CHAPITRE VI
Le sentiment de surprise agréable et de plaisir profond que me fit goûter le récit de M. Pancres n'a d'égal que celui qui m'était réservé quelques jours plus tard à Paris, en rencontrant qui ? — Lina et Mina, les filles du professeur von Killiow, ce vieux savant chez lequel naguère j'allai perfectionner mon instruction professionnelle à Berlin, — mes deux petites compagnes de là-bas dont je n'avais jamais plus entendu parler !
Il y a comme cela, dans la vie des voleurs, un certain nombre de satisfactions intenses qui seront toujours refusées aux honnêtes gens.
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Laissant Georges en train de faire poser sa forêt, j'avais quitté Fontainebleau de fort bonne heure, afin d'être à Paris avant la grande chaleur et d'y pouvoir achever toutes mes courses dans la matinée.
Ma liste de commissions, quelque chose de sérieux : d'abord le marchand de couleurs, rue Bonaparte, pour rapporter à Georges des tubes, et puis deux toiles, et je ne sais plus quoi encore; — le Bon Marché, où assortir des laines pour ma tapisserie. Ensuite, des drogues à acheter pour la photographie, une emplette de conserves, jambon, pâtés, etc.; — passer sous les Galeries de l'Odéon prendre des livres, entre autres Une Femme, Le Roman d'une Italienne, Jibilla Aleramo, très recommandé par papa dans sa dernière lettre. Ensuite, visite au boulevard Arago, paquets à faire et à emporter. (Ça sera pour la fin, au dernier moment, car je ne repartirai qu'à la fraîcheur.) Voilà un entre-deux trains bien rempli...
Allons! il faut le dire, mes courses ne
sont qu'un prétexte. Une envie folle, une tentation perverse, irrésistible, me pénètre et me tenaille, et me pousse : profiter de mon après-midi pour faire un coup, histoire de m'amuser. Je ne sais pas lequel, par exemple! mais j'en sens le besoin, je porte en moi le secret espoir qu'il s'en présentera un. J'irai déjeuner à l'hôtel, j'y prendrai une chambre, et je verrai...
C'est comme la lecture d'un livre trop défendu, il faut que je me paie cette affaire-là !
Jamais je ne travaille de jour; jamais non plus je n'improvise, — une fois n'est pas coutume. Il y a de gros risques : c'est précisément cette émotion du danger de l'imprévu, qui me chante.
En montant en wagon, j'y suis bien résolue. En en descendant, j'ai le petit frisson de l'escapade, on dirait que j'ai un mari à tromper et que j'y vais, que je marche vers un point d'interrogation en forme de crosse de revolver!... C'est presque aussi amusant.
Qui sait ? Je ne reviendrai peut-être pas, ce soir je serai peut-être prise... J'y trouve vraiment une angoisse délicieuse, à cette imprudence, à ce doute, à ces incertitudes.
Ah! comme cela grise d'aller ainsi au-devant de sa destinée et de la frôler à tâtons !
La gare de Lyon, d'un vide affreux, grise et morne, annonce un Paris désert où seuls les chars-à-bancs des Cooks galopent dans un air moite, un air lourd, comme un air bouilli, fade et nauséabond. Est-ce même de l'air ou de la poussière chaude ?
Alors, expédions mes achats au plus vite. Fuir les rues, échapper au fond de n'importe quel abri à ce dehors lugubre et pestilentiel !
Bon ! les machines de peinture de Georges, on va me préparer ça pour quand je repartirai, je ne veux pas m'en embarrasser... Le Bon Marché, bon! mes laines, ça y est... Je file plus loin. Mais découragée, suffoquée, écœurée. Mon taxi -auto dévide un ronflement sinistre dans le silence des boulevards et des rues, entre des trottoirs brûlants. Flasques, les tentes pendent sur les terrasses de café sans consommateurs. Partout des boutiques mortes grandes ouvertes. A l'horizon, quelques sergots, qui ont résisté, de rares cochers — au pas — et tou-
jours les Cooks galopant dans leurs charsà-bancs qui les dandinent éternellement, eux et leurs Baedeckers à la main.
