‹ Mme de GirardinChapitre 10 sur 104 · DELPHINE GAY CHEZ MME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

DELPHINE GAY CHEZ MME RÉCAMIER

Révolution, la tyrannie de l'Empire, elle avait toute la spontanéité, toute la fraîcheur d'une renaissance. Beaucoup de salons s'étaient ouverts : salons poétiques ou salons littéraires, le plus souvent l'un et l'autre. Les talents n'y étaient pas seulement admis, mais désirés. « Un poème de Byron, Lara ou le Giaour, dans le premier éclat de la nouveauté, était un grand événement; une méditation ou une harmonie de M. de Lamartine, un grand triomphe (1). Comment Delphine Gay, belle, poète, de caractère noble, n'aurait-elle pas été recherchée?

Et puis Mme Gay savait se faire honneur de sa fille. Elle y mettait même un peu trop de zèle, et ses amis, loin de l'en blâmer, la secondaient avec bonne grâce. Ce fut ainsi que Mme Récamier accueillit la jeune Delphine et, tout naturellement, lui porta bonheur.

Depuis 1819, Mme Récamier vivait à l'Abbaye-aux-Bois. Elle n'y avait trouvé qu' un petit appartement au troisième étage, carielé, incommode ; mais, si sa situation était devenue plus que modeste, elle n'en restait pas moins la plus finement douée des femmes de ce temps, celle qui gouvernait l'Empire de la beauté ». Aussi sa petite chambre était-elle devenue la « cellule unique »; et l'ancienne France comme la nouvelle, toutes les noblesses, tous les talents, sollicitaient l'insigne faveur d'y être reçus.

Mjne Gay visitait Mme Récamier. Toutes deux avaient des souvenirs, des amis communs. Au congrès d'Aix-la- Chapelle, en 1818, elles s'étaient beaucoup vues et presque liées; c'était assez pour que Delphine Gay, dès ses dix-huit ans, parut à l'Abbaye-aux-Bois. Et le soir même du premier accueil, elle s'y révéla, elle y connut ce genre de succès qui ouvrait alors tous les autres.

Evoquons cette soirée si flatteuse pour notre héroïne. Elle a monté avec sa mère les trois étages de l'escalier raide qui essoufflait tant Chateaubriand. Les voilà dans la chambre à coucher « ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de Mme de Staël et d'une vue de ( )oppet

(i) Villema. v Souvenirs contemporains.

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au clair de lune . Le petit cercle d'amis, d'admirateurs vient de s'ouvrir; et maintenant la reine de Suède, Ballanche, Mathieu de Montmorency, le peintre Gérard regardent cetie grande jeune tille blonde, d'une éblouissante fraîcheur. En d'elle Mine Récamier, plus mince, pjns souple, plus vraiment femme par le sourire, par le regard... Ce soir-là, il fut un moment question de Soumet et de sa fameuse élégie : la Pauvre fille. A la demande de Mme Récamier, Delphine Oay récita la pièce. - Elle le fit avec une justesse d'inflexion, un sentiment vrai et profond qui charmèrent l'auditoire. Mme Gay, ravie du succès de sa fille, l'engage a élire quelque chose d'elle. Delphine hésite, se dérobe. Avec un tact déjà très sûr, elle devine chez sa mère trop d'empressement à la produire, à se faire honneur d'elle. Mais Mme Gay, loin de céder à tant de modestie, ne met que plus d'ardeur dans ses instances; peu à peu, toutes les personnes présentes réclament avec elle et il faut se soumettre. La jeune Muse se lève. Elle récite son dernier poème, cet hommage aux sœurs de Sainte-( Camille qui devait être loué par l'Académie peu de temps après; et elle le récite avec « cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune fille .

Aussi que d'étonnement dans les regards fixés sur elle! Elle est grande, d'attitude noble, mais simple sous sa couronne de cheveux blonds. L'émotion gonfle sa poitrme et envahit son jeune visage. Jusque-là, elle n'avait eu que

l'incontestable beauté des marbres antiques »; mais à l'accent de la poésie, son cœur tressaille, son profil s'anime. Maintenant qu'elle parle sa vraie langue, ses yeux se remplissent d'images et l'éclat de la joie la fait plus vivante. A ce moment, elle ne songe pas à Corinne, aux applaudissements prêts à se produire; elle n'est rien d'autre qu'une jeune fille de dix-huit ans, au cœur baigné de ferveurs contenues, à l'imagination innocente etfière.

La révélation fut complète. On remarqua combien elle s'embellissait en disant des vers et combien il y avait

i Lamartine.

DELPHINE GAY CHEZ MME RÉCAMIER iy

d'harmonie entre ses gestes et les inflexions de sa voix (1). » Delphine Gay fut reconnaissante envers Mme Récamier. En cette année 1822, elle lui dédiait sa pièce célèbre, tant de fois refaite » sur Le Bonheur d'être belle.

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