‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 15 sur 54 · XIV. — A LA CITOYENNE BONAPARTE · texte numérisé non relu

XIV. — A LA CITOYENNE BONAPARTE

RUE Chantereine, n° 6, Paris.

Armée d'Italie,

République Française Liberté Egalité

Au quartier général Tortone, midi, le 27 prairial an IV de la République une et indii'isihle.

Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, A Joséphine

Ma vie est un catichemar perpétuel, un pressentiment funeste in empêche de respirer. Je ne visplus. r ai perdu plus que la vie, plus que le bon-

' Contemporaine, H, 383.

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heur, plus que le repos. Je suispresquesans espoir. Je t'expédie un courrier, il ne restera que quatre heures à Paris et puis m'apportera ta réponse. Ecris-moi dix pages. Cela seul peut me consoler un peu. Tu es malade, tu m'aimes, je t'ai affligée., tu es grosse et je ne te vois pas. Cette idée me confond. Jai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t accuse de rester à Paris. Tu y étais malade. Pardo7ine-moi, ma bonne amie, Vamour que tu nias inspiré m'a été la raison ; je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentbnents sont si funestes que je me bornerais a le voir^ à te presser deux heures sur mon sein et mourir ensemble. Qui est-ce quia soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler Hortense ; j'aime mille fois plus cette aimable enfant depuis que je pense quelle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolation, point de repos, point d'espoir jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie et que par une longue lettre tu m'aies expliqué ce que c'est que ta maladie et jusqu'à quel point elle doit être [ ]. ^i elle est

dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour Paris. Mon arrivée vaincra la maladie. J'ai toujours été heureux ; jamais mon sort n'a résisté

à ma voloiiLé t-t aiijouicVhui je sais frappé dans ceqiii me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire. Ta dernière lettre est du 3 du mois ; encore est-elle affligeante pour moi; je Cai cependant toujours dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux. ■

Je ne puis rien sans toi. Je conçois à peine comment f ai existé sans te connaître. Ah! Joséphine, si tu avais connu mon cœur, serais-tu restée depuis le 29 au 16(18 mai au 4 juin) sans partir? Aurais-tu prêté V oreille à des amis perfides qui veulent peut-être te tenir éloignée de moi? Je soupçonne tout le monde. J'en veux à tout ce qui t'entoure. Je te calculais partie depuis le [i5] et depuis le i5 arrivée à Milan.

Joséphine, si lu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi. Je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage si long et dans les chaleurs à moins si tu es dans le cas de faire la route. Va à petites journées, écris-moi à tous les coucJiers et expédie-moi d'avance les lettres.

Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour. Sans

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appétit, sans sommeil^ sans intérêt pour l'amitié^ pour la gloire^ pour la patrie, toi, toi, et le reste du monde n existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur puisque tu y tiens ^ à la victoire puisque cela te fait plaisir, sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.

Quelquefois je me dis : je m'alarme sans raison. Déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon... Vaine imagination ! Tu es dans ton lit souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable ; tu es pâle et tes yeux sont languissants ; mais quand tu seras guérie, si un de nous deux devait être malade, ne devrait-ce pas être moi? Plus robuste et plus courageux, f eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle; elle me frappe dans toi.

Ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.

Dans ta lettre, ma bonne amie, aie soin de me dire que tu es convaincue que je t'aime au delà de ce qu'il est possible d'imaginer, que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés ; que jamais il ne se passe une heure sans

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penser à toi, que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme ; qu elles sont toutes, à mes yeux, sa/is grâce, sans beauté, sans esprit, que toi, toi tout entière telle que Je te vois, que tu es, pouvais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme ; que tu en as touché toute retendue, que mon cœur n'a point de replis que tu, ne voies, point de pensées qui ne te soient subordonnées ; que mes forces, mes bras, mon esprit sont tout à toi; que mon âme est dans ton corps et que le jour ou tu aurais changé ou oit tu cesserais de vivre serait celui de ma mort, [que] la nature, la terre nest belle à mes yeux que parce que tu Vhabites. Si tu ne crois pas tout cela, si ton âme nen est pas convaincue, pénétrée, tu m'affliges, lu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s'aiment. Tu sais bien que jamais je ne poui'rais te voir un amant; encore moins t'en offrir un. Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose et puis si je pouvais porter la main sur ta personne sacrée... Non, je ne V oserais jamais, mais je sortirais d' une vie oii ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé. Mais je suis sur et fier de ton amour. Les malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement la force de notre

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passion. Un enfant adorable comme la maman va voir le jour et pourrait passer pl\isieurs années dans tes bras. Infortuné ! Je me contenterais d'une journée. Mille baisers sur les yeux., sur les lèvres, sur la langue, sur ton [ ]. Adorable

femme, quel est ton ascendant ? Je suis bien malade de ta maladie. Jai encore une fièvre brûlante... Ne garde pas plus de six heures Le Simple et qu'il retourne de suite me porter la lettre chérie de ma souveraine.

Te souviens-tu de ce rêve oii fôtais tes souliers.^ tes chiffons et je te faisais entrer tout entière dans mon cœur. Pourquoi la nature na-t-ellepas arrangé cela comme cela ? Il y a bien des choses à faire. B.

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