LE PREMIER CÉNACLE
cevaîent une tâche immense, nos grandes gloires à chanter, le feu sacré de la poésie à rallumer dans la patrie. Eux, simples poètes, en général pauvres, sans place élevée dans la société, ils voulaient réveiller les âmes, faire leur pays plus noble et plus grand.
Pour définir leurs traits communs, c'étaient de très jeunes gens, impressionnés par les littératures du nord et en ayant retenu un* certain idéal chevaleresque; des jeunes gens émus pai la gloire, amoureux de la France et intimement touchés par la suavité de la religion; de jeunes âmes enfin qui s'étaient ouvertes aux plus beaux jours de l'Empire et qui en avaient gardé un reflet, un éblouissement intérieur. Si bien qu'elles se sentaient élues pour de grandes choses.
La Muse débutait donc sous d'heureux auspices; pour parrain, elle avait M. de Chateaubriand, pour frontispice, une vignette représentant le génie du mal rejeté des cieux. Cependant, moins d'un an après, sa carrière était achevée. C'est que son grand homme lui avait fait défaut. Soumet, au lieu de se porter en avant, n'avait plus songé qu'à l'Académie. Au printemps de 1S24, sa candidature était posée et, le 25 novembre, il était élu; dans l'intervalle, sur sa demande, la pauvre Muse trop compromettante s'était retirée du combat. Mais elle avait publié la Dolorida de Vigny, des vers religieux de Delphine Qay; surtout, elle avait été un essai de cette fraternité poétique si douce et si noble entre rivaux .
Après la défection de Soumet, la jeune école, toujours bien mêlée, bien hésitante, se groupa autour de Nodier.
Précisément, en janvier 1824, Nodier avait été nommé bibliothécaire de l'Arsenal. Et en avril, quand il prit possession de son nouvel appartement, il en laissa les portes ouvertes. On y entrait comme au moulin. Aussi, quelles causeries étincelantes, le dimanche soir, dans le salon blanc aux rideaux de Casimir rouge! Ce Nodier long, « efflanqué, avait l'esprit vif, l'imagination fantaisiste et le cœur toujours accueillant; c'était un conteur incomparable et
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qui se plaisait dans le merveilleux, c'était le meilleur des amis. Puis il y avait tant de cordialité chez sa femme, tant d'amabilité chez sa fille, cette charmante Marie Nodier, dont tous les poètes étaient amoureux : Notre-Dame de l'Arsenal, disait Hugo.
Voilà le milieu de Delphine Gay, voilà les amis qui s'intéressent à ses succès. En 1 S24, elle réunit ses premiers poèmes sous le titre modeste d'Essais poétiques, et Quiraud, Hugo, Deschamps, se plaisent à lui décerner la couronne de Yélégie lyrique. En réalité, ce mince volume à couverture bleue était bien nommé : il ne contenait que des essais. Les sujets choisis étaient de ceux qui plaisaient alors : la Noce d'Elvire, Magdeleine, la mort de Napoléon. Au point de vue de l'art, Delphine Gay imitait brillamment Soumet. Sa versification était élégante, correcte et même assez « neuve , malgré des images bien surannées; mais ce qui manquait, c'était la sensibilité abondante la richesse du fond poétique.
Au temps de la Muse française, connue Lamartine était attaqué à propos de Socrate, Vigny écrivait à Hugo : 11 y a en général dans tous ses ouvrages une verve de coeur, une fécondité d'émotion qui le feront toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs. C'est cette verve de cœur, cette fécondité d'émo!ion qui manquent à Soumet, Guiraud et aux leurs; elles manquent aussi à Delphine Gay. Delphine Gay, suivant le mot de Sainte-Beuve, a une sensibilité de femme du monde. C'est donc dans le monde que nous allons la voir.
Car le succès de Delphine Gay ne fut pas seulement un succès d'amis, de cénacle. Il fut aussi un succès mondain.
Depuis le retour de Louis XVIII, la vie d^ société s'était reformée; et à reparaître en sécurité après les orages de la