut le pouvoir De disputer à Melpomène L'art de sentir et d'émouvoir, — C'est un art charmant que j'adore, Lorsque nous pouvons sous ta loj, Les Grâces, Terpsichore et moy Te suivre et t'admirer encore, — Tu m'appris quel est l'ornement Qui sied au sein d'une bergère, Quel est le geste qui sait plaire, Quel pas peint mieux le sentiment, Quel regard retient un amant, Quelle fuite le désespère.
Soit qu'elle coule mollement Suivant pas à pas le mistère, Ou qu'un tendre et vif mouvement Au bras du berger qui l'inspire Précipite son cours charmant.
Comme après les fleurs court Zéphire, Au gré de mon œil enchanté, Tu nous peins la joye indiscrette D'une nymphe vive et coquette Fière (sic) d'une infidélité, Ou la fierté d'une déesse Qui joint la force à la finesse Et la grâce à la majesté.
Retraçant ses (sic) vives images, Je veux dans l'empire des sons T'attirer encor des hommages, Toujours sensible à tes suffrages Comme docile à tes leçons (1).
Après tout, Tidée est peut-être de l'élève de Mlle Prévost; mais alors Gentil-Bernard a dû fournir les rimes et Thieriot corriger les fautes d'orthographe.
Le 20 février, autre nouvelle : « Mlle Salle a pensé mourir, et toute la vertu de l'Opéra avec elle! Elle avait pris congé du public dans la règle par le bal de M. le duc de Lorge où elle avait dansé à ravir » (2).
Elle tenait donc la promesse qu'elle avait faite en quittant la scène de ne danser plus que quand quelque prince ou princesse lui ferait l'honneur de la demander; mais, pour l'Opéra, elle paraît s'en désintéresser complètement, en quoi elle ne ressemble pas au public qui la désire et ne s'en cache point. Aussi, lorsque le bruit commence à courir pendant le mois d'avril que le privilège des directeurs associés sera prochainement révoqué pour être donné à une nouvelle association ayant à sa tête Louis-Armand-Eugène de Thuret, bâtard du prince Eugène de Savoie, ancien capitaine au régiment de Picardie et écuyer du prince de Carignan, on s'empresse de tirer de cette réorganisa-
(1) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 76.
(2) Ibid., p. 80.
tion des conclusions, comme toujours prématurées, mais qui répondent aux secrets espoirs des habitués : « Le changement de directeur nous vaudra sans doute Mlle Salle, dont le portrait se grave actuellement », écrit-on le 11 avril. En réalité, le portrait était gravé à cette date, et même mis en vente depuis un mois au moins (1) ; mais le gazetier veut avoir F air renseigné par avance et il ajoute : • Nos beaux esprits, dont elle fait les délices, auront Faffront de voir au bas de ce portrait des vers indignes d'elle; ils ont voulu y remédier en y travaillant eux-mêmes, mais ils se sont trouvez dans le cas de ces amans qui, rencontrant une occasion favorable, se voient, par trop d'amour, hors d'état d'en profiter : ils ont fait mal pour avoir trop envie de bien faire » (2).
Si Voltaire lut ce petit couplet, il dut en faire des gorges chaudes !
A ce moment même, il publie le Temple du Goût. « Ce temple du goût ou du dégoût », suivant le mot de Mathieu Marais, excite l'indignation du président Bouhier et celle de son correspondant parisien : « On le vend publiquement à Paris, écrit celui-ci le 29 mars, et on n'en saurait fournir. Que dites-vous du pas de trois qu'il fait danser par M. Rollin avec la Pellissier et la Salle? (3) »
(1) Il est annoncé dans le Mercure de mars 1733.
(2) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 94.
(3) Journal et Mémoires de Mathieu Marais, t. IV, p. 473.
La rencontre5 en effet, ne laisse pas d'être inattendue, et Voltaire ne paraît pas s'être beaucoup soucié de respecter le dieu dont il célébrait le temple quand il écrit que
Non loin de lui, Rollin dictait Quelques leçons à la jeunesse.
... Mais, malgré l'austère sagesse De la morale qu'il prêchait, Pélissier en ces lieux chantait, Et cependant, avec mollesse, Salle, le temple parcourait D'un pas guidé par la justesse (1).
