‹ Mlle. X ..., souris d'hotelChapitre 15 sur 19 · CE SALE ARGENT I · texte numérisé non relu

CE SALE ARGENT I

tail, qu'ils n'ont pu emporter, ça voyage avec tout ce que ça possède.

Il se frotte les mains.

— Savez-vous pourquoi j'étais au Palace avant l'heure convenue entre nous?

continue-t-il. A cause de votre voisine. Consultation... La prochaine fois, elle viendra chez moi, à ma maison... Sont ici pour sa santé... Et la fois suivante, l'y garderai... Besoin de soins tout particuliers et très longs, — ah! très longs... Quand je suis entré, figurez-vous, elle s'amusait à regarder toutes ses montres, il y en avait bien deux douzaines d'étalées, avec des chaînes, des breloques. Elle a pris tout cela à poignées, l'a jeté dans un vilain coffret qu'elle a repoussé ensuite... C'est un kyste superbe, cela ne fait aucun doute...

On sortait de la ville.

Ciel orageux. Une abominable mollesse était dans l'air, vous roulant toutes les volontés conmie dans une déroute d'oreillers représentés par ces gros nuages, là-haut.

Mon compagnon, me voyant peu en train, cessa son bavardage. Mais alors je me sentis bien plus livrée à l'abominable mollesse.

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Subissait-il comme moi Tinfluence de cet orage qui s'amassait? Ou que méditait-il? Décidément, je le préférais moins recueilli.

— Jean!

— Qu'y a-t-il?

— Vous m'agacez de vous taire, parlezmoi.

— Et quand je parlais, il n'y a pas cinq minutes, je vous agaçais encore.

— C'est vrai.

— Avez-vous eu une lettre, ce matin ?

— Non.

— Avez-vous télégraphié?

— Non.

— Et hier ?

— Non plus. Qu'est-ce que ça vous fait ?

— Vous me dites de vous parler!

Subitement, une intuition m'a fait sursauter comme sous une secousse électrique.

Je vois d'un seul coup tout ce que j'ignore, tout ce que je cherche, tout ce qui se prépare, — et clair comme le jour.

— Jean, Molesko se moque de moi !

— Pourquoi ?

~ Je vous dis qu'il $e moque, ou qu'il se joue, ce qui est pareil!

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■— Vous devez vous tromper, je le crois de bonne foi.

— Eh bien, moi je vous dis qu'il n'est pas parti, qu'il n'a pas bougé, que son notaire à la campagne, c'est une comédie, qu'il me mène en bateau depuis mon arrivée, que...

— Qu'est-ce qui vous le fait penser?

— Rien, tout, j'en suis sûre.

Il me met la main sur la main.

— Ecoutez, Raymonde, Molesko vous aime, Molesko vous aime sincèrement — ce ne devrait pas être à moi de vous l'affirmer. Pas un instant il n'a varié de ce côté-là. Pas un instant il n'a songé à modifier ses intentions. S'il vous a fait des promesses, s'il vous a amenée jusqu'ici avec ces promesses, mettez-vous bien dans la tête qu'il ne demande qu'à les tenir, il ne souhaite que cela... Maintenant, s'il se passe quelque chose en dehors de vous, s'il y a des retards, même des accrocs, ce n'est pas entièrement à lui qu'il faut les imputer...

— A qui donc ?

— Il ne se joue de vous en aucune façon, sa pensée en est bien loin, au malheureux ! Je n'ai ni à le défendre ni à le faire valoir

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devant vous, je ne le trahirai pas non plus. Vous cherchez la vérité et vous lui tournez le dos en accusant Molesko, alors je vous remets en face d'elle, de la pure vérité, en vous disant : personne ne vous trompe, personne ne se moque de vous, Molesko est peut-être un imbécile, ce n'est pas un roué...

— Me jureriez-vous qu'il s'est absenté comme il l'a dit ?

— Cela, je n'en sais rien. Dans tous les cas, qu'est-ce que cela prouverait, qu'il vous a menti ?

— Oui, d'abord.

— Non, rien du tout. Simplement qu'il n'est pas le maître de faire tout ce qu'il veut, tout ce qu'il désire avec le plus d'ardeur possible.

— Il y a quelqu'un qui l'en empêche?

Je vous l'ai demandé tout à l'heure, à qui l'on doit imputer les retards et les accrocs, selon vos propres expressions, et vous ne m'avez pas répondu!

— Si je pouvais vous répondre, je le ferais.

— Si vous vouliez!

— Mais jamais!

— Avec ça !

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— Raymonde, ma chère amie, ma parole...

— Allons donc!

— Comme il vous plaira.

— Je veux revenir, j'irai droit chez lui, je n'y ai pas encore mis les pieds, mais j'irai, et je le surprendrai, je saurai, je le démasquerai... Rentrons!

J'allais ordonner au cocher de faire faire demi-tour à ses rosses et de redescendre vers la ville, mais nous étions tout en haut, sur une espèce de plateau, et l'équipage s'arrêta de lui-même.