Aurai- je la force d'aller jusqu'au jambon? Pas même, j'en ai peur. Les bouquins, les pâtés, plus tard!
Chez nous, alors? Mais notre cher nid dans les jardinets ne peut être quelque part au milieu de cette ville abandonnée, à Fodeur fétide, au soleil livide sur des cadavres d'arbres et des carrefours désolés! Je ne l'y chercherai même point.
... N'est-ce pas, ce dégoût de tout, l'excuse que me souffle ma tentation? — Oh! si Georges savait! Si Georges, avant le départ, avait pu lire au fond de moi ! Lui qui est bien tranquillement assis en face de quelques beaux bouquets de hêtres, de quelques beaux blocs de grès moussus émergeant des fougères, et qui pense à moi...
Je suis très vilaine. J'obéis à mes penchants, que je cache, mais qui n'en sont que plus exigeants.
Zut! il fait trop chaud.
On ne respire plus. Ce soleil voilé,
plombé, vous tape dessus comme en passant à travers de la vapeur d'eau. Les avenues puent, les pauvres arbres vous obsèdent de leur détresse, tout du long.
J'abandonne la partie, et je me fais conduire tout droit à un certain établissement de bains que je connais bien, dans le quartier des Champs-Elysées : une sorte de petit hammam exclusivement pour dames, clientèle restreinte et choisie, tout l'agrément et le raffinement désirable, d'exquises masseuses, manucures, coiffeuses, professeurs de beauté, et le reste.
Devant la porte, une auto stationne — imposante et confortable voiture de voyage à l'intérieur de laquelle est un monsieur gourmé, roide, le cigare à la bouche, les yeux droit devant lui, fixes, sans un mouvement. Son chauffeur s'enfouit dans un journal qu'il tient déployé à bras tendus.
A peine entrée, déshabillée à la va-vite, j'oublie Paris et ses hideurs d'arrière-saison, sous la douche, la bonne douche. De là, je me plonge dans un grand bain reposant. Puis, je demande ma masseuse habituelle.
— Madame, elle est prise.
— Je l'attendrai.
Je l'attends beaucoup, en la redemandant plusieurs fois sans plus de succès.
Tant pis! elle tarde trop pour que je ne m'accorde pas la compensation d'entrer dans le petit salon à côté du mien. Est-il fermé ? Non. S'il y a quelqu'un, je m'excuserai, voilà tout.
Il n'y a personne. Seulement, sur la console, j'aperçois quelque chose qui brille... Hum! il me semble que cela me regarde. J'approche. En costume aussi léger, comme je suis, pas de crainte qu'un froufrou de jupes, un craquement de bottines me trahisse...
Je prends l'objet pour l'examiner : un bracelet, une grosse gourmette en or, énorme, lourde comme tout. Ça ne se fait plus, ce genre-là. Mais celui-ci pèse trop pour le laisser traîner. Me revoici dans mon petit salon.
Il y a un médaillon, à cette gourmette. Bien démodé ! Impossible de l'ouvrir, je me casserais les ongles, on verra plus tard.
Et ma masseuse qui ne s'amène toujours pas!
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Je resonne. \
— A la minute, madame, à la minute! ; Pourquoi je n'en veux pas d'autre ? Par- i
bleu! parce que c'est Emilia. Vous vous ] rappelez, ma petite femme de chambre ; quand j'étais gosse? ]
Après avoir eu sa part d'histoires dans j pas mal de places, Emilia a appris à mas- i ser, pour le moment elle est attachée à cette 1 maison, et elle me masse.
Je la surnomme d'une qualification assez j poétique : Emilia aux doigts divins. ;
Ça asseoit un peu les gourdes de l'éta- | blissement qui me prennent pour une femme \ de lettres un peu marteau : \
— Envoyez-moi Emilia aux doigts di- i vins ! '<
Sa conversation me plaît presque autant \ que son massage; car non seulement elle n'a ; pas de secrets pour moi, mais encore elle \ recueille à mon intention les secrets des ] autres. Plusieurs de ses avis m'ont été ex- ' cellents. Je lui en témoigne mon plaisir i par un tant pour cent loyal. !