L'abbé d'Allainval répondit à cette pièce de vers par une pièce de théâtre portant le même titre, écrite contre Voltaire, qui y paraissait sous le nom de Momus, et imprimée secrètement, après avoir été refusée par les Italiens. Mlle Salle y était prise à partie : l'auteur lui faisait jouer, disent les gazettes, « le rôle d'une actrice simple en apparence, mais coquette et minaudière, qui affecte des sentimens et qui, se faisant respecter de tous les beaux esprits, vient échouer contre un petit-maître. Elle prend congé de la fée par ces vers :
Adieu, je sais le chemin de Cythère.
Aussi bien que Damon, je cours l'y relancer.
Par mes airs minaudiers et par mon doux ramage (sic)
A rentrer dans mes fers je prétens le forcer (2). »
Les nouvelles auxquelles ces détails sont empruntés — car la pièce de d'Allainval n'a pu être
(1) Voltaire, t. VIII, p. 555 et suiv.
(2) Bibl. nat., ras. fr. 25000, p. 133,
retrouvée — ajoutent que Romagnesi, s'il avait refusé la comédie, n'en avait pas moins gardé l'idée : et en effet, le 1 1 juillet suivant, les Italiens représentèrent le Temple du Goût, de Romagnesi et Nivau, qui obtint un très vif succès, non pas tant à cause de son intrigue ou de son esprit, — la piécette est tout à fait insignifiante, — que parce qu'il était dirigé contre Fhomme du jour, et que rien ne plaît tant aux Parisiens que de voir chansonner les célébrités et les gens en place.
Cependant, les directeurs de l'Opéra ont mis le comble à leur disgrâce en montant l'Empire de V Amour (1); malgré Mlles Lemaure et Camargo, malgré une décoration que l'on croit être de Ser vandoni et qui surpasse en beauté le célèbre temple du Soleil, de Phaéton, le ballet de Moncrif et du chevalier de Brassac ne peut garder l'affiche : la première entrée, dit le Mercure, a été reçue « avec dégoût par le public » (2).
Sur ces entrefaites, le bail Thuret est signé à la fin du mois de mai : l'ancien capitaine au régiment de Picardie obtient le privilège de l'Opéra comme indemnité d'une pension de 10,000 livres que le prince de Carignan lui doit sur l'héritage du duc de Gesvres, et qu'il ne lui paye pas. Tout de suite, c'est un vent de réformes qui souffle sur la maison : en un mois, on exile sucessivement deux des
(1) Mercure, avril 1733. — Ce ballet avait été représenté pour la première fois le 14 avril.
anciens directeurs associés,, Saint-Gilles etLebeuf; on fait rentrer la Petitpas, revenue d'Angleterre, disent plaisamment les gazettes, « avec 40,000 livres, beaucoup dejoye et un petit mylord dans le ventre»; enfin, on annonce une reprise des Fêtes grecques et romaines, avec une très brillante interprétation.
Cette « remise » fut bien accueillie : le ballet de Fuzelier et Colin de Blamont, donné le 1 1 juin, avec Chassé, Jélyote, Tribou, Mlles Antier, Pélislissier et Lemaure pour le chant, Dupré, la Camargo et la Mariette pour la danse, était trop bien interprété pour ne pas réussir (1) ; on le donna jusqu'à la fin de septembre, c^est-à-dire tout le temps qu'on mit à préparer la seconde nouveauté offerte au public par Thuret, Hippolyte et Aride, première œuvre théâtrale de Rameau.
Mlle Salle seule manquait à ces Fêtes, et les tentatives qu'on avait faites pour la ramener au bercail n'avaient guère servi qu'à l'établir plus fermement dans son dessein de retourner en Angleterre. Thieriot était alors à Londres, où il devait surveiller l'impression des Lettres philosophiques, dont Voltaire lui abandonnait les bénéfices, et celui-ci lui écrit, le 1er mai :
« Gagnez de l'argent avec mes pauvres livres, aimez-moi et revenez bientôt. Mlle Salle va aller vous retrouver; au moins revenez avec elle! (2) »
(1) Voir les Nouvelles à la main de juin; Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 145 et suiv.
(2) Voltaire, t. XXXIII, p. 338.
