IX. — BON.\PARTE, GÉNÉRAL EN CHEF
DE l'Armée d'Italie, a Joséphine.
Milan, le 39, après-midi, [doit rtre du 29 foréal.)
Je ne sais pas pourquoi depuis ce matin je suis dIus content. Pai un pressentiment que tu es partie pour ici; cette idée me comble de joie. Bien entendu que tu passeras par le Piémont ; le chemin est beaucoup meilleur et plus court. Tu viendras à Milan où Lu seras très contente^ ce pays étant très beau ; quant à moi cela me rendra si
' Voir Napoléon et sa famille, l, p. iS3.
' Publiée par Taschereau {Revue rétrospective), avec la date évidemment erronée du 2<J avril ; republiée par Tancrède Martel. (Œuvres de Napoléon), avec la date : Gherasco 8 floréal (29 avril), impossible. Il faut admettre le 29 floréal comme conséquence du lieu et de la lettre précédente.
heureux que feu serai fou. Je meurs cV envie de voir comment lu portes les enfants. Cela doit te donner un air majestueux et respectable qui me paraît devoir être très plaisant. Ne va pas surtout être malade; non., ma bonne amie., tu viendras ici, tu te porteras très bien ; tu feins un petit enfant joli comme sa mère., qui t'aimera comme son père et quand tu seins bien vieille., que tu auras cent ans, il sera ta consolation et ton bonheur. Mais, cFici à ce temps-là, garde-toi de V aimer plus que moi. Je commence déjà à en être jaloux. Adieu., mio dolce amore, adieu la bienaimée ; viens vite entendre la bonne musique et voir la belle Italie. Il ne lui manque que ta vue. Tu C embelliras à mes yeux; du moins, tu le sais, quand ma Joséphine est quelque part, je ne vois
plus qu'elle^
Le î""' prairial (20 mai), le général en chef adresse cette proclamation à ses frères d'armes :
Soldats,
Vous vous êtes précipités comme un torrentdu haut de V Apennin ; vous avez culbuté., dis-
' Revue rédospectice (Taschereau), I. 374-
perse., éparpillé loiil ce qui s'opposdit il voire marche.
Le Piémont., délivré de la tyrannie autrichienne., s est livi'é à ses sentiments naturels de paix et cV amitié pour la France.
Milan est à vous et le pavillon républicain flotte dans toute la Lomhardie.
Les ducs de Panne et de Modène ne doivent leur e.ristence politique qua votre générosité.
Vannée qui vous menaçait avec tant d'orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage.
Le Pô., le Tessin, l'Adda n ont pu vous arrêter un seul jour, les boulevards vantés de l'Italie ont été insuffisants., vous les avez franchis aussi rapidement que V Apennin.
Tant de succès ont porte la joie dans le sein de la Patrie : vos représentants ont ordonné une fête dédiée (i vos victoires, célébrée dans toutes les communes de la République. Là, vos pères, vos mères., vos épouses, vos sœurs, vos amantes se réjouissent de vos succès et se vantent avec orgueil de vous appa/ tenir.
Oui, soldats., vous avez beaucoup fait ; mais ne vous reste-t-il donc plus rien à faire ? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre mais que
nous n'avons pas su profiter de la victoire ? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Mais Je vous vois déjà courir aux armes, un lâche repos vous fatigue; les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien ! partons ! Nous avons encore des marches à faire^ des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger.
Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres^ incendié nos vaisseaux à Toulon''... tremblent... Vhewe de la vengeance a sonné.
Mais que les peuples soient sans inquiétude, nous sommes amis de tous les peuples et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui se rendirent célèbres, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de vos victoires, elles feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immor-
' Affaire de Bassville.
* Les Napolitaux.
telle de changer la face de la plus belle partie de V Europe.
Le peuple français, libre, respecté du monde entier donnera à l'Europe une paix glorieuse qui Vindemnisera des sacrifices de toute espèce quila faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers et vos concitoyens diront en vous montrant :
« // était de V Armée cV Italie ! »
Le conquérant de l'Italie reçoit alors sa récompense. Le 2 prairial (21 mai), Garnot lui écrit : « Le Directoire qui s'était opposé au départ de la citoyenne Bonaparte dans la crainte que les soins que lui donnerait son mari ne le détournassent de ceux auxquels la gloire et le salut de la patrie l'appellent, était convenu avec elle qu'elle ne partirait que lorsque Milan serait pris. Vous y êtes, nous n'avons plus d'objections à faire. Nous espérons que le myrthe dont elle vous couronnera ne déparera pas les lauriers dont vous a déjà couronné la Victoire. »
Il y aura donc désormais de la difficulté à retarder un départ autorisé, conseillé, ordonné presque par le Directoire. Il y a pourtant l'excuse de la grossesse, Bonaparte y croit encore.