Me montrant au-dessous de nous cette étalée de maisons et d'édifices, Jean Skany, dont le bras étendu parcourait la plaine et les collines bât'ies sur les deux rives de la petite rivière :

— Bucuresci!

— Irons-nous ce soir, Raymonde, chez les Lautars ?

— Je crois que je repartirai sans les avoir entendus, ces vrais artistes !

— Raymonde, rappelez-vous l'étymologie que l'on donne à notre ville : boukara, plai-

sir. Rappelez-vous cela. Bucarest, la ville du plaisir, le plaisir lui-même. Avec ses bariolures et ses verdures, ne lui donnet-elle pas raison, à Tétymologie, rien que d'ici, sur ce coteau?...

— Vous voilà bien en veine d'allégories !

— Vous, bien en veine de critique et d'injustice. J'essaye de réagir. Vous ne vous voyez pas, injustice envers ce pauvre Molesko qui n'en peut mais, injustice contre moi qui donnerais mon âme pour vous, et... ce qu'il y a de plus fort, mais d'étonnamment logique, injustice contre votre Georges... Oui, contre votre Georges, ne dites pas que j'invente. Votre paresse de télégraphier est là qui le prouve (et j'emploie le mot paresse pour vous épargner un terme plus cruel).

— Ainsi!

— Raymonde, voulez-vous que je vous dise ce que vous êtes en ce moment pour nous tous...

— Allez!

— Et pour vous-même?

— Allez-y I

— Vous êt'Cs ce qu'est ce ciel, tenez : un orage qui n'aboutit pas.

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— Qu'en savez-vous?

— Eaymonde, je me contenterais d'un peu de bonne confiance...

— Oh! oh!

— De bonne affection.

— Fraternelle?

— Toute fraternelle.

Oui, ce garçon est invraisemblable de jésuitisme. On ne Taimerait peut-être pas, mais on finirait par adorer ses comédies.

Ma détermination était bien prise : m'enfermer, ne voir personne jusqu'au lendemain.

— Même pas le prince?... s'informa ma camériste.

— Même pas le prince.

Et je tiendrai bon.

On me monte mon déjeuner.

A une heure, billet de Molesko!

Quoi! il est déjà ici?

« Venez, je vous attends, nous vous attendons. Tout va. »

Je me fais conduire chez lui.

— Vous êtes donc revenu un jour plus tôt?

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— Mais oui, mais oui...

J'allais ajouter : « ou vous n'êtes pas parti ? )) Je me retins.

Assez grand air, sa vieille maison. Encore un palais, nul doute.

Il me fait entrer lui-même en grand mystère dans une vaste salle où je trouve un tout petit homme à lunettes, si sec, si noir et si petit! Pas d'âge. Sur chaque joue, deux touffes d'étoupe en guise de barbe. Aucune moustache.

Le voilà enfin, le notaire roumain, pour lequel on s'est appuyé les trois mille et quelques centaines de kilomètres en question, le voilà!

Molesko a des manières de conspirateur.

Au seuil de la salle, il chuchote des consignes à une espèce de majordome qu'on prendrait pour un bedeau. Puis, il ferme les portes soigneusement, va à l'une, va à l'autre, rouvre, referme, écoute, revient sur la pointe du pied.

A mon interrogation muette, il répond :

— C'est le bonheur... c'est le bonheur !

Maintenant, il nous a indiqué trois fauteuils entourant une petite table sur laquelle il y a des papiers et de quoi écrire.

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C'est là qu'il va faire dresser, par le petit homme aux deux touffes d'étoupe mon acte de vente.

— Voici, dit-il, après avoir toussé, très ému, voici ce que nous allons soumettre à votre approbation...

Et il écoute au lointain de la maison, pendant que le petit homme remue les paperasses qui font un bruit terriblement sec dans sa petite main sèche.

Avec un indescriptible accent national, qui se complique de timidité, le notaire donne lecture d'un projet fort embrouillé d'où je démêle que si je m'engage à demeurer dix années consécutives auprès de Molesko, celui-ci me servira une rente viagère de vingt-cinq mille francs par an (argent français), en outre, à la fin de la dixième année, il me fera bénéficier d'une assurance mixte de deux cent mille francs, dont je serai libre de toucher le capital, en outre il s'engage pendant ces dix années à pourvoir à mon entretien et aux frais de la vie courante, et si dans l'intervalle je l'ai épousé, ou si je me décide à l'épouser au bout de ces dix ans, il m'assurera comme fortune personnelle, un avoir de trois cent

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cinquante mille francs, espèces, et autant en biens fonciers, en outre...

Mais, de nouveau, Molesko écoute au loin.

Une porte, dans le fond, a craqué, s'est ouverte.

Nous n'écoutons plus.

Une femme entre, plutôt se précipite vers nous, — elle me fait l'eiBPet d'être assez vieille, cinquante ans environ, et juive. — Elle se jette à genoux sur le parquet, entre Molesko et moi, en criant, longuement :

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