Le voyage est donc tout à fait arrêté, et pourtant, avant son départ, la danseuse prépare à l'Opéra un tour de sa façon : elle projette de débuter aux Italiens. Dire qu'elle fut admise sans difficulté dans la troupe, serait être au-dessous de la vérité : un nom aussi aimé du public, une • vedette » aussi considérable sur l'affiche ne pouvait manquer d'attirer la foule. On fit place à la transfuge dans le Bouquet, une comédie en un acte en vers de Romagnesi et Riccoboni que terminait « une fête très galante, mise en musique par M. Mouret », et qui devait passer le 12 août (1). Les répétitions commencèrent; le bruit des débuts de Mlle Salle sur la scène à côté se répandit bientôt dans Paris, accompagné on devine par combien de commérages; et Romagnesi escomptait déjà la forte recette, quand, au dernier moment, un ordre de M. de Maurepas, qui avait la charge de la Maison du roi et du département de Paris, vint avertir la danseuse qu'elle eût à renoncer aux Italiens, si elle ne voulait faire connaissance avec la prison du For-1'Évêque : « On lui a laissé l'espérance jusqu'à la veille, pour qu'elle fît tous ses préparatifs et fût punie par là, en quelque sorte, davantage. Mlle Salle ne cherchait qu'à se vanger
(1) Mercure, septembre, p. 2042. — Comme bien on pense, le Mercure ne souffle mot des intentions de Mlle Salle; c'est un rapprochement entre la première représentation du Bouquet et le passage des gazettes manuscrites qu'on va lire plus loin, qui autorise à supposer que la danseuse, si le fait relaté par les nouvellistes est exact, dut être engagée pour cette pièce.
de l'Opéra, et l'Opéra se vange d'elle (1). » Ainsi moralisent les nouvellistes. Là-dessus, ils se hâtent de la marier avec François Riccoboni; à les en croire, le 24 août, le mariage est à la veille de se conclure. Les motifs? « Elle trouve dans Lelio des biens considérables et le secret de se vanger de l'Opéra (2). »
Deux mois plus tard, on donnera l'affaire comme terminée : « Mlle Salle part enfin pour l'Angleterre. On assure que son mariage avec Lelio est conclu et qu'il conduira cette tendre épousée à Londres et qu'il ira la reprendre. Quel triomphe pour ses bonnes amies de l'Opéra de voir qu'une vertu qui a fait tant de fracas n'aye pu attraper qu'un comédien, et quel sujet d'épitalame pour les beaux esprits, ses courtisans 1 Camargo ne donne pas dans de pareilles bassesses. Elle va quitter l'Opéra pour quelques mois et se dispose à mettre au monde un petit gentilhomme » (3).
Il ne faut pas trop approfondir cette morale singulière qui tient la maîtresse d'un prince en meilleure estime que la femme d'un comédien; aussi bien, le nouvelliste en fut pour ses frais de malignité : Lelio resta aux Italiens et Mlle Salle se con-
(1) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 482.
(2) Ibid., p. 193. — Antoine-François Riccoboni, ou Lelio fils, né en 4707, avait débuté en 1726, aux côtés de son père Louis Riccoboni; après nombre de sorties et de rentrées à la Comédie- Italienne, il mourut en 1759 (Campardon, les Comédiens du roi de la troupe italienne, t. II, p. 94).
(3) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 225.
tenta, pour répondre à Tordre de M. de Maurepas, d'arrêter définitivement la date de son départ pour Londres. Elle y emmènera non pas Lelio, mais Malter, jeune frère d'un danseur de l'Opéra, lequel ne s'était encore jamais produit à Paris; c'est du moins ce que disent les gazettes : « Mlle Salle fait son Dumoulin d'un petit Maltaire qu'elle emmène avec elle en Angleterre. Ce Maltaire n'est connu que dans les provinces, où il a mieux aimé tenir le premier rang que d'être confondu ici parmi les autres danseurs » (1).
Le départ est donc dès maintenant certain, et l'on s'en émeut d'autant plus qu'au moment où cette nouvelle se confirme, la danseuse se trouve précisément mêlée à l'événement mondain de la saison; or, comme la badauderie parisienne est immémoriale, il ne faut pas s'étonner si l'on parle de Mlle Salle autant que du héros du jour. Le financier Samuel Bernard va marier sa fille au président Mole; le mois précédent, une de ses petites-filles, âgée de douze ans et demi, épousait le marquis de Mirepoix, et, l'année d'avant, il en avait donné une autre au président de Lamoignon. Cette suite de
(1) Bibl.nat., p. 221 (21 septembre). —Il y avait trois danseurs de ce nom à l'Opéra, en 1734 : Malter l'aîné, dit le Diable (qui jouait les Démons), entré en 1744, et qui avait 600 livres d'appointements ; — Malter le cadet, dit l'Oiseau, à cause de sa légèreté, entré en 1722 (1,000 livres en 1734); — enfin celui dont il s'agit ici, Malter III, dit plus tard V Anglais, qui entrera en 1734 avec 800 livres et en aura 1,000 en 1735 (Malherbe, Commentaire historique, en tête des Indes galantes, dans les Œuvres complètes de Rameau, éd. Durand, t. VII> p. xxxm).