Aujourd'hui, je me sens plutôt en veine I de l'attraper dans les grandes largeurs. Il ;
est vrai qu'il y a le bracelet, je le lui dois peut-être aussi.
Quel dommage qu'il n'y ait pas encore un autre petit salon à explorer de l'autre côté !
Cependant, quand elle arrive, tout en me travaillant ec^ec l'art qui lui est propre (ses frictions sont incomparables, et quel moelleux dans les roulés!) elle me confie qu'elle était occupée à deux petites clientes, des étrangères — deux Allemandes, elle en est sûre :
— Jolies comme deux petits cœurs blonds, et pas ordinaires alors !
Elle me les dépeint au complet, toutes gazouillantes, des corps de gamins potelés, une peau en feuilles de roses, toutes les deux ayant le même signe sur une hanche, la droite ? — Non, la gauche, il lui semble, elle ne se rappelle pas bien... Enfin, peu importe. Je ne sais pourquoi, une idée me traverse l'esprit.
Comme elles sont encore là quand je sors des mains d'Emilia, je guette leur sortie par curiosité. Il est toujours divertissant — et quelquefois instructif — de voir passer devant soi des personnes que l'on vient
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de vous décrire à la minute et en grand déshabillé sans qu'elles s'en doutent le moins du monde.
Des exclamations et des récriminations furibardes dans un couloir.
Ma masseuse de prédilection reparaît, la figure retournée.
— Qu'y a-t-il, Emilia?
— C'est à qui ne l'aura pas vu, naturellement !
— Quoi ? quoi ?
— Mon bracelet!
— Vous avez perdu votre bracelet, vous ne le retrouvez pas ?
— Je l'ai ôté pour faire mon travail... Où l'ai-je posé, je ne peux pas le dire.
— Etait-il en or ?
— Oui, avec un médaillon, une gourmette.
— Ah! c'est ennuyeux... Cherchez-le bien.
Elle s'éloigne en grommelant. Vite au petit salon! Pourvu que je puisse y arriver...
Faire les bijoux d'Emilia, ça non !
L'objet est re-sur la cheminée.
Cinq minutes plus tard, un cri joyeux.
Ma conscience est satisfaite.
— Je Tai, vous savez, je Tai ! revientelle me dire, triomphante, la brave petite.
— Ah! vous voyez, quand on cherche! Mais qu'est-ce qu'elles font donc, les autres?...
Enfin, j'entends des voix, une cascade de petites voix de volière.
Ce sont elles!
— Ah! Lina... Mina!
— Oh! Raymonde!
Elles m'ont reconnue tout de suite, elles me sautent au cou.
— Oh! chère!
~ Vous?
— Si nous avions pu penser !
— Et comment?
— Vous venez, maintenant ?
— Vous voulez avec nous venir?
— Il faut d'abord maintenant vous présenter M. Otto.
Je questionne, avec un geste vers la porte et le trottoir :
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— M. Otto, le monsieur?...
— Oui, M. Otto et son auto.
Mon Dieu, comme elles rient, comme elles sont roses, comme elles ont du plaisir à me prendre chacune sous un bras et à m'emmener !
— Chère Raymonde, c'est notre berger, maintenant, M. Otto; il nous a amenées, il nous accompagne...
— Il veille sur nous et nous promène...
— Et vous...
— Non, non! crient-elles, ensemble. Ça jamais!
De roses, elles sont rouges.
Mina m'explique :
— Il a répondu de nous à papa.
— Et vous m'emmenez de ce pas?
— A « Germania », oii nous sommes descendues.
— Eh bien! en route.
Je leur dis que je suis mariée — oui, mariée à un grand peintre. Je leur explique notre villégiature à Fontainebleau, ma journée à Paris, le programme qu'elle comportait et que je viens de changer en leur honneur.
Elles me regardent et elles rient, enchan-
tées, — moi aussi, — elles battent des mains. Les adorables petites filles 1
— Mais vous autres, aujourd'hui ?
