CHAPITRE VIII
— Folle ! folle ! m'a crié Georges aux oreilles pendant plus d'une heure. Est-elle assez folle! Ah! ce qu'elle marche, je ne laurais jamais cru...
— Je préfère encore cela, et qu'il en soit comme tu dis... si tu ne mens pas!
— Idiote! Toquée!
— Tant que tu voudras.
— Tu n'as qu'à demander en ville, si je mens, et au premier fournisseur venu :
(( Cette dame, dans ce break, avec ces deux carcans, un noir, un gris, est-ce M""" Robert Vizel, la femme de l'agent de change ?» — « Oui, madame, parfaitement, madame! la châtelaine du Prieuré de Reclose... »
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— Et il me le dira, le premier fournisseur venu, si c'est ta maîtresse ou pas ! !
— Eaymonde!
— Georges!
Des bouts de scène, rien que des bouts. Parce qu'on avait besoin de s'embrasser un peu, entre chaque reprise. Il m'avait montré le billet où les maîtres du Prieuré lui faisaient savoir qu'ils connaissaient sa présence à Fontainebleau. Vingt fois je lui avais entendu parler de la Vénitienne, comme il appelait cette Andrée Vizel, dont il avait fait le portrait avec ses chiens.
Dans le fond, j'étais jalouse d'elle surtout à cause du portrait, — je savais très bien qu'il n'y avait jamais eu le moindre flirt entre eux, c'est évident, — mais il l'avait peinte, et moi je devais m'interdire à tout jamais cela, malgré qu'il me suppliât tout le temps de lui laisser commencer ma tête pour le prochain Salon. Avec le métier que je fais, jamais, jamais! Exposer devant tout Paris M^^' Z..., Souris d'hôtel, offrir mes traits à la mémoire de quelque policier passant par là comme ailleurs, — pour rendre un jour ma capture plus éclatante, ah! non!
les' ADIEUX DE FONTAINEBLEAU 191
Et voilà pourquoi j'en voulais tant à la belle Andrée Vizel, chez qui mon Georges a cru pouvoir passer la journée que je lui enlevais.
Comme il ne faut pas avoir l'air de désarmer tout à fait, j'ai une certaine manière de lui redire de temps en t^mps :
— Ta maîtresse, oui, oui, la Vénitienne!...
Cela n'a aucun sens, mais ça porte justement à force de bêtise.
Deux fois vingt-quatre heures, et l'incident se règle le plus amoureusement du monde II n'a servi qu'à redonner un bel élan à nos folies.
Nous ne voulons plus de personne dans notre retraite d'automne, pas même de Slug et de Fady, si copieusement alcoolisés soient-ils.
La vieille chatte, le grand chien sont les seuls êtres qui ne troublent pas cette idylle forestière.
— Monde?
— Geo?
— Si tu m'abandonnais?
— Tais-toi!
~ Si...
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— Après?
— Qu'est-ce que tu me laisserais?
— Une robe, une de mes robes.
— Laquelle, Monde, laquelle?
— Celle que j'aurais portée le jour où nous nous serions le plus aimés.
— Ah!...
Etions-nous bêtes, cette fois-là, pendant qu'il peignait et que je le regardais peindre, dans un coucher de jour silencieux, de jour plein de solitude!
Bêtes ? Pourtant, je ne croyais pas si bien dire.
On a quelquefois, sur les lèvres, des paroles prophétiques. On n'y attache aucune importance quand on les prononce, elles passent par votre bouche sans être de vous, semble-t-il.
Ce n'est que plus tard qu'on les reconnaît pour avoir bien été les vôtres...
Un jeudi soir — oh! je l'ai piqué dans ma mémoire, ce jeudi ! — nous revenions en voiture des bords de la Seine.
Georges avait été particulièrement déli-
cieiux; toute cette journée avait été d'amour, en nous, entre nous, autour de nous... On faisait déjà le projet de repasser une autre fois par tous les chemins suivis, en bas de Samois et de l'autre côté de la Seine.
Sur l'avenue du Chemin de fer, la haute bâtisse blanche de Savov-Hôtel se dresse derrière des grilles blanches et des pelouses.