mésalliances valait à Samuel Bernard et à ses gendres de terribles couplets (1); ce qui n'empêchait pas nombre de personnes de distinction de la cour et de la ville, les ministres en tête, de se rendre aux invitations lancées par le fastueux banquier, pour les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue Neuve-Notre-Dame-des- Victoires.
Lors du mariage du marquis de Mirepoix, le 16 août 1733, le Mercure avait longuement entretenu ses lecteurs de la salle construite à cette occasion, par l'architecte Le Roux, dans les jardins de l'hôtel, et des deux mille ouvriers achevant en cinq jours tous les préparatifs; il avait décrit les illuminations, la salle du souper avec sa table en fer à cheval de cent cinquante pieds de pourtour, et autres merveilles (2). Mais, pour le mariage Mole, on annonçait mieux encore : Samuel Bernard avait fait appel à Servandoni en personne, et le décorateur de l'Opéra devait complètement transformer la salle du festin; en outre, dès le 7 septembre, — la fête est pour le 21, — on sait que Mlle Salle dansera pendant le souper « et fera revivre un peu ces Grâces que l'envie poursuit dé-
fi) Voir le Chansonnier de Clairambault (Bibl. nat., ms. fr. 12705, t. XX, p. 55); le Chansonnier de Maurepas; le Journal et Mémoires de Mathieu Marais (t. IV, p. 515); et le Journal de Barbier (t. Il, p. 418).
(2) Mercure, septembre 1733, p. 2097-2109; avec un plan de l'hôtel et une élévation de la façade de la salle construite par Le Roux.
puis longtemps et qui vont se réfugier avec elle incessamment en Angleterre » (1).
Cette fois, les nouvellistes sont exactement renseignés, et Ton en trouvera la preuve dans cet extrait d'une petite plaquette tirée à part du Mercure d'octobre et renfermant le compte rendu minutieusement détaillé des fêtes du mariage Mole (2) :
« Au premier service, les sieurs Charpentier et Danguy (3), habillez en bergers, entrèrent dans le fer-à-cheval, le premier jouant de la musette et l'autre delà vielle. La Dlle Salle, célèbre danseuse, très galamment vêtue en bergère, vint se placer entre eux deux; elle semblait exprimer son étonnement et leur demander la cause d'une fête si superbe. Les deux bergers la conduisirent auprès de la nouvelle épouse, à qui elle présenta un magnifique bouquet. Elle continua de former quelques pas de danse, feignant de chercher encore une autre personne, et s'arrêta vis-vis la place qu'occupait M. Bernard; elle lui présenta un autre bouquet, après quoi elle se retira.
« Elle revint au dessert, pendant lequel elle dansa différentes entrées dans la plus grande perfection et avec des applaudissements infinis. »
(1) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 206.
(2) Mercure, octobre 1733, p. 2310-2329. — Un exemplaire de la plaquette tirée à part est conservé à la Biblothèque nationale, ms. Clairambault 1097, fol. 357-366.
(3) Tous deux avaient figuré au mariage du marquis de Mirepoix, mais sans danseuse. — Charpentier était un célèbre joueur de musette, qui avait débuté chez Pontau à la Foire Saint-Germain de 1729 (Parfait, Théâtre de la Foire, t. II, p. 50).
Après le compte rendu officiel, la version des nouvelles à la main : « Le rolle que Mlle Salle a rempli à la fête du mariage de Mad. Mole, en dansant au milieu du fer à cheval où Ton soupa, a donné lieu au couplet suivant sur un air qui a couru beaucoup depuis quelque temps :
Que la Salle, par les plus nobles pas, Se fasse admirer du parterre, Qu'on la désire en Angleterre, Cela ne me surprend pas.
