‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 8 sur 54 · VII. A LA CITOYENNE BoNAPARTE · texte numérisé non relu

VII. A LA CITOYENNE BoNAPARTE

RUE Ghantereine, n° 6, A Paris.

Cheriible (?), le lo floréal.

(36 ayril 1796.)

Murât, qui te remettra cette lettre., t'expliquera., mon adorable amie, ce que f ai fait., ce que je ferai., ce que je désire. J'ai conclu une suspension d'armes avec le roi de Sardaigne. J'ai., il y a trois jours., expédié Junot avec mon frère., mais ils arriveront après Murât qui passe par Turin. Je i" écrivais par Junot de- partir avec lui pour me venir joindre ; je te prie aujourdliui de partir avec Mu/rtt, de passer par Turin ; tu abrégeras de quinze jours. Il sera donc possible que je te voie ici avant quinze jours. Viens : cette idée me transporte de joie; ton logement est prêt à Mondovi et à Tortone ; tu pourras de Mondovi aller [ ] à Nice et à Gênes et de là dans

le reste de Vltalie, si cela te fait plaisir. Mon bonheur est que tu sois heureuse^ ma joie que tu sois gaie, mon- plaisir que tu en aies. Jamais

femme ne fut aimée avec plus de dévouement, de feu et de tendresse. Jamais il n^ est possible d'être plus entièrement maître d'un cœur et cVen dicter tous les goûts, les penchants, d'en former tous les désirs. S'il en est autrement de toi, je déplore mon aveuglement, je te livre aux remords de ton âme ; et si je n'en meurs pas de douleur, froissé pour la vie, mon cœur ne s'ouvrirait plus au sentiment du plaisir ou de la douceur ; triste, fier ou froissé, ma vie serait toute physique; car j'aurai, en perdant ton amour, ton cœur, ton adorable personne, perdu tout ce qui rend la vie aimable et chère!

Ah ! alors, je ne regretterai plus de mourir et peut-être réussirai-je à la recevoir au champ d'honneur. Comment veux-tu, ma vie, que je ne sois pas triste. Pas de lettre de toi, je n'en reçois que tous les quatre jours, au lieu que si tu m'aimais tu ni écrirais deux fois par jour ; mais il faut jaser avec les petits messieurs visiteurs dès dix heures du matin et puis écouter les sornettes et les sottises de cent freluquets jusqu'à une heure après minuit. Dans les pays oii il y a des mœurs, dès dix heures du soir, tout le monde est chez soi; mais, dans ces pays-là, on écrit à son mari, l'on pense à lui, l'on vit pour lui. Adieu,

Joséphine, tu es pour moi un monstre que je ne puis expliquer. . . Je t'aime tous les Jours davantage. V absence guérit les petites passions. Il accroît les grandes. Un baiser sur ta bouche, un sur ton cœur. Il ny a personne que moi, n est-ce pas ? Et puis un sur ton sein. Que Murât est heureux... petite main... Ah! si tu ne viens pas ai

Mène avec toi ta femme de chambre, ta cuisinière, ton coche/' ; fai ici des chevaux de carrosse à ton service et une belle voiture. Ne porte que ce qui t'est personnellement nécessaire. J'ai ici une argenterie et une porcelaine qui te serviront. Adieu, le travail me commande. Je ne puis laisser la plume. Ah ! ce soir, si je nai pas de tes lettres, je suis désespéré. Pense à moi, ou dis-moi avec, dédain que tu ne m'aimes pas et alors peut-être je trouverai dans mon esprit de quoi être moins a plaindre.

Je t'ai écrit par mon frère qu il avait deux cents louis à moi dont tu pouvais disposer. Je t'envoie par Mural deux cents louis dont tu te serviras si tu en as besoin ou que lu emploieras a meubler l'appartement que tu me destines. Si tu pouvais y mettre partout ton portrait!... Mais non, il est si beau, celui que j'ai dans mon ctvur

que^ quelque belle que tu sois et quelque habiles que soient les peintres^ tu y perdrais. Ecrismoi, viens vite. Ce sera un jour bien heureux... que celui où tu passeras les Alpes. C'est la plus belle récompense de mes peines et des victoires que j'ai remportées^

Le II floréal (3o mai), il transporte son quartier général à Acqui, le i3 à Bosco, le i4 à Tortone d'où il prépare l'opération du passage du Pô, « une des opérations les plus essentielles». Le i8, il adresse à l'armée cet ordre du jour :

Vive la République ! L'avant^garde composée de grenadiers, de cavalerie et de carabiniers aux ordres du général DaUemagne, a passé le Pô sur un pont volant, aujourd'hui, à deux heures aprèsmidi., en avant de Plaisance et en présence de la cavalerie ennemie qui a été forcée. La division du général LaJiarpc a suivi l'avant-garde.

De Plaisance, où il signe le 20 une suspension d'armes avec le duc de Panne, il écrit au direc-

' Contemporaine, H, 371.

leur Carnot afin peut-être de préparer le voyage de Joséphine : « Je vous dois des remerciements particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme : je vous la recommande ; elle est patriote sincère et je l'aime à la folie. » A la même date sans doute, il écrit à Barras : « Je désire que ma femme vienne par le Piémont me joindre. Elle ne sera pas à l'armée, car j'ai actuellement derrière nos places fortes plus de... de superbes plaines où il y a de grandes villes. »

Le 21 floréal (lo mai), victoire de Lodi, passage du pont sur l'Adda.

EXTRAIT DE l'oRDRE DU JOUR Quartier général. Lodi, 21 floréal an IV.

Le général Beaulieu avait rassemblé i4 000 hommes d'infanterie et 4-ooo chevaux à Lodi. Aussitôt que le général en chef en eut connaissance.^ il fit partir pour Casai l'avant-garde des grenadiers et des carabiniers., la division du général Masséna et celle du général Augereau avec une partie de la cavalerie. A midi., l'attaque commença ; les avant-postes de l'ennemi furent forcés ; ils furent poursuivis et chassés de la ville

de Lodi. Uannce de Beaidieu avait passé V Adda et occupait^ a la rive gauche, une position formidable avec vingt pièces de canon qui en défendaient le pont.

L' artillerie se canonna réciproquement pendant qu'une colonne composée de carabiniers et de grenadiers se disposait à attaquer et passer le pont de vive force.

L'oidre fut donné : cette audacieuse colonne se précipite aussitôt sur le pont^ le passe en courant^ malgré le feu de V ennemi; les Républicains , de l'autre côté de la rivière.^ enlèvent les batteries, foncent sur la ligne et la mettent dans une déroute complète.

V ennemi a été poursuivi jusqu'à la nuit. Il a perdu vingt pièces de canon et plus de trois mille hommes, le nombre de ses morts est considérable.

La cavalerie française a passé le gué à pied, malgré les difficultés qui se présentaient et a poursuivi l'ennemi.

Cette bataille est une des plus vives de la campagne.

Murât, parti pour Paris avec l'armistice de Gherasco, a reçu de Joséphine la confidence

38 MADAME BO.XAPARTE

qu'elle est enceinte et ne saurait dans ces conditions se mettre en route. Le croit-elle vraiment ou cette grossesse prétendue n'a-t-elle pour objet que de retarder un départ qui lui déplaît et qui n'est point désiré par le Directoire ? En tout cas, quels que soient ses désirs que sa femme le rejoigne, Bonaparte, sur le moment, semble disposé à agréer l'excuse. Il écrit :

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