— Nous autres, on avait à... voir des églises.
— Ah! vous faites...
— Oui, les églises, rien que les églises.
— Nous arrivons de Belgique, où c'est très profitable.
— Nous voulons maintenant faire la France...
— Nous avons déjà dans le Nord, en venant, un peu commencé.
Mais on est devant l'auto. M. Otto s'en extrait précipitamment en apercevant une inconnue avec ses deux blondi nés dont il répond sur sa tête au vieux de Killîow. Il nous aborde donc, plein de confiance.
Mis en quelques mots au courant de mon identité, M. Otto se rassérène. Présentations, salutations. Le mécanicien a replié son journal, on part.
Ce que l'on a de choses à se raconter! La journée y sufîira-t-elle ?
J'ai prévu qu'elle n'y suffirait pas, et, du bureau de la rue Boissy-d'Anglas, avant d'aller plus loin, je télégraphie à Georges :
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Tombée dans les pattes de mon paternel. Impossible rentrer avant après-demain. Ta
« Monde ».
Pendant tout le déjeuner, M. Otto ne me perd pas de vue; je produis sur lui une grande impression. Moi, c'est mon projet de faire un coup, que je ne perds pas de vue, malgré ma joie d'avoir retrouvé mes petites amies de Berlin.
D'ailleurs, elles vont peut-être m'aider elles-même^ à me payer ce nanan-là.
Le trouble auquel, grâce à leur chère Raymonde, est en proie l'homme de confiance du professeur von Killiow, ne leur a pas plus échappé qu'à moi, et elles en paraissent ravies. Pour quelle raison? C'est ce que je saurai bientôt, je l'espère.
Il marche, l'homme de confiance! son enthousiasme et sa galanterie s'ingénient à tous les moyens par lesquels ils puissent se manifester — dans le menu, dans les vins, dans les fleurs qu'il fait mettre sur la table.
Bien que l'on soit au cœur de Paris, entre le Crédit Lyonnais et l'Opéra-Comique, à
(( Germania » nous sommes presque en terre allemande. La cuisine, dont le zèle de M. Otto multiplie les Casseler Rippen mit Kraut, les Sauerbraten mit Kartoffel Klosse, les Schweins, hraten mit Wirsusgkohle et les Eishein mit Erbsenpurée, évoque en moi nos beaux jours de là-bas, quand on pouvait se payer une bonne petite escapade jusqu'à Wannsee, ou que Ton prenait le bateau à vapeur pour aller dîner à Treptow, histoire de rompre le régime lacédémonien de la maussade bicoque du Koenigs mauer :
— Et nos stations à la vieille confiserie Kohi?
— De la Jacobstrasse ?
— Mina, tu vois, elle n'a pas oublié.
Je retrouve encore dans ma mémoire :
— Et ce café de femmes, une fois... T'en souviens-tu, Lina? Le Café Central.
— Elle se rappelle tout!
En quittant la table, nous allons dans leur chambre, tandis que M. Otto, à regret, s'éloigne vers le fumoir.
Lina et Mina baissent la voix pour me dire quelques-unes de leurs prouesses!
A Dunkerque, elles n'ont récolté que
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trois cents francs dans les troncs, mais à Lille elles en ont eu près de sept cents. A la cathédrale de Saint-Omer, la sacristie leur offrit des vases sacrés et des ornements de prix qu'elles ont pu emporter avec le concours de leur fidèle accompagnateur, et dont elles ont fait plus de six mille francs.
Elles ont encore visité Mardyck, Calais, Boulogne. A Roubaix, la foi s'en va : le tronc qu'elles fracturèrent ne contenait que cinq centimes, et tous les autres étaient vides !
Leur tactique est presque toujours la même partout : dès leur arrivée dans une localité, visiter l'église pendant que leur compagnon fait le guet, puis s'éloigner dans les environs pour ne revenir qu'à la tombée de la nuit et se laisser enfermer après le Salut. L'une des deux commence à opérer, ouvre à l'autre, Otto les aide ou monte la garde. A Tourcoing, il a suspendu un poids à la porte d'entrée, de manière à pouvoir assommer sur place le sacristain, si celui-ci était survenu inopinément. Il est plein d'excellentes idées, paraît-il.