Spontanément, sans me consulter, Georges dit au cocher :
— Entrez là.
Et, se tournant vers moi :
— Dînons à Savoy, tu veux?
— Ma toilette de ce matin est un peu fripée pour dîner avec tous ces gens... Je suis décoiffée, je...
— Bah! C'est une manière de finir une bonne journée.
Cher Georges! S'il avait su, si nous avions pu savoir! C'était sa perte — ou plutôt la perte de sa Raymonde, et pour combien de temps!...
Nous nous installons sur la terrasse de l'autre façade qui regarde les jardins et domine la pente du coteau jusqu'au viaduc : la forêt, les rochers d'Avon, à cette heure,
faisaient une masse sombre et imposante. Comme on nous servait le potage, une longue traînée de bruit et de lumière passa là-bas — le rapide de Clermont-Ferrand.
Ensuite, la nuit, le calme, la fraîcheur des gazons, le parfum des parterres, les causeries des dîneurs courant comme un bourdonnement léger, agile; et surtout la musique des tziganes en veste couleur tomate...
Est-ce drôle : je m'aperçois tout d'un coup que je me suis détachée d'où, je suis, de ce lieu, de cet entourage, de notre table, de Georges lui-même! Ma pensée vient de me remplir à nouveau des visions et des choses de cette vie d'aventure où je promenais ma personne et ma nécessité de me procurer l'argent des autres. Elle me promène à nouveau, oui, je ne suis plus ni d'ici, ni près de Georges...
Les maîtres d'hôtels avec leurs figures de lords, vus partout, à Biarritz comme à Monte-Carlo, comme à Ostende, et les rangées de petits abat- jour roses, verts, jaunes,
sur les petites tables blanches, les mêmes fleurs, les mêmes silhouettes d'hommes, les mêmes toilettes claires des femmes, les mêmes musiques jouées par les tomates rouges, m'ont remis dans mon cadre ordinaire.
La Raymonde que connaît Georges, qu'aime mon Georges, s'en est allée, pour faire place à l'autre Raymonde, celle que je ne veux à aucun prix lui laisser connaître...
Oui, le pire est qu'au lieu d'éprouver une intime horreur pour ce phénomène subit, je me sens très bien, très à l'aise, comme très délivrée, au milieu de ce que j'appellerai (( ma clientèle » — et qu'un seul être me gêne à présent, c'est Georges!
Nous restons muets. Le moment est hideux, je me le dis, je le sens même très vivement; c'est vraiment tout ce que je peux faire, de me le dire. Georges regarde au loin, les yeux vagues. Il n'a pas faim. Moi, l'obsession de tout ce qui est mon milieu, mon véritable milieu, ne m'empêche point d'avoir un bel appétit.
Sans que l'on s'en doute, mon oreille et mon regard vont de groupes en groupes,
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d'une table à l'autre entre les bouquets et les petits abat-jour : je suis à Taffût.
— ... Dis, Raymonde?
Je n'ai pas entendu le commencement.
— Raymonde!
Je sursaute.
— Quoi? Tu m'as parlé?
— Je te demande si tu es contente, si tu vas demain achever le dessin que tu as commencé de ces chênes foudroyés, près du carrefour Louis-Philippe ?
Car je m'étais mise à faire aussi du dessin et un peu d'aquarelle sous sa haute direction.
Je réponds évasivement. Il me semble déjà qu'il s'adresse à une autre personne qui serait allée faire cette promenade, une autre personne que moi qui aurait commencé le croquis des chênes foudroyés. Ce n'est qu'à travers un brouillard me dépouillant de mon identité dans ce passé si proche, que je me revois sur les bords de la Seine, à Héricy, autour de l'église campagnarde, au Bas-Samoreau, à Fontaine-le-Port, au pont de Chartrettes... avec lui ! — Non, je ne suis "plus avec lui.
Deux Anglaises sont venues s'établir à
la table voisine de la nôtre, je suis avec elles.
