‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 14 sur 54 · XIII. —A LA CITOYENNE BONAPARTE · texte numérisé non relu

XIII. —A LA CITOYENNE BONAPARTE

RUE Chantereine, n" 6, A Paris.

Ai( f/iiarfier général à Tortone, 26 prairial an IV, de la Jii'piil)li(/uc une et indivisible.

Depuis le 18, j?ia chère Joséphine, Je C espérais et je te croyais arrivée à Milan. A peine sorti du

champ de bataille à Borghetto, je courus pour t'y chercher, je ne t'y trouvai pas ! Quelques jours après, un courrier m'apprit que tu n'étais pas partie et il ne m'apportait pas de lettres de toi. Mon âme fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais faiblement. Noyé dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres t'ont affligée me voilà inconsolable pour la vie... Le Tessin étant débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendis; chaque jour j'attendais [ ] inutilement. Enfin, il y a

quatre heures, j'y étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre m'a profonde inquiétude, lorsque f apprends que tu es malade, qu'il y a trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas. Je suis depuis ce temps-là dans un état que rien ne peut peindre! Il faut avoir mon cœur, t' aimer comme je t'aime ! Ah! je ne croyais pas qu il fût possible d' essuyer de pareils chagrins [ ] des tourments si affreux. Je croyais

la douleur limitée et bornée, mais elle est sans bornes dans mon âme. Une fièvre brûlante circule encore dans mes veines, mais le désespoir est

dans mon cœur. Tu souffres et je suis loin de toi. Hélas ! peut-être n'es-tu plus ! La vie est bien méprisable, maismatriste raison me faitcraindre de ne pas te retrouver après la mort et je ne puis ni'accoutumer à Vidée de ne plus te revoir. Le jour oit je saurai que Joséphine n est plus., j\iurai cessé de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les hommes sont si méprisables, toi seule effaçais à mes yeux la honte de la nature humaine.

Toutes les passions me tourmentent, tous les pressentiments m'affligent. Rien ne ni arrache à la douloureuse solitude et aux serpents qui me déchirent rame. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les letti'es folles, insensées que je t'ai écrites. Si tu es bien, tu verras que Vamour ardent qui nianime m'a peut-être égaré. J\ii besoin cVêtre bien convaincu que tu n'es pas en danger. Mon amie, donne tout à ta santé ; sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade, et la saison est chaude, le voyage long, je t'en prie à genoux, n expose pas une vie si chère ; si courte que soit la vie, trois mois se passeront... Trois mois encore sans nous voir ! ... Je tremble, mon amie, je n'ose pas lever ma pensée sur l'avenir, tout est hor/'ible et le seul espoir oii

je serais sûr de me calmer jne manque. Je ne crois pas à V immortalité de l'âme. Situ meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir , de r anéantissement.

Murât i'eut me convaincre que ta maladie est légère, mais tu ne ni écris pas; il y a un mois que je n'ai reçu de tes lettres. Tu es tendre, sensible et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins, insensée^ loin de celui qui t'arracherait à la maladie et même aux bras de la mort... Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de venir te voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douz.ième, je suis a mon armée. Sans toi.^ sans toi, je ne puis plus être utile ici. Aime qui veut la gloire, serve qui veut la patrie, mon âme est suffoquée dans cet exil et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis froidement calculer la victoire. Je ne sais quelles expressions employer, je ne sais quelle conduite tenir, je veux prendre la poste et me rendre à Paris, mais r honneur auquel tu es sensible me retient malgré mon cœur. Par pitié, fais-moi écrire; que je sache le caractère de ta maladie et ce quil y a à craindre. Notre sort est bien affreux. A peine mariés, h peine unis et déjà séparés ! Mes pleurs inondent ton portrait,

LA CAMPAGNE D'ITALIl- 57

lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne ni écrit pas. Ah! sans doute, il craint de m apprendre ce qu'il sait devoir me déchirer sans retour. Adieu, mon amie, que la vie est dure et que les maux ciuon souffre sont horribles !!! Reçois un million de baisers, crois que rien n égale mon amour qui durer a toute ma vie ! Pense à moi, écrismoi deux fois par jour. Arrache-moi promptejnent à la peine qui me consume. Viens, viens

vite, mais aie soin de ta santés

Le lendemain :

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