— Nous ne comptons pour ainsi dire pas sur Paris, avoue Lina. Il y a trop de
monde dans les églises, le personnel y est nombreux, la surveillance trop active. Mais nous savons que nous réussirons dans le Centre : là, nous avons des renseignements positifs. Limoges, ensuite la Creuse, et puis FAuvergne nous enrichiront à coup sûr, bien que pas mal d'antiquaires aient passé avant nous. On ne se méfie pas, par là, c'est mal gardé et c'est plein d'objets d'art très anciens, d'une haute curiosité et d'un très grand prix, des châsses, des statuettes, des tableaux, des torchères, de vieilles dentelles et des broderies, etc.
— Je crois, ajoute Mina, que nous avons eu grandement raison d'entreprendre ce voyage cette année, surtout de commencer par la France. Avec vos détestables nouvelles lois qui persécutent la religion, avec le mauvais esprit qui gagne du terrain dans toutes les classes de votre société. Tan prochain il serait trop tard. Nous perdons même beaucoup à ne pas avoir pu venir il y a trois ou quatre ans : bon nombre de couvents et de chapelles qui sont à présent fermés par suite du départ de leurs congrégations, nous eussent fourni des trésors !
Voilà les conséquences de l'impiété.
Néanmoins, elles s'accordent à me vanter leur métier de souris d'église et prétendent avoir, en Tembrassant, choisi la meilleure part. N'y a-t-il pas les grandes nations où la foi est encore dans tout son éclat? L'Autriche, l'Italie, attendent leur visite. De plus, les pays protestants vont devenir excellents pour l'émigration du catholicisme, qu'ils accueillent à bras ouverts, c'est une chose bien consolante à penser. L'Allemagne, sous ce rapport, est en train de donner un grand exemple en se modifiant dans ce sens, considérablement. L'empereur a beaucoup fait dans ces derniers temps en faveur des catholiques. On doit lui en être reconnaissant. Quel homme colossal, ce Guillaume! Il songe à tout. Elles lui devront certainement une carrière fructueuse, qu'elles n'auraient pas trouvée, sans lui, sur leur terre natale...
Et leur petite amie française, la souris d'hôtel, de s'écrier :
— Hochl hochl Gott mit uns!
— Jamais sérieuse!
Cependant, elles baissent encore la voix, en se rapprochant, pour me parler de M. Otto. Leur berger a beaucoup, beaucoup
d'argent avec lui dans le moment — non pas l'argent qu'il leur faut pour voyager, car ils en prennent dans les banques au fur et à mesure de leurs besoins, par des lettres de crédit — mais des sommes à lui, ramassées en route aux tables de jeu. Elles seraient charmées si... Compris!
Nous ourdissons un complot.
Il ne les lâche pas d'un cran, l'essentiel est de les en débarrasser et en même temps de l'éloigner de sa propre chambre et de ses bagages. Lina et Mina, me laissant avec lui, feront mine de s'en aller à leurs églises, toutes seules pour une fois. Moi, je l'occuperai pendant une heure ou deux en utilisant l'admiration qu'il a si peu cachée pour ma personne. Elles se chargent de le cambrioler vivement et gentiment, tandis qu'il sera à mes pieds.
L'occuper, oui, l'avoir à mes pieds, non, cela ne me dit rien du tout. De quelle façon l'amuserai- je ? Où l'emmener, sous quel prétexte? Car si je veux bien m'en servir, de son admiration, je la redoute un peu. On cherche.
— Si par exemple, dit Lina, il vous propose un coup ensemble, pourquoi pas?
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— Et puis s'il devient trop entreprenant après, on viendra vous délivrer à temps, appuie Mina.
C'est ce qu'elles ont fait, vous allez voir.
