‹ Mlle. X ..., souris d'hotelChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

TOUJOURS LA VIE d'hOTEL

Par une belle soirée moite et tout alanguie sentant la résine et les roses, je descendis à Dax, poussée piar l'intérêt que je commençais à porter aux faits et gestes d'un gentleman très chic, propriétaire d'un superbe sac en peau de porc à fermoirs dorés.

Dans la cour de la gare, un de ces légers paniers d'osier attelés de deux petits chevaux maigres et trépignants, dont tout une file attend les étrangers, vint avec turbulence se ranger à l'appel d'un homme d'équipe, pour recevoir une confortable valise, volumineuse comme une malle.

Puis, le gentleman très chic et son superbe sac en peau de porc s'établirent sur

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les coussins, et le tout s'éloigna à grand renfort de grelots, de clic-clacs de fouet, de gambades des deux petites bêtes ne sachant que galoper, ruer, se mordiller sans répit.

— A rhôtel des Thermes! avait indiqué l'homme, de la part du client.

Vingt minutes plus tard environ, lorsqu'un autre train qu'on attendait fut arrivé, je montai plus modestement dans l'omnibus du même hôtel.

Le temps de me faire donner une chambre, d'y réparer un peu ma toilette et de me débarrasser de la poussière du voyage, je savais déjà où le sac logeait : 1"" étage, deux fenêtres à balcon sur la rue Thiers. Bon! Maintenant allons faire un tour...

Dehors, tout n'était que couleurs, gaîté, lumière, plaisir de vivre, femmes dans les rues et sur tous les seuils, fleurs de chaque côté des portes, fleurs aux croisées, fleurs aux balcons, rires, bavardages, chansons. Ce contraste, des gens et du décor quittés à Capvern avec ceux que je trouvais à Dax

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subitement, me rendit l'entrain perdu depuis plusieurs jours.

Les promenades sur les remparts, plantées de hauts platanes magnifiques, la fuite des rives mélancoliques de TAdour dans une molle verdure teintée des nuances du couchant, m'inspirèrent immédiatement le désir de mon Georges.

Quel pays d'amour, par ici! Quel pays de bonheur!...

Plusieurs tendres couples allaient, au bord du fleuve, le long des sentiers sinueux où le soleil traînait ses derniers reflets.

Je les suivais de loin, mais j'étais seule...

Ce qui fait une partie du lit de l'Adour en hiver était à sec, formant une large bande de galets devenus tout roses sous le rouge du ciel. Le bout de mon ombrelle et le bas de ma jupe les effleuraient, ils rendaient un petit bruit mat sous les pas, je trouvais ce bruit très triste.

Me baissant, je choisis parmi tant d'autres un joli galet bien plat, bien poli, d'un grain serré, d'une forme arrondie à peu près régulière. J'y mis au crayon le nom de Georges pour le donner à mon chéri bienaimé...

Des troupes de chevaux en liberté paissaient rherbe, sans se mettre en peine des promeneurs.

Bientôt, ayant tourné et retourné mon galet, relu Tinscription que je venais d'y faire, redit à haute voix ce nom si doux pour moi, je m'aperçus qu'il n'y avait plus personne aux alentours.

Les amoureux avaient disparu.

Mon entrain aussi.

O Georges, cher Georges, je te voulais avec moi, je te souhaitais là, tout à coup !

Ah! ma vie lassante, que je ne peux te dire!...

Le soleil descendait, les prairies se fonçaient, plus vertes, d'un vert plus lourd ; les ombres des chevaux qui broutaient au bord de l'eau s'allongeaient, puis se confondaient avec une autre ombre s'allongeant de partout.

Quelques poulains, ^^étant éloignés des juments, prirent le trot autour de moi, ils hennissaient en regagnant le gros de leur troupe.

Dans le fond du paysage, des galopins, une gaule au poing, ramenaient devant eux des bataillons d'oies grises et blanches.

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A quelques pas du détour que j'allais atteindre, une romance s'éleva, chant de voix aigrelette et singulière dans la brise tiède de ce désert des prés et des berges.

Un jeune garçon, nu-pieds, nu- jambes, son mauvais pantalon de coutil relevé audessus du genou et laissant voir de vrais gigots de sauterelle, blouse bleue, petit béret bleu, était assis sur le bord d'une barque et recommençait avec un plaisir évident, à peine le dernier couplet achevé :

Ah ! grand Dieu, qu'eUe est belle, La Dacquoise à l'œU noir, Quand sa vive prunelle Étincelle le soir !...

En chantant ainsi, il balançait ses jambes nues, dont les talons frappaient en cadence la coque du bateau.

Comme je le joignais, il attaqua le refrain :

Ondes fugitives De l'Adour, Vous qui passez plaintives Et sans retour !...