La plus âgée, son sac à main sur la table, feuillette un guide en avalant un œuf à la coque pas cuit qu'elle a cassé dans une tasse sur un morceau de beurre. La plus jeune l'accable de questions : va-t-on directement au Mont-Dore, s'arrêtera-t-on d'abord à Eoyat ? Si l'on s'enterrait à Châtel-Guyon ? Elles délibèrent ensemble : la saison est bien avancée, presque finie, maintenant, pour se mettre à faire l'Auvergne! Mais dans tous les cas, si elles voient Châtel- Guyon, il leur faudra passer jusqu'à Clermont : la vieille rappelle que c'est là, dans une Banque qu'elle nomme, que son frère, banquier à Liverpool, doit lui faire tenir son semestre...
De plus en plus intéressantes, ces deux femmes si simples, dans leur trotteur marron, coiffées de canotiers à larges bords — marron aussi — garnis d'une queue de faisan. Toutes les deux pareilles (cependant pas deux sœurs), en uniforme d'amitié. Le semestre en question est de dix-huit mille, si j'ai bien saisi au vol. Il y aura en plus à toucher un chèque de deux mille
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pour la jeune. Elles voyagent par désœuvrement, elles ont le spleen : je sais quelque chose qui va le leur enlever pour une couple de jours au moins!
Dès lors, mon unique préoccupation est de prendre leur train, 9 h. 50, le lendemain matin. Je ne veux plus les quitter — jusqu'à Clermont.
Notre repas se termine par une grosse migraine qui me prend subitement. Rien d'étonnant après une journée en plein air et au grand soleil.
Le chasseur nous fait avancer notre voiture, nous quittons Savoy.
Interminable, assommant, ce trajet jusqu'à la Fourche. Pourquoi y revenir ? J'aurais voulu coucher tout près de la gare, je ne pense plus qu'au rapide du lendemain; il ne faut pas le manquer.
Cher Georges! Pauvre cher Georges!
Quel peu de veine il a eu, le jour où il tomba sur une sale créature de mon espèce !
Mais pour m'en aller, comment m'y prendre ?
Pendant qu'il est en bas à me préparer une infusion, moi je me dépêche là-haut de ramasser ma trousse de voyage, mon tailleur, un peu de linge, et je boucle ma valise, toujours faite d'avance en partfe, pour le cas d'un départ à l'improviste.
Il n'est que temps, Georges s'amène avec sa tasse. Celle-ci produit l'effet désiré : à peine au lit, je m'endors de fatigue. Ce sommeil-là ne me défend nullement de constater que Georges s'endort cinq minutes après moi et qu'il met à dormir, lui, une sincérité qui devrait me faire rougir.
Mon plan est fait : j'avais d'abord songé à une querelle, en revenant sur notre histoire de l'autre jour, mais c'est bête. En admettant qu'il m'ait trompée, je trouve ça coco en diable de remonter une scène en réchauffant les vieilles jalousies. Je m'escamoterai, c'est-à-dire qu'au dernier moment, levée, habillée, prête enfin, je lui dirai : (( Je m'en vais, parce qu'il faut que je m'en aille, tu auras une lettre bientôt, embrasse-moi et au revoir! — L'essentiel est que ça soit joué dans le mouvement. Si le mouvement y est, ça passe.
Le mouvement a failli ne pas y être.
Georges me le cassait tout le temps. Je suis partie quand même. Il ne voulait pas, il s'est fâché, c'est naturel, il n'y comprenait rien, et plus je lui aurais permis de réfléchir, moins il m'aurait cédé.
Je suis partie parce que j'ai eu la chance qu'une voiture de place passât dans la rue. Georges était après moi dans l'escalier, je dégringolais, j'avais appelé le cocher par la fenêtre, j'ai jeté ma valise dans le sapin, et il m'a emportée pendant que je me retournais pour envoyer des baisers à mon amant, à mon chéri, à celui qui est bien tout dans mon cœur et que je rends si malheureux!
Un peu plus, la force me manquait. A la minute où ses yeux plongeaient dans les miens d'une certaine façon, j'ai failli renoncer... Ah! s'il avait prolongé ce regardlà une seconde de plus! Mais il a abaissé les paupières, je me suis reprise, et je ne raterai pas mon train.