Voici donc les filles du vieux Killiow parties devant (mais prêtes à revenir dès que nous aurons quitté la place) et je remonte en auto les Champs-Elysées. Bien entendu, les petites savent où je dois aller. Otto me fait une cour enflammée et vertigineuse — une cour en quatrième vitesse, cependant que notre voiture ne marche qu'à l'allure réglementaire.
On descend l'avenue de la Grande- Armée, la grille de l'octroi est franchie, il paraît que c'est au fond de Neuilly que cela doit se passer.
Le bout du boulevard d'Argenson. Une maison de famille de grande apparence, au milieu d'un jardin.
Un riche Brésilien rencontré au tripot y loge.
Mon compagnon, devenu mon mari, demande un petit appartement. Nos bagages
sont en douane, je crois. Quant au riche Brésilien, il est parti déjeuner au Pré Catelan.
Et nous voilà dans le petit appartement. Otto aurait bien envie d'être mon mari pour de bon, il me le dit sans détour. Sans détour, je lui rappelle le but de notre présence en ces lieux. Un brin de scène, il se calme : c'est une bonne tête carrée, avec une figure de bébé, cheveux bruns collés aux tempes, le dessus du crâne un peu chauve. Gros yeux ronds, d\m bleu lourd, monocle, courte moustache, mise d'une élégance sévère. Officier en bourgeois, ou pasteur qui s'émancipe ?
Du petit appartement, je viens de passer à celui du Brésilien, et je m'y dépêche. Car mon mari est redescendu auprès des patrons, débat longuement les prix, s'attarde à faire ses conditions, etc.
Pendant qu'on l'écoute en bas, enlevons le Brésil !
Je réintègre notre domicile provisoire avec ses dépouilles, que je me mets à inventorier devant Otto : une montre de femme ornée de brillants et de rubis, trois porte-or maroquin rouge de mille francs, auxquels
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il ne manque pas un louis — une paire de boutons de manchettes d'une richesse et d'un mauvais goût qui s'égalent — enfin une liasse de billets de banque roulés sur euxmêmes et que j'ai découverts, savez-vous où ? Dans un flacon de produit pharmaceutique vide. Ah! il faut avoir l'œil!...
Mais l'homme de confiance du professeur von Killiow ne prête à tout cela qu'une attention des plus vagues; il oublie même de me demander de partager.
— Raymonde ! Mademoiselle Raymonde !
— Hein?...
Il n'y a pas, il se remet à mes pieds ! Ça devient très difficile de s'en débarrasser.
— Vous êtes fou!
— Non, je ne suis pas fou, je vous aime, je t'aime, je...
— Mais vous allez nous faire pincer!
nous n'avons que le temps de nous esquiver, maintenant...
Inutile. La bonne tête carrée a son idée fixe. Moi qui la croyais calmée!
— Si votre ami rentre, par hasard...
— Je t'aime! dis oui... écoute...
Il me presse, j'ai dû repousser le fauteuil où j'étais, je me suis levée, mais il
s'avance sur moi, le bleu lourd de ses gros yeux ronds s'est foncé, comme plus lourd encore de tout son désir, et il étend les bras, m'acculant peu à peu vers le lit, et je commence à croire que je vais pour la seconde fois de ma vie manquer involontairement de fidélité à Georges... car il m'a prise par la taille, à présent, et ses mains frémissent sur moi... Il sait bien que je ne peux pas appeler, c'est là-dessus qu'il a compté, la brute !
— Toc, toc!... à la porte.
Ah! la police ou n'importe qui, sauvée tout de même!
C'est Mina, qui a demandé en bas ses amis, le baron Zorn et sa femme. Elle nous emmène. Il était moins cinq.
Quelques minutes de taxi, quelques autres de marche par précaution, et nous retrouvons l'automobile avec Lina. Les deux sœurs sont très gaies, le succès se devine dans leurs regards, l'Otto est refait dans les grands prix ! Elles ne doivent pas tenir à ce qu'il découvre la chose tout de suite.
— Allons chez moi ! dis-je, encore un peu nerveuse. Je vous montrerai l'atelier de mon mari.