‹ Mlle. X ..., souris d'hotelChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

MES OCCUPATIONS NE M'eMPÊCHENT PAS

d'Être jalouse

Quelqu'un chez nous? Il y a quelqu'un!

Je fais signe aux petites de se taire, je les laisse dans l'atelier avec leur Otto, et je m'avance doucement dans la salle à manger : les voix partent du fond, du côté du jardin. Cependant, si c'était des cambrios... Décidément, je ne m'explique pas. Bizarre!

Enfin, je mets le nez à la petite fenêtre, en me haussant avec précaution sur la pointe des pieds. De là, on peut voir dans le parterre...

Quel tableau!

Ah! je le comprends, à présent, l'arrosage soigné de mes pauvres fleurs!

Une petite table de jardin : dessus, des

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bouteilles d'apéritifs, des siphons, un seau à glace, des gobelets, et dans les gobelets, des pailles. Slug et Fady au fond de nos grands fauteuils rustiques. Je me trompe : tandis que Slug, gravement, pompe dans son gobelet avec sa paille, Fady, qui s'est levé, a saisi un siphon, et, non moins gravement, il arrose mes fleurs ! Voilà ce que ces deux poivrots de copains de Georges ont trouvé de mieux pour nous témoigner leur amitié en s'occupant d'elles en notre absence !

Je retiens ma respiration — et aussi ma folle envie d'éclater de rire (je suis furieuse) — car Fady, ayant épuisé son siphon, revient à la table, s'assied, empoigne son gobelet et sa paille et se met à pomper pour son compte. Alors Slug, se levant à son tour, s'empare courageusement d'un second siphon, va arroser avec la même application l'autre côté du parterre.

Il fallait voir, sur la physionomie, dans les gestes et les attitudes de chacun de ces deux maboules, le sentiment du devoir accompli, la joie de la bienfaisance!

Non, qui n'a pas vu cela n'a rien vu !

Le manège continua; quand Slug eut

épuisé son eau gazeuse sur mes géraniums, Fady le relaya encore. Evidemment, ça les dérangeait moins que d'aller chercher de Teau à la pompe, de promener un arrosoir.

En outre, ils devaient se figurer que leur eau gazeuse était bien meilleure pour les plantes — comme pour eux dans leurs apéritifs. D'oii leur satisfaction comique en songeant visiblement à nous, et au service qu'ils nous rendaient!

Mon rire finit pourtant par éclater, dans la petite fenêtre de la salle. Ils relevèrent le nez. J'apparus aussitôt sur le perron.

Les deux Yankees poussèrent alors un double hourra qui dut faire tressauter les bonnes sœurs au croquet jusque sur leur petite pelouse bien propre d'où se percevait le choc mat des boules. En même temps, ils brandissaient leurs siphons et leurs gobelets en signe d'enthousiasme.

Presque aussitôt, Lina et Mina, attirées par ce beau vacarme, me rejoignirent : une nouvelle salve d'acclamations les accueillit, et comme M. Otto suivait de près, son apparition fut saluée avec le même cérémonial.

Mais en un clin d'œil d'autres gobelets et

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d'autres siphons étaient sur la table, des sièges apportés autour. Fady nous passait des Richmond Gem dans la main, allumait Lina, allumait Mina; Slug confectionnait! à notre intention, dans de la glace qu'il ; pilait au préalable avec ardeur, une série \ de mixtures brunâtres et pharmaceutiques j aux émanations d'angustura, de citron et \ de gentiane. !

A présent, nous aussi, nous pompions. ; Mais personne ne s'occupait plus des pla- \ tes-bandes, c'était autant de gagné pour ; mes malheureuses fleurs ! i

Jusqu'au crépuscule, sous les ombrages : rissolés, nous fûmes ainsi un confortable ; sextuor de pailles, cigarettes et cigares, \ dont rien ne pouvait troubler la belle har- i monie. , ■

De temps à autre, seulement, les petites ^ et moi nous jetions un regard à la dérobée ^ sur l'homme en confiance en pensant com- ; bien il serait moins épanoui s'il pouvait se \ douter que là-bas, à « Germania », il allait ; constater en rentrant la soustraction de \ son argent et de ses valeurs. |

Lina et Mina ne croyaient venger qu'el- : les seules, mais, depuis notre halte à la I

maison de famille de Neuilly, qui avait failli si mal tourner pour ma vertu, je la savourais aussi, la mistoufle infligée à mon (( lâche suborneur ».

