XII. — A LA. CITOYE>XE BOXAPARTE
RUE Chaxtereine, >° 6, A Paius.
Même jour.
Au (/iiarfier général de Milan, le 2'5 prairial de l'an IV, de la liépuldiqiic une et indivisible.
Joséphi/ie., ta devais parti/- le 5 de Paiis, tu devais partir le 11^ tu n étais pas partie le 12... Mon aine s'était ouverte à la Joie, elle est remplie de douleur. Tous les courriers arrivent sans m' apporter de tes lettres... Quand tu m'écris, le peu de mots, le style n est jamais d'un sentiment profond. Tu m'as aimé par un léger caprice ; tu sens déjà combien il serait ridicule qu'il arrête ton cœur. Il nie parait que tu as fait ton choi.r et que lu sais à qui V adresser pour me remplacer. Je te souhaite bonheur, si V inconstance peut en obtenir ; je ne dis pas la perfidie... Tu n'as jamais aimé... J'avais pressé mes opérations ; je te calculais le iZ à Milan et tu es encore à Paris. Je rentre dans mon âme, j'étouffe un sentiment indigne de moi et si la gloire ne suffit pas à mon bonheur, elle fournit l'élément de la mort et de l'immortalité... Quant ci toi, que mon souvenir
LA CAMPAGNE D'ITALIE 5i
ne te soit pas odieux. Mon malheur est de f avoir peu connue; le tien de ni' avoir jugé comme les hommes qui t'environnent. Mon cœur ne sentit jamais rien de médiocre... Il s'était défendu de Vamour ; tu lui as inspiré une passion sans borne, une ivresse qui le dégrade. Ta pensée était dans mon âme avant celle de la nature entière ; ton caprice était pour moi une loi sacrée ; pouvoir te voir était mon souverain bonheur ; tu es belle, gracieuse ; ton âme douce et céleste se peint sur ta physionomie. J'adorais tout en toi ; plus naïve, plus jeune, je t'eusse aimée moins.
Tout me plaisait, jusqu'au souvenir de tes erreurs et de la scène affligeante qui précéda de quinze jours notre mariage; la vertu était pour moi ce que tu faisais., V honneur ce qui te plaisait ; la gloire n avaitd' attrait dans mon cœur que parce qu'elle t'était agréable et flattait ton amour-propre. Ton portrait était toujours sur mon cœur ; jamais une pensée sans le voU\ une heure sans le voir et le couvrir de baisers. Toi, tu as laissé mon portrait sir mois sans le retirer ; rien ne m'a échappé. Si je continuais , je t'aimerais seul et de tous les rôles c'est le seul que je ne puis adopter. Joséphine, tu eusses fait le bonJiaur d'un homme moins bizarre. Tu as fait mon malheur, je l'en préviens.
Je le sentis lorsque mon âme s' engageait^ lorsque la tienne gagnait joarnellement un empire sans bornes et asservissait tous mes sens. Cruelle !!! Pourquoi mouvoir fait espérer un sentiment que tu n éprouvais pas m Mais le reproche n est pas digne de moi... Je n'ai jamais cru au bonheur. Tous les jours., la mort voltige autour de moi... La vie vaut-elle la peine défaire tant de bruit!!! Adieu., Joséphine, reste à Paris, ne inéc/is plus et respecte au moins mon asile. Mille poignards déchii'ent mon cœur: ne les enfonce pas davantage. Adieu, mon bonheur, ma vie, tout ce qui existait pour moi sur la terre^.
La crise se produit à la fin de Messidor (la mi-juin). Elle est ainsi expliquée par Marmont qui, à ce moment, accompagne le général à Tortone : « Le général Bonaparte, dit-il, quelque occupé qu'il fût de la grandeur des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature. Il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience. Elle,
* Contemporaine, II, 365.
de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son mari au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait souventd'elle et de son amour avec l'expansion, la fougue et l'illusion d'un jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature. Dans un voyage fait avec lui à cette époque et dont l'objet était d'inspecter les places du Piémont, un matin, à Tortone, la glace du portrait de sa femme qu'il portait toujours se cassa. Il pâlit d'une manière effrayante et l'impression qu'il ressentit fut des plus douloureuses : « Marmont, me dit-il, ma « femme est bien malade ou elle est infidèle. » Et il lui écrit :