A LA CITOYE>'>E BONAPARTE, CHEZ LA CI
TOYE^■^'E Beàuhar>'ais, rue Chantereine, n" 6, A Paris.
Port-Maurice, le i^ germinal.
(3 fli7-// 1796.)
J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune na fait sur moi Uimpression de la dernière. Y penses-tu mon adorable amie, de m'éci'ire en ces termes ? Crois-tu donc que ma position n'est pas assez cruelle sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon âme? Quel style! Quels sentiments que ceux que tu peins; ils sont de feu. ils brûlent mon pauvre cœur. Mon unique Joséphine, loin de toi, il n'est pas de gaieté. Loin de toi le monde est un désert où je reste isolé et sans éprouver la douceur de m' épancher . Tu ni as ôté plus que mon âme, tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si j'en crains l'issue, si les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur, ton portrait y bat^; je le regarde et
' La lettre suivante datée seulement 7 Iieures du matin, antérieure au mariage, annonce le don de ce portrait. « Je me réveille plein de loi. Ton portrait et le souvenir de l'enivrante soirée d'hier n ont point laissé de repos ù mes sens. Douce et incomparable
Vamoiir est pour moi le bonheur absolu et tout est riant, honnis le temps que je me vois 'absent de mon amante.
Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés, concentrer en toi mon existence morale? Cest une [ ], ma douce amie, qui ne finira
qu avec moi. Vivre pour Joséphine, voilà Vhistoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi. Je me meurs pour Rapprocher. Insensé ! Je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne! Que de pays, 'que de contrées nous séparent! Que de temps avant que tu lises ces caractères, faible expression d'une âme émue oii ta règnes. Ah! [mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend, mais s il m'éloigne plus longtemps de toi, il me serait insupportable. Mon courage ne va pas jusque-là. Il fut un temps oii je m'enorgueillissais de mon courage et quelquefois, en jetant les
Joséphine, quel effet bizarre faites-vous .sur mon cœur. Vou.s fàchez-vous ? Vous vois-je triste ? Etes-voiis inquiète ? Mon ànie est brisée de douleur et il n'est point de repos pour votre ami... Mais en est-il donc davantage pour moi lorsque, nous livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœnr, une flamme qui me brûle. Ah I c'est celte nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous et que... tu pars à midi. Je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor, reçois un million de baisers, mais ne m'en donne pas, car il brûle mon sang.
A Madame Beauharnais.
(Tennant, II, 414 et fac-similé.)
yeujç sur le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je fixais les malheurs les plus inouïs sans froncer le sourcil, sans nie sentir étonné ; mais, aujourd'hui, Vidée que ma Joséphine peut être mal, l'idée qu'elle pourrait être malade et surtout la cruelle, la funeste pensée quelle pourrait ni aimer moins, flétrit mon âme, arrête mon sang, me rend triste, abattu^ ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir. Je me disais souvent jadis : Les hommes ne peuvent rien à celui qui meurt sans regret, mais aujourd'hui, mourir sans être aimé de toi, mourir sans cette certitude., c'est le tourment de Venfer, c'est l'image vive et frappante de l'anéantissement absolu. Il me semble que je me sens étouffé. Mon unique compagne^ toi que le sort a destinée pour faire avec moi le voyage pénible de la vie, le jour oie je n'aurais plus ton cœur sera celui oii la nature sera pour moi sans chaleur et sans végétation... Je m'arrête, ma douce amie, mon âme est triste, mon corps est fatigué, mon esprit est alourdi. Les hommes m'ennuient. Je devrais bien les détester, ils m' éloignent de mon cœur.
Je suis à Port-Maurice, près Oneille. Demain je suis à Albenga. Les deux armées se remuent.
Nous cherchons à nous tromper. Au plus Juibiie la victoire. Je suis assez content de Beaulieu, il manœuvre bien. Il est plus fort que son prédécesseur. Je le battrai,]' espère, de la belle manière. Sois sans inquiétude. Aime-moi comme tes yeux, mais ce n est pas assez. Comme toi., plus que toi, que ta pensée, ton esprit, ta vie., ton tout. Douce amie ^pardonne-moi, je délire. La nature est faible pour qui sent vivement, pour celui que tu aimes.