Les deux plumes de queue de faisan sont exactes au rendez-vous que je ne leur ai pas donné.
Nous roulons vers la belle Auvergne...
Georges ne saura jamais tout ce qui me déchire. Ah ! que je souffre ! J'ai été dure, et j'ai été lâche, je suis une femme affreuse, il m'adore, /nous étions heureux au possible, qu'est-ce que je vais chercher là-bas ?
Dites-le-moi, vous autres, ce que je vais chercher, femmes de snobs ou maîtresses de mufles, qui pourriez être si heureuses, et que le tracassin pousse à travers la fête où s'énervent vos petites beautés, où s'affolent vos petits vices! Ce n'est point mon secret ni le vôtre : seulement, moi je le reconnais et je le dis tout droit, tout haut, tout net. Vous ne vous le murmurez même pas, vous.
Je vais chercher de l'argent, je vais le chercher où je sais qu'il y en a. Je m'arrache aux heures faciles et chères, par raison, pour cela. Et je le gagne à le prendre, cet argent, il me coûte de la peine, de l'in-
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telligence, du courage, un tas de choses que vous ne soupçonnez même pas. Je ne veux pas en arriver à faire ce que vous faites tous les jours; c'est pourquoi, lorsque j'aim(> mon Georges, j'ai tant de joie à l'aimer!
Elle m'a bercée, ma tirade. Ou le train.
Je m'endors en souffrant de mon remords comme d'un violent mal de dents que sa violence même tuerait pour ainsi dire, ferait tomber dans de l'engourdissement.
Une heure après, je me réveille en souffrant encore, c'est mon mal qui m'a tirée de l'oubli et du repos, c'est le sentiment aigu de ma dureté, de ma lâcheté qui me pince au sang.
Oh! c'est la première fois que je souffre de cette façon.
Quand la douleur est si forte, on a des idées puériles qui vous passent par la tête; celle-ci ne me quitta plus : ma robe de batiste brodée que je portais hier, je l'ai laissée exprès pour qu'elle lui tienne compagnie. Je suis sûre qu'il est allé la prendre, à pleines mains, et qu'il l'embrasse, qu'il pleure peut-être à chaudes larmes dans ses plis.
Ce que je suis allée chercher là-bas : une fortune mais une vraie, — autre chose que la vingtaine de mille francs des Anglaises en canotiers à queue de faisan — un beau petit million!
Ouais ! Il ne s'agit que d'aller le cueillir... à Bucarest. Attendez la suite.
A Clermont-Ferrand, il y a la place de Jaude, une immense ellipse; autour de la place de Jaude, il y a des cafés et des hôtels, les plus beaux de l'endroit.
Mes bonnes femmes étant descendues à Fhôtel de la Poste, c'est à l'hôtel de la Poste que je leur refis le semestre de Tune et le chèque de l'autre. Or, ayant pour principe de ne pas trop séjourner sur le théâtre de mes exploits, mais désireuse aussi de rester à proximité de Royat où il pouvait y avoir encore à travailler, je changeai de gîte et vins m'installer de la Poste à l'Europe, toujours sur la même place de Jaude, puisque, je le répète, c'est le quartier des hôtels.
Dès l'après-midi du lendemain, je croise
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dans le vestibule de l'Europe un personnage que j'avais vu la veille établi comme moi à la Poste : un type entre deux âges, correctement mis, mais d'une correction sans chic. Un nez crochu, de beaux yeux noirs d'un regard croisé qui me gênait extraordinairement : moustache et favoris teints, drôles d'allures. Le soupçon me hanta, immédiat et poignant, que j'étais filée : sûrement un bonhomme de la police, cet individu bizarre.
Rien ne me parut plus facile que de m'en assurer : sans doute il n'avait contre moi que des présomptions et ne m'arrêterait pas tout de suite, il tenait à me voir opérer. Eh bien! changeons d'hôtel. Si c'est réellement à moi qu'il en a...
Je lâche l'Europe pour l'Univers; en descendant, le soir-même, dans la salle à manger, la première figure dont la vue me frappe à la table d'hôte, c'est celle de mon type!
