XIV. A LA CITOYENNE BoNAPARTE
RUE Ghantereine, n° 6, Paris.
Armée d Italie
République Française Liberté Égalité
Au quartier général de Pistoia en Toscane, le 8 messidor an IV {iÇ> juin 1796) de la République une et indivisible.
Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, A Joséphine
Depuis un mois, je n'ai reçu de ma bonne amie que deux biltcls de trois lignes chacun. A-t-elle
des affaires? Celle cV écrire à son bon ami n'est doue pas un besoin pour elle. Dès lors celle d'y penser... Vivre sans penser à Joséphine, ce serait être mort et ne pas exister. Ton image embellit ma pensée et égaie le tableau sinistre et noir de la mélancolie et de la douleur... Un jour peut-être viendra oii je te verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore à Paris. Eh bien! ce jour-là je te montrerai mes poches pleines de lettres que je ne t'ai pas envoyées parce qu elles étaient trop bêtes — bien, c est le mot. Bon Dieu! Dis-moi, toi qui sais si bien faire aimer les autres sans aimer., saurais-tu comment on guérit de l'amour? Je paierai ce remède bien cher. Tu devais partir le 5 prairial., bête que j'étais, je t'attendais le 13. Comme si une jolie femme pouvait abandonner ses habitudes , ses amis, sa J/"^* Tallien., et un dîner chez Barras, et une représentation cVune pièce nouvelle, et Fortuné, oui Fortuné! Tu aimes tout plus que ton n\ari, tu n'as pour lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont le cœur abonde. Tous les jours, récapitulant tes torts, tes fautes, je me bats les flancs pour ne plus C aimer, bali ! voila-t-il pas que je t'aime davantage. Enfin, mon incomparable petite mère, je vais te dire mon secret : moque-toi
de moi, reste à Paris^ aie des amants^ que tout le monde le sache^ n'écris jamais, eh bien ! je t'en aimerai dix fois davantage. Si ce n'est pas là folie, fièvre, délire? Et je ne guérirai pas de cela [oh si! pardieu j'en guérirai), mais ne va pas me dire que tu es malade, n'entreprends pas de te justifie)'. Bon Dieu! Tu es pardonnée, je t'aime à la folie et jamais mon pauvre cœur ne cessera de donner son amour. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bien bizarre. Tu ne m as pas écrit, tu étais malade, tu n'es pas venue. Le Directoire n'a pas voulu, après ta maladie, et puis ce petit enfant qui remuait si fort qu'il te faisait mal; mais tu as passé Lyon, tu seras le 10 à Turin, le \'j. à Milan ou tu m'attendras. Tu seras en Italie, et je serai encore loin de toi. Adieu, ma bien-aimée, un baiser sur ta bouche, un autre sur ton cœur et un autre sur ton petit absent.
Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donne de l'argent. Nous serons demain à Livourne et le plus tôt qiïe je pourrai dans tes bras, à tes pieds, sur ton sein \
Il sait enfin quelle est |)aitie ; il est sur des charbons ardents. Il a dû aller à Florence, à.
' Tennant, 11, et fac-similé.
Bologne, à Uoverbella, à Vérone, pourles affaires, mais sa pensée l'accompagne. Il écrit de Bologne à Barras, le i5 : « Je n'ai pas de nouvelles de ma femme. Si elle est partie le 8 comme tu me le marques, elle devrait être à Milan le 20. » 11 calcule les heures et les postes. Il a envoyé Marmont au-devant d'elle à Milan. Le 20, de Roverbella, il écrit au général Despinoy, qui commande à Milan : « Dès l'instant que ma femme sera arrivée, je vous prie de m'envoyer un courrier, » A la fin. elle arrivq, le 22. 11 n'a pu venir la recevoir. Il est, en effet, le 22 à Porto-Legnano, le 23 à Marmirolo et à Vérone, le 24 à Vérone. Le aS seulement (i3 juillet) il la retrouve à Milan.
A présent, il la tient, il la possède et son amour semble insatiable. Obligé de rejoindre son quartier général à Marmirolo, le 28 messidor (16 juillet), il lui écrit le 29, entre deux courses au faubourg Saint-Georges d'où il attaque Mantoue; depuis lors, chaque jour, au moins une fois, jusqu'au 4 thermidor (22 juillet).