DÉDIÉ À MADAME P É C A M I E R
Quel bonheur d'être belle, alors qu'on est aimée !
Autrefois de mes yeux je n'étais pas charmée;
Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard ;
Je me trouvais jolie un moment par hasard.
Maintenant ma beauté me paraît admirable.
Je m'aime de lui plaire, et je me crois aimable...
Il le dit si souvent! Je l'aime, et quand je vois
Ses yeux avec plaisir se reposer sur moi,
Au sentiment d'orgueil je ne suis point rebelle,
Je bénis mes parents de m'avoir fait si belle !
Et je rends grâce à Dieu, dont l'insigne bonté
Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté.
Mais... pourquoi dans mon cœur ces subites alarmes?...
Si notre amour tous deux nous trompait sur mes charmes
Si j'étais laide, enfin? Non... il s'y connaît mieux!
D'ailleurs pour m'admirer je ne veux que ses yeux !
Ainsi de mon bonheur jouissons sans mélange ;
Oui, je veux lui paraître aussi belle qu'un ange
Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs,
Mes gazes, mes rubans, et, parmi ces couleurs,
Choisissons avec art celle dont la nuance
Doit, avec plus de goût, avec plus d'élégance,
Rehausser de mon front l'éclatante blancheur,
Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur.
Mais je ne trouve plus la fleur qu'il m'a donnée ;
La voici : hâtons-nous, l'heure est déjà sonnée,
Bientôt il va venir! bientôt il va me voir!
Comme en me regardant, il sera beau ce soir !
Le voilà! je l'entends, c'est sa voix amoureuse!
Quel bonheur d'être belle! Oh ! que je suis heureuse !
( i Souvenirs et correspondance, tires des papiers de Mme Récamier.
2o MADAME DE GIRARDIX. — CHAP. II
Après ce succès à l'Abbaye-aux-Bois, après les éloges de l'Académie, Delphine Gay fut à la mode. Les salons du faubourg Saint-Germain s'ouvrirent. Elle fut attirée chez Mme de Custine, chez la duchesse de Maillé. Et Mme de Duras, la chère sœur » de Chateaubriand, lui témoigna de l'affection.
Mme de Duras, femme du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, possédait à la cour le plus grand crédit. En avril 1S14, lors du retour de Louis XVIII, c'était son mari qui avait préparé la réception de Compiègne. Elle y assistait; avec trois autres dames seulement, dont sa belle-mère, elle fut invitée au dîner royal. Pendant