VI. A LA CITOYENNE BoNAPARTE, RUE
Chantereine, >° 6, A Paris.
Ar.mée d'Italie Liberté Egalité
Au quartier général de Carru, le 5 floréal, l'an quatrième de la République française, une et indivisible.
Le général en chef de V Année cV Italie.
A ma douce amie.,
Mon frère te remettra cette lettre. J'ai pour lui la plus vive a?7iilié ; il obtiendra, f espère, la tienne. Il la mérite. La nature l'a doué diin caractère doux, égal et inaltérahlement bon. Il est tout plein de bonnes qualités. J'écris à Barras pour que l'on le nomme consul dans quelque port d'Italie. Il désire vivre éloigné^ avec sa petite femme, du grand tourbillon et des grandes affaires. Je te le recommande.
J'ai reçu ta lettre du i6 et du ?. i. Tu as été bien des jours sans ni écrire. Que fais-tu donc? Oui., ma bonne, bonne amie, je suis non pas
jaloux, mais quelquefois inquiet. Viens vite. Je te préviens, si tu tardes, tu me trouves malade. Les fatigues et ton absence, cest trop à la fois.
Tes lettres font le plaisir de mes journées et mes journées heureuses ne sont pas fréquentes. Xunot porte à Paris vingt-deux drapeaux. Tu dois revenir avec lui. Entends-tu. Si jamais cela n'était pas [ J, quil ne vienne pas, malheur sans remède, douleur sans consolation, peines continues, si j'avais le malheur de le voir revenir seul. Mon adorable amie, il te verra, il respirera dans ton temple. Peut-être même lui accorderastu la faveur unique et inappréciable de baiser ta joue. Et moi je serai seul ici bien, bien loin ; mais tu vas revenir, n'est-ce pas ? Tu vas être ici, à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras, sur ta bouche. Prends des ailes, viens, viens ! Mais viens doucement. La route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser ou prendre mal, si la fatigue... viens doucement, mon adorable amie, mais sois souvent en [rapport?) avec moi par la pensée.
J'ai reçu une lettre d'Hortense. Elle est tout à fait aimable. Je vais lui écrire. Je Vaime bien et je lui enveirai bientôt les parfums quelle veut avoir.
Lis avec allenlioii le chant de Garthon ' et dors loin de ton bon ami^ pensant à lui et sans inquiétude, ni remords.
Un baiser au cœur et puis un plus bas, bien plus bas !
Je ne sais pas si tu as besoin cV argent^ car tu ne m'as jamais parlé de tes affaires. Si cela était, tu en demanderas à mon frère qui a 200 louis à moi.
Si tu as quelquun à placer tu peux me Veiivoyer, je le placerai. Châteaurenaud^ourrait également venir'.
Le 6, il est à Cherasco d'où, le lendemain, il adresse à ses troupes cette proclamation qui résume les événements de la première campagne.
' Carthon est le premier poème d'Ossian qui ait paru en une traduction française, publiée à Londres en 176-2. "On assura que cette traduction était de la duchesse d'Aiguillon. C'est un combat entre un père et son fils. Là, se trouve l'hymne au Soleil, qui fut si longtemps célèbre.
- Tennant, II. .',11 et fac-similé.
a8 MADAME BONAPARTE
Quartier général. Cherasco, 7 floréal an IV. (26 flcW/ 1796.)
Soldats, vous avez en quinze jours rempoî^té six victoires, pris vingt et un drapeaux, plusieurs places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont ; vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille Jwmmes.
Vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie. Vous égalez aujourd'hui par vos services V armée de Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous avez suppléé à tout. Vous ^vez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats. La patrie reconnaissante vous devra sa prospérité et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes V immortelle campagne de 1794, vos victoires actuelles en présagent une plus belle encore.
Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec audace furent épouvantées devant vous; les
hommes pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur pensée du triomphe de vos ennemis sont confondus et tremblants.
Mais, soldats! vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin., ni Milan ne sont à vous ; les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville.
Vous étiez dénués de tout au commencement de la campagne : vous êtes aujourd'hui abondamment pourvus : les magasins pris à vos ennemis sont nombreu.x- ; l'artillerie de siège et de campagne est arrivée. Soldats., la patrie a le droit d'attendre de vous de grandes choses, justifierez-vous son attente? Les plus grands obstacles sont franchis, sans doute, mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre^ des rivières à passer. En est-il entre vous dont le courage s'amolisse? En est-il qui préféreraient retourner .sur les sommets de l'Apennin et des Alpes, essuyer patiemment les injures de cette soldatesque esclave? Non, il n'en est point parmi les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, de Dego et de Mondovi. Tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple français, tous veulent Jiumilier les rois orgueilleux qui osaient méditer de
3o MADAME BONAPARTE
nous donner des fers ; tous veulent dicter une paix glorieuse et qui indemnise la patrie des sacrifices immenses qu'elle a faits; tous veulent^ enrentrant dans leurs villages, pouvoir dire avec fierté : (( J'étais de l'armée conquérante de V Italie. «
Aniis^ Je vous la promets, cette conquête, mais il est une condition qu'il faut que vous juriez de remplir, c'est de respecter les peuples que vous délivrez, c'est de réprimer les pillages horribles auxquels se portent des scélérats suscités par nos ennemis, sans cela vous ne seriez plus les libérateurs des peuples, vous en seriezdes fléaux ; vous ne seriez pas l'honneur du peuple français, il vous désavouerait. Vos victoires, votre courage, vos succès, le sang de nos frères morts au combat, tout serait perdu, même V honneur et la gloire. Quant à moi et aux généraux qui ont votre cojifiance nous rougirions de commander à une armée sans discipline, sans frein, qui ne connaîtrait de loi que la force. Mais, investi de l'autorité nationale, fort de la justice et par la loi, je saurai faire respecter à. ce petit nombre d'hommes sans courage et sans cœur, les lois de l'humanité et de l'honneur qu'ils foulent aux pieds. Je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers. Je ferai exécuter à la
LA CAMPAGISE D'ITALIE 3i
rigueur te règlement que j'ai fait mettre à V ordre. Les pillards seront impitoyablement fusillés. Déjà plusieurs Vont été :j aieu lieu de remarquer avec plaisir V empressement avec lequel les bons soldats de V armée se sont portés pour faire exécuter les ordres.
Peuples de V Italie., l' armée française vient pour rompre vos chaînes : le peuple français est Vami de tous les peuples. Venez avec confiance audevant d'elle : vos propriétés, votre religion et vos usages seront respectés.
Nous faisons la guerre en ennemis généreux et nous nen voulons qu aux tyrans qui vous asservissent.
Le 8 (27 avril) à 2 heures du matin, le général en chef reçoit du général CoUi la demande d'un armistice. Il négocie le soir avec les envoyés du roi de Sardaigne, le général de la Tour et le marquis Costa; le 9(26), à deux heures du matin, Tarmistice est signé. Le Piémont est livré à l'armée française. On y remarque à l'article 5: « Il sera accordé le passage par le chemin le plus court aux courriers extraordinaires et aides de camp que le général en chef de l'Armée française voudrait envoyer à Paris ainsi que pour le retour. »
C'est ainsi que Napoléon écrit le lo floréal, sans avoir consulté le Directoire sur l'opportunité de la venue de Joséphine.