Pauvre homme de confiance, ça lui apprendrait à vouloir faire le satyre au milieu des affaires sérieuses.

Et moi qui croyais que le travail, ça chassait les mauvaises pensées !

Entre Otto. Slug et Fady, devenus les meilleurs amis du m.onde autour de toute cette noyade à l'eau de seltz, le mot « poker » revenant à chaque instant, me frappa les oreilles.

Les accessoires rentrés, lorsque j'eus pris dans la maison ce qu'il me fallait pour Fontainebleau, on referma. Les deux Yankees nous accompagnèrent à « Germania ».

Le berger de mes petites amies continuant d'ignorer le vol dont il était victime, on dîna fort gaiement, après quoi Slug de proposer au Berlinois :

— Allons chez Tommy!

Et Fady de répéter :

— Venez avec nous chez Tommy! i Le Tommy en question était un peintre ,

comme eux, yankee comme eux, et habitant i

derrière les Invalides avec sa maîtresse, une [

Anglaise fort belle, Jessy Lone. 1

Très probablement, Tagréable pensée de i

rincer les deux jeunes gens à quelque pe- \

tit jeu de sa façon maintenait M. Otto en '■

parfaite jovialité. Après tout, les peintres !

avaient de l'argent à perdre, et s'ils préfé- i

raient le garder, ils n'avaient qu'à le déf en- !

dre, au lieu de vouloir à toute force entrai- \

ner l'autre. I

Cependant, la répugnance de celui-ci à j

nous laisser toutes les trois ensemble der- :

rière lui pour toute la soirée, égalait à peu i

près son envie de plumer les gentlemen i

peintres. Il y avait lutte en son for inté- i

rieur tandis qu'il revenait, flanqué de Slug ■

à droite et de Fady à gauche, dont les pro- i

pos tentateurs alternaient : |

— Allons chez Tommy, vous verrez quel \ fameux bon garçon ça fait!

— Et quelles satanées belles cartes il a pour ses invités!

— Et quelle diable de guigne pour lui ! On adopta un moyen terme : après quel-

ques tours au Jardin de Paris, nous irons tous.

De la sorte, vers onze heures, ces messieurs s'attablaient à cartonner.

Spacieux, Tatelier de Tommy, beaucoup moins encombré par les toiles et Tattiraîl de peinture que celui de Georges, et meublé plutôt en salon.

Pendant que Tune de nous tour à tour entreprenait le piano, les autres valsaient entre elles, effleurant les joueurs, parfois un coin de table d'oii le vent de la valse raflait quelque cigarette imprudemment posée sur le bord, ou caressant d'un pan d'écharpe les éventails verts d'un palmier, le goulot d'une Mumm cordon rouge émergeant de son seau à glace.

Nous étions cinq, en comptant Jessy et l'amie de Clément Cornot, un journaliste, en train de participer aussi au cartonnage. Alice Auge, cette amie, avait été aux Folies-Dramatiques, au Gymnase, puis à Marigny; elle faisait beaucoup les tournées de province.

Le jeu marchait son train. Les relances se succédaient de plus en plus gaillardement et de plus en plus provocantes. Les

joueurs, entre eux, riaient comme des chevaux, buvaient comme des trous.

Déjà, nous commencions à en avoir assez, et Ton déclara que ce serait à présent la dernière valse.

Vers trois heures du matin, nous regagnions « Germania » tous les quatre ! Notre Otto s'était fait rincer royalement. Pas de force, le poker allemand contre le poker américain.

Je couche à leur hôtel. Avant de rentrer dans ma chambre, je partage loyalement avec mon trop sentimental complice les bijoux et la galette du Brésilien, puis je vais me coucher, en me réjouissant de m'ofîrir le lendemain le spectacle du désespoir de ce brave Otto.

Evidemment, il saura le matin qu'il a été volé la veille.

Quelle figure réjouissante je vais trouver à sa bonne tête carrée!...