On a besoin de toute sa volonté, allez, dans ces moments-là, pour faire bonne contenance.
Sauter dans le premier omnibus en partance pour la gare, c'eût été brusquer les
choses, courir au-devant d'un scandale, l'arrestation, là, en public, sur le trottoir de la maison. Changer encore une fois de logement ? Je ne pouvais pourtant pas faire le tour de la place de Jaude en autant de jours qu'il me restait d'hôtels à essayer!
Ma foi, le meilleur est de se tenir tranquille. Je me tiens tranquille. On ne me voit nulle part, je ne sors pas; pendant trois jours, j'évite Royat, son parc et son Casino, tout en ayant soin de prendre mes repas dans l'hôtel, aux heures de tout le monde, avec des manières paisibles, si éteintes, si quelconques!
Le sale mouchard! il peut se vanter de m'avoir fait marcher : de la Poste à l'Europe, de l'Europe à l'Univers...
Le quatrième jour, après dîner, j'ai décidé de repartir pour Paris; je reprendrai l'express du matin, le lendemain; alors je m'accorde un bout de promenade jusqu'à ce Royat où je serai bien sage, où les portefeuilles, les sacs et les valises pourront dormir en paix dans les chambres des derniers buveurs de la saison.
Comme je ne sors presque plus depuis quatre jours, j'ai besoin d'air et d'exercice.
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Dans le parc, la musique d'après-dîner vient de finir. J'arrive pour voir des contrebasses éplorées dans les bras des garçons du Cercle qui les emportent.
— L'enlèvement des Sabines! me dis-je, et la réflexion me fait rire tout haut.
— Bravo! la première fois que je vous vois rire... bravo, madame!
Le nez crochu et les favoris teints, mon bonhomme le roussin.
Nous sommes seuls, dans ce parc, au milieu d'un tas de chaises. Il va m'emballer...
Non, il me fait la cour.
Je me méfie pourtant.
C'est un Roumain, il m'a vue arriver avec les deux Anglaises, il s'apprêtait à regagner Paris en passant par Vichy, il est tombé amoureux fou de moi, il veut m'épouser, m'offre tout ce que je voudrai de sa fortune si je le suis à Bucarest. Sa femme, sa maîtresse, comme il me plaira, pourvu que je l'accompagne. Lorsque je changeais d'hôtel, il en changeait aussi, il est résolu à s'attacher à mes pas, sa fortune, son amour et lui me suivront, me poursuivront, me combleront. Il faudra voir...
J'ai vu. Cet homme est sincère et véridique. C'est un fou. Un fou de moi.
Il m'a prouvé son identité. Il s'appelle Molesko, il est veuf sans enfant, plusieurs fois millionnaire. De graves intérêts le rappellent à la fin du mois dans son pays. Il me promet par contrat devant son notaire une somme énorme : un million. Pour cela, je nai qu'à l'accompagner là-bas, sur les bords de la Dimbovitza, un patelin magnifique, à ce qu'il me jure!
Je le ramène à Paris — sans passer par Vichy, nous nous cachons au Continental — ou plutôt je me cache.
— J'ai un amant que j'adore, lui ai- je dit carrément. Il faudra y mettre le prix.
— Vous serez très heureuse, me répètet-il, vous serez très riche.
De lui-même, il m'a fourni des références : ses assertions contrôlées par mes soins se sont trouvées très exactes.
Un million, ça vaut le voyage. J'ai longuement réfléchi : j'irai là-bas chercher mon
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million et je le rapporterai à Georges, je | m'arrangerai pour cela. i
— Vous pouvez prendre nos billets, Mo- ' lesko !
Je l'appelle Molesko, comme mon con- | cierge ou mon frotteur.
Nos conventions portent qu'il n'élèvera i vers moi aucun soupir, tant que je n'aurai i pas entre les mains la reconnaissance de la | somme fixée. \
Molesko a souscrit. Molesko est docile. j
Je vais donc voir la tête d'un notaire de i Bucarest. {
Georges me sait auprès de papa, très ; malade, et il m'a envoyé son pardon.