Mais que, pendant qu'elle nous abandonne, Elle aille chez un calotin Danser au milieu du festin Comme la charmante Catin C'est là ce qui m'étonne (1). »
Ainsi, personne n'ignorait plus les intentions de la danseuse ni son départ prochain pour l'Angleterre, où sa venue était escomptée depuis plusieurs mois déjà. Elle y avait été annoncée, en effet, dès le milieu de Tannée 1733, par le Pour et le Contre, cette petite feuille nouvellement fondée à Londres par l'abbé Prévost sur le modèle des gazettes anglaises (2) ; et voici en quels termes :
« Les Grâces qui se trouvent si bien du séjour de Paris doivent le quitter, dit-on, cet hiver, pour
(1) Nouvelles à la main du 2 novembre, Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 296. — L'air noté de cette chanson se trouve à la page 168 du ms. fr. 15133 (Chansonnier de Maurepas).
(2) L'auteur de Manon Lescaut, ayant quitté la Hollande avec la Lenki, sa maîtresse, était venu se fixer à Londres, au mois de juin 1733. Voir Schrœder, un Romancier français au dixhuitième siècle (Paris, Hachette, 1898, p. 63 et suiv.).
passer en Angleterre avec Mlle Salle, qui ne sçaurait faire un pas sans les Grâces. On supportera cette absence à Paris comme Ton pourra, mais les Anglais songent déjà à l'avantage qu'ils en vont retirer, non seulement pour passer agréablement leur hiver, mais pour rétablir dans leur isle le bon goût de la danse dont ils sont encore fort éloignés : bien entendu, Mlle Salle en tirera de son côté des fruits solides, moitié en or, moitié en applaudissements... » (1). Et Fauteur de Manon Lescaut, après avoir rappelé les succès de la danseuse à Londres pendant l'hiver de 1730-1731, cité des vers à sa louange et vanté son portrait « par Nancré » qu'on vient de faire passer, depuis peu de jours, en Angleterre (2), termine par une pointe galante. Quelques numéros après, c'est de la fête chez Samuel Bernard que le Pour et le Contre prend texte pour couvrir de fleurs le fastueux banquier, dont on dit « qu'il a payé une danse d'un quart d'heure par un présent de cent louis d'or », et lui faire une réputation, bien inattendue, de protecteur de la vertu : « On se demandait, en lisant cette nouvelle, à qui elle était plus glorieuse, ou à Mlle S..., ou a M. B... qui a sçu reconnaître qu'elle en était digne, et qui, pour ôter tout air d'équivoque à son motif, a pris soin de lui déclarer publiquement qu'il considérait moins en elle la meilleure danseuse de
(1) Le Pour et le Contre, 1733, t. Ier, p. 115.
(2) Il s'agit du portrait de Lancret, gravé par N. de Larmessin, dont il a été question précédemment.
l'Europe qu'une des plus sages et des plus aimables personnes de son sexe. Ce rapport a trouvé à Londres d'autant plus de crédit qu'on n'y connaît pas moins la vertu de Mlle S..., que ses talens extraordinaires pour la danse. Des sentiments et des manières si nobles font plus d'honneur à M. B... que toutes ses richesses » (1).
Deux mois se passent; Samuel Bernard entame un procès avec Servandoni, qui lui réclame le payement de ce que Voltaire appelle ses « impertinentes magnificences », et l'histoire des cent louis court Paris et la province, colportée par les nouvelles à la main. « Parlons de Mlle Salle pour la dernière fois ? lit-on dans les feuilles manuscrites du 12 octobre. Elle part le 16 pour Londres, mignaudant d'avance sur la peur que le trajet lui donne. Samuel Bernard lui a fait présent de cent louis pour avoir dansé à la noce de M. le président de Mole. Voilà le vrai Bernard pour elle. Ce style est bien d'une autre énergie que celui du petit Bernard, qui, dans tous ses ouvrages, se tue de peupler Cythère en sa faveur (2). »
Elle est partie qu'on en parle encore, de ces cent louis : «... Et à propos de cette S..., écrit Mathieu Marais au président Bouhier, le 1er décembre, avez-vous vu ce qu'en dit le Pour et le Contre, n° XVII, où il parle de la feste de M. Ber-
(1) Le Pour et le Contre, t. II, p. 30-33.