Barras, Sucy\ M""" Tallien-, amitié sincère; ci M"^^ Chclteaurenaud^ , civilité cV usage; à Eugène, à Hortense, amour vrai.
Adieu, adieu, je me couche sans toi, je dormirai sans toi. Je t'en prie, laisse-moi dormir. Voilà plusieurs nuits où je te sens dans mes bras, songe heurcu.v, mais., mais, ce n'est pas toi.
' Sucy, comme on sait, avait connu Bonaparte étant commissaire des guerres à Valence, La lettre 112 [Corr. de Nap.) est adressée au citoyen Sucy à Gènes. Je crois que Sucy, ordonnateur en chef, est à ce moment à Paris. On sait que, revenant d'Egypte, il fut assassiné à Augusta en Sicile.
■ Teresia Cabarrus (M™» ïallicn) est, de 1704 à 1800, l'amie la plus intime de Joséphine.
^ Anne-Rosalie Receveur, née en 1760, mariée après 1780, à Antoine Mailly de Chàteaurenaud, secrétaire de N'ollairc, député de 1789 à 1798, maire de Ycsoul, eut de lui douze enfants : il en avait neuf de son premier mariage avec M"« Dancay : Je pense qu'il s'agjt ici d'Eugène, blessé le i" prairial à la Convention car
Il n'a fait qu'une halte à Port-Maurice et est arrivé le i6 germinal (5 avril] à Albenga.
IV. A L.V CITOYENNE BONAPARTE, CHEZ LA CI- TOYENNE Beauharnais, rue Chantereine, n" 6, Chaussée d'Antin, a Paris.
(L'adresse de l'écriture d'un scribe )
Albenga, le iG germinal.
(5 avril.)
Il est une heure après minuit. L'on m'apporte une lettre. Elle est triste, mon âme en est affectée, Cest la mort de Chauvet\ Il était commissaire ordonnateur en chef de Vannée. Tu Vas vu chez Barras quelque fois. Mon amie, je sens le besoin ^ d'être consolé. C'est en Vécrivant à toi seule dont la pensée peut tant influer sur la situation morale de mes idées à qui il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que V avenir? Qu'est-ce que le passé? Qu'est-ce que nous? Quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il
les quatre frères furent tués à Mayence, à Quiberon et à Saint- Jean-d'Acre et les autres enfants sont des filles. (Tendant, t. II, p. (45 et fac-similé.)
' Il écrit au Directoire, le lendemain : « Chauvet, ordonnateur en chef, est mort à Gènes; c'est une perte réelle pour l'armée. Il était actif, entreprenant. L'Armée a donné une larme à sa mémoire. « (Corr. n° 121). Les lettres qu'il adresse a Chauvet les 4 et 9 germinal, sont cachetées d'un cachet portant : Le tc/nps passe et l'amilic reste.
nous importe le plus de connailre? Nous passons, nous vivons, nous mourrons au milieu du 'merveilleux. Est-il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette circonstance singulière pour promener nos idées et les diriger au gré de leurs passions?
Chauvetest mort. Il ni était attaché, lia rendu à la patrie des services essentiels. Son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre. Mais oui. Je vois son ombre, il erre dans les combats, il siffle dans Vair, son âme est dans les nuages, il sera propice à mon destin. Mais, insensé, Je verse des larmes sur Vamitié et qui me dit que déjà je n'en aie à veiser d'irréparables. Ame de mon existence^ écris-moi tous les courriers ; je ne saurais vivre autrement. Je suis ici très occupé. Beaulieu remue son année. Nous sommes en présence. Je suis un peu fatigué. Je suis tous les jours à cheval.
Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, car le
sommeil me console. Il te place à mes côtés^je te
serre dans mes bras ; mais au réveil, hélas, je me
trouve toujours loin de toi. Bien des choses à
Barras, à Tallien et à sa femme '.
' Te.nnant, t. II. }). ,47 et fac-similé.