Mais, bien vite, il s'interrompit pour me parler le premier :

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— Madame, je vous prie, vous n'avez pas vu un monsieur ? Comme il ne marche pas vite, vous auriez peut-être pu le dépasser.

— Un monsieur... tout seul?

— Oui, tout seul...

— Non, mon ami, je n'ai pas rencontré de monsieur tout seul.

— Ah!... fit-il, désappointé. Il est en retard.

Puis il changea d'idée, me toisa et commença ses confidences.

— Oui, c'est que tous les soirs, ce monsieur vient par ici, à peu près à la même heure chaque fois, en suivant toujours le même côté de l'eau... Alors, je lui fais faire une promenade en barqu-^... Toujours la même, vous savez... On va jusqu'aux Frênes, là-bas derrière le tournant... Ensuite il revient en auto ou par le train.

— C'est un maniaque, votre monsieur?

hasardai-je, ce qui fit profondément réfléchir le petit bonhomme.

Il s'était soulevé sur les poignets et penchait sa tête dans l'eau, les épaules en avant, comme pour s'y jeter.

— Non, pour sûr, ce n'est pas ce que vous dites, conclut-il.

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Retombant assis en lâchant ses poignets et relevant la tête, il expliquait :

— C'est un amoureux, voilà tout, qui fait ça comme une prière ou une neuvaine... Sitôt qu'on est dans la barque, il me demande des airs du pays, mais principalement « la Dacquoise )>...

— Ce que vous chantiez tout à l'heure? Il donna deux coups de talon affirmatifs

et repartit de tout son cœur :

Son éjjaule est plus blanche Que la neige des eieux !

Son corsage qui penche, Ses contours gracieux...

Mais il craignit probablement de me laisser partir avant de m'avoir renseignée tout à fait, car il s'arrêta net et s'empressa de reprendre :

— Voilà près de cinq ans, à présent, qu'il fait ce métier chaque été... Chez nous, le papa dit que c'est en souvenir d'une maîtresse qui s'est enfuie un beau jour avec un banquier espagnol pour ne plus revenir... Alors, lui, il est persuadé qu'elle reviendra et qu'ils pourront reprendre leurs promenades...

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— Je le vois qui vient, dit-il, et il se dépêcha de préparer rembareation.

Décidément, il n'y avait que de Vamour dans ce pays, dans cette soirée qui sentait la résine et les roses...

Je revins en ville avec une tristesse au cœur.

Georges!... Oh! Georges, mon Georges...

Si je lui écrivais?...

Mais c'est le bout du monde, ici, pour écrire. Au lieu qu'une dépêche lancée ce soir...

J'étais au bureau de poste, je pris une feuille de télégramme, et j'écrivis fiévreusement :

(( Mon Georges, viens vite! Je ne peux plus me passer de toi. Je t'aime, je t'appelle, je te désire et je t'attends... C'est demain jour de Sud-Express, prends-le pour m'apporter tes baisers. Ta folle maîtresse qui t'en envoie dix mille des siens et autant de caresses.

« Raymonde. »

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Elle en éearquilla les yeux, l'employée du guichet. Le bout de sa plume sut recompter quatre fois les mots :

— Vous pourriez mettre en abrégé, crutelle devoir remarquer, par excès de scrupule, en voyant que ça coûtait si cher.

Dans sa pensée, je ne savais pas rédiger une dépêche.

— Non, c'est très bien ainsi.

Un soupir souleva son sarrau noir bombé, elle recompta encore une fois et dit à regret :

— Ça fait cinquante-six mots avec les deux adresses...

— Voilà, me dis- je, une transmission qui ne profitera pas qu'à moi!

Mais je n'avais pas besoin de faire la maligne, car je sortis du bureau la tête en feu, la gorge sèche, rien que de penser que dans vingt-quatre heures mon amant serait ià, et que nous ferions ensemble le tour des remparts sous les hauts platanes, que nous irions au bord de l'Adour écouter le petit chanteur aux jambes nues, et regarder se coucher le soleil sur les galets roses et les ombres des chevaux s'allonger dans les prairies.

Vers le milieu du dîner, je commençais à me repentir d'avoir télégraphié si vite.

La vue de mon voyageur, rencontré tout à rheure à la terrasse du café de Bordeaux, était cause de ce regret.

Je n'étais pas venue ici pour m'amuser, mais pour gagner de l'argent. Georges auprès de moi, impossible de rien faire. Prudence, paresse et passion.

Vrai ! le vilain mouvement que j'avais eu en courant ainsi au télégraphe! Quelque chose de honteux. Est-ce que je devenais sensuelle à ce point?