(2) Bibl. nat., ms. fr. 25000, p. 229. — Le « petit Bernard » désigne le poète Gentil-Bernard.
nard. Le fait des cent louis donné à la S... pour sa vertu est faux, et cela se réduit à quatre louis (1)! »
Le jour même du départ de la danseuse, Mlle de Bar, la lectrice de la marquise de Mimeure, écrivant à Piron, qui devait l'épouser quelques années plus tard (2), lui disait :
« Or, écoutez-moi maintenant, et ayez de la foi, car rien n'est plus vrai que ce que je vais vous dire.
« Mlle Salle, tant vantée et tant chantée pour ses rares talens et son austère sagesse, a su plaire et gagner le cœur, malgré tout cela, d'un cavalier français très connu lui-même par un mérite supérieur et par une vertu très épurée (qui se ressemble s'assemble). Ce cavalier donc a cru ne pouvoir trop faire pour ce prodige (ce sont ses propres termes) que de lui proposer de l'épouser et de la faire dame de son âme et de vingt-neuf belles mille livres de rente; le proverbe pourrait bien être fourré làdedans, mais' passons (3). La demoiselle, ainsi que Dieu quand il créa le monde, trouva cela bon et
(1) Marais à Bouhier, 1er décembre (Bibl. nat., ms. fr. 24414, fol. 483). — Le 8, Bouhier répond : « Je ne sçavais point ce que vous me marquez de la Salle ni de l'Histoire de Manon Lescaux. Il faut avouer que nos Français donnent bien à présent dans la bagatelle » (Bibl. nat., ms. fr. 25542, fol. 1850).
(2) Marie-Thérèse Quenaudon, née en 1688, près de Bar-le- Duc. Piron l'épousa en 1741; elle mourut en 1751. Cette lettre a été publiée par H. Bonhomme, dans les Œuvres posthumes de Piron (Paris, 1888, in-16, p. 98-99).
(3) Il s'agit du proverbe : Tout vient à point à qui sait attendre, par lequel Mlle de Bar a commencé sa lettre, en se demandant comment le raccorder à sa pensée.
consentit à tout. Aussitôt, on ordonne les équipages; on arrête des femmes dirigées par des sulpiciens; on loue une belle maison dans notre faubourg; on fait des meubles et une livrée magnifique. Tandis que tout cela se prépare, le jeune gentilhomme passe en Angleterre pour arrondir ses vingt-neuf mille livres de rente par son mérite et sa vertu : il lui manquait quelques oboles. Mais ces stupides Anglais, gens sans entendement et peu connaisseurs en vrai mérite, n'ont, dit-on, en nulle façon du monde, voulu coopérer à l'arrondissement de la somme; de sorte que notre jeune gentilhomme est revenu, revient ou reviendra, tout comme Jean s'en est allé. Mais de ce ne vous guémentez (1), car si la demoiselle n'en voulait rien rabattre, le généreux M. de Voltaire ne laisserait pas pour si peu son féal Thiriot dans la nasse.
« Je crois qu'à tant de vertu vous avez certainement reconnu l'ami de ce célèbre auteur; car : dismoi qui tu hantes, et cœtera... »
C'était le troisième « parti » que l'on découvrait à la danseuse en moins d'un an, et, quoique Mlle de Bar recommande à son correspondant d'avoir de la foi, il est difficile de prendre sa lettre pour autre chose qu'un ironique badinage. Le pauvre Thieriot, que Piron appelait « le thuriféraire » et à qui il manquait alors bien plus que « quelques oboles » pour compléter ses prétendues
(1) Se guémenter : se désoler, se tourmenter.
vingt-neuf mille livres de rente, était à Londres depuis les premiers mois de 1132, et Ton a vu que Voltaire, tout en le tenant au courant des nouvelles de Paris, ne lui ménageait point les exhortations au travail. Bien plus, il lui fournissait l'occasion de gagner quelque argent; l'autre surveillait vaguement la publication d une édition des Lettres philosophiques dont son ami lui avait abandonné les bénéfices, ce qui lui donnait un prétexte pour attendre là-bas l'arrivée de la danseuse (1).
(i) Les Lettres philosophiques ou lettres sur les Anglais, écrites par Voltaire lors de son voyage en Angleterre en 1726 ne parurent que quelques années plus tard, en 1731, chez Joré à Rouen. Mais on ne connaît pas d'exemplaires de cette édition ni d'ailleurs de celle que fut chargé de surveiller Thieriot à Londres en 1733. Les premiers exemplaires connus portent la date de 1734 (voir Voltaire, édit. Garnier, t. XXII p 75 et suiv., et t. XXXIII, p. 326 à 434) P'