Eh bien, c'est une tête très forte. Il n'a rien laissé paraître, le gras joufflu Prussien. Pas un indice de ce qui peut se passer en lui ne transparaît sur sa physionomie. Il est placide, un peu taciturne sans

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doute, mais naturel. Belle volonté, ma foi, et bel empire sur soi-même. S'il en avait autant en face d'une jolie femme qui lui porte à la peau, ce serait un caractère admirable.

Je suis sur le point de lui rendre mon estime, j'oublie presque sa tentative de viol sur ma charmante personne.

Bravo, Otto!

Retour à Fontainebleau dans une espèce de rêve.

C'était la nuit, nous avions quitté Paris en automobile vers cinq heures et dîné à Melun, d'où l'on repartit au clair de lune.

Oh! cette traversée de la forêt, sous la lumière de cette lune, dans le silence, au long cri de notre sirène, parfois!

On avait mis l'homme de confiance avec le chauffeur, devant, et nous étions toutes les trois dans l'intérieur, regardant défiler les hautes cépées fantastiques, le cœur un peu serré par la séparation prochaine...

Elles m'ont quittée devant notre cabane de la Fourche; je frappe, personne! Sans

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doute Georges est endormi... J'avais ma clé, j'ouvre, j'allume une allumette-bougie. La maison est vide !

Et je les entends qui s'éloignent, les autres, le bruit du moteur allant en s'afïaiblissant de plus en plus dans ce quartier désert, puis la clameur mince, éperdue à n'en plus finir, de la sirène qui jaillit comme une fusée de son désespéré, montant et se tordant sous les étoiles, entre les multitudes immobiles et sombres des arbres rangés sur chaque bord de la route...

Je suis seule!

Deux fois je parcours la maisonnette du haut en bas.

Parti! Georges est parti!

Mais quand? Pourquoi? Comment? Et où s'en est-il allé ?

Pas un indice, une lettre, un bout de papier, rien.

Je suis seule!...

Ah! quelle nuit j'ai passée!

Qu'il a été long à venir, le jour!

Mon Dieu, que je plains les femmes ja-

louses, les pauvres femmes qu'on laisse à se manger de doutes et de soupçons, et d'incertitudes, les pauvres femmes abandonnées à compter les heures, à épier les bruits, à ressasser mille suppositions, à savourer longuement le goût amer de leur solitude!

Comme les autres, j'avais plaisanté sur tout cela. C'est affreux, je viens de l'éprouver pendant toute une nuit, je sais à présent ce qu'il en est.

Dormir, il ne pouvait en être question. J'ai employé mon temps à tout fouiller, tout fureter. Bien vainement. Nulle part, il ne m'est tombé sous la main quoi que ce soit qui pût me donner une idée pour expliquer ce départ.

Je suis restée ensuite encore plus seule.

Ah! je la connais, l'âme des maisons vides, je l'ai eue là pendant toute une nuit en face de mon cœur, et pendant presque un jour... car le matin personne ne parut, midi vint, personne.

J'allais devenir folle.

Vers quatre heures, un roulement de voiture.

Je regarde dans la rue, derrière les rideaux; j'allais partir pour le télégraphe

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sans savoir seulement où je télégraphierais...

Un équipage s'arrête devant la maison, deux grands chevaux, Tun noir, l'autre gris truite, à un grand break de chasse, et il en descend qui, de ce break? Georges, mon Georges!...

Oui, mais il y a là dedans une femme, une élégante jeune femme, qui lui tend la main à plusieurs reprises. Quels adieux chaleureux ! Vrai, ils se secouent les mains sans pouvoir se décider à en finir!... Et puis le break repart. Georges va entrer.

Mon cœur saute!

L'ignoble! Tandis que j'allais faire nos courses à Paris, il se sauvait chez quelque femme du monde, sa maîtresse, qu'il a dans les environs, c'est certain, et qui le reconduit à présent, juste pour lui permettre d'être ici à l'heure de mon train ! Il aura combiné cela aussitôt après avoir reçu ma dépêche où je lui disais ne pouvoir arriver avant le lendemain ou le surlendemain...

Le voici qui tourne le bouton de la porte.

La colère et le chagrin m'étouffent.

Ce que je vais le recevoir !

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