Par bonheur ma raison me ressaisissait, je lui ai presque toujours obéi; je le fis encore.

D'urgence, avant la fermeture, je renvoyai une autre dépêche :

(( Réflexion faite, ne viens pas, je rentre à Paris.

(( Raymonde. »

Heureusement qu'il n'y avait pas la même employée au guichet.

Devant l'autre, ça m'aurait embêtée.

Faire passer Georges pour un cocu, car on

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pouvait croire que j'avais changé d'idée parce que je venais de rencontrer quelqu'un !

Chercher mon voyageur et le retrouver m'occupa tout le reste de la soirée. Encore n'y arrivai-je pas.

Où était-il passé?

De guerre lasse, j'allai me mettre au lit.

Mais, ne m'étant pas endormie avant la pointe du jour, j'acquis la certitude qu'il n'avait pas couché à l'hôtel des Thermes, sans quoi, logée juste au-dessus de lui, je l'eusse entendu rentrer.

Probablement un débauché.

Oh ! le sale individu qui allait porter son argent aux femmes, au lieu de le garder dans sa chambre !

Nous déjeunâmes en face l'un de l'autre.

Il avait à sa table deux espèces de maquignons avec lesquels il ne dit pas quatre paroles.

Le trio fila vers un caboulot des quais.

Ceci fixé pour moi, j'eus hâte de faire percer, comme je me l'étais promis, mon joli

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louis, souvenir de la pauvre petite jeune ' fille de Capvern. j

Un bijoutier, établi en face du magasin \ de draps et nouveautés de Milliès-Lacroix, i s'en chargea. <

Mais, quand le soleil déclinant rosit TA- i dour, je me gardai bien de retourner dans \ les prairies, sur le chemin des couples. ;

Qui sait ? Pour courir encore au télégra- j phe? !

La nuit venue, d'ailleurs, j'eus plus de | chance que la veille. \

Cette fois, mon voisin d'en-dessous était ! au Casino, je ne le perdis pas de vue. |

Dans les jardins, l'homme au sac jaune \ me parut intéressant, lorsque je le décou- ; vris avec un individu beaucoup plus jeune, j guère mieux accoutré que les deux convives | de midi, et dont tout l'extérieur annonçait I un Landais authentique. |

Ps se rangèrent soigneusement à l'écart ; des indiscrets, au fond d'une petite allée, i ce qui ne m'empêcha pas de voir l'étranger ! passer à l'autre, avec mille précautions fur- 1 tives, deux portefeuilles d'aspect assez rem- : bourré, ainsi que plusieurs petits paquets, i

Le Landais prit livraison de tout cela j

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dans ses profondes, après quoi ils se séparèrent. On ne le revit plus de toute la soirée et le gentleman très chic, ayant pénétré dans les salles, à ma grande stupéfaction, s'abstint de jouer.

Il se contentait de se mêler aux pontes, se tenait un peu en arrière, on ne peut plus attentif à chaque coup de cartes.

Vers onze heures pourtant, il prit une petite banque de rien du tout, Fair gêné, surtout maladroit, taillant gauchement. Il gagna trois ou quatre mille et s'empressa de donner une suite.

— Un type qui a du pognon, mais qui ferme la main dessus !

Telle fut ma première interprétation.

Elle était absurde, je le sentis vite, mais n'en trouvai aucune autre.

A minuit, il était dans sa chambre.

Je ne tardai pas à être dans la mienne, prête à lui faire ma visite.

Sa maladresse, sa pingrerie m'inspiraient tout de même confiance; il n'y avait que le diable de Landais avec ses petits paquets et ses portefeuilles qui me chiffonnât.

— Bah ! on ne trouvera pas le Klondyke

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dans son sac, c'est une demi-recette, mais allons-y quand même !

De gentils couloirs bien noirs, bien tranquilles. Une porte qui s'ouvre et qui se tait, un rêve! J'entre, je me glisse aussitôt derrière une psyché, afin de reconnaître le terrain une dernière fois.

Parfait...

J'allais ramper hors de ma cachette, quand deux petits coups secs frappés aux contrevents de l'une des fenêtres me firent tressaillir.

Au même instant, le gentleman saute à bas de son lit, presque tout habillé, va droit à la croisée, sans allumer, ouvre tout doucement les volets, regarde dans la rue Thiers, en se penchant.

Mais que j'avais envie de lâcher l'abri de la psyché!

Une curiosité aiguë effaçait en moi la crainte du danger : de quoi s'agissait-il? D'une intrigue amoureuse avec quelque demoiselle de la localité?

A quelle sorte de scène allais-je assister ? Escalade? évasion? Farce ou complot?

Je fus bientôt fixée.

Lé personnage se mettait en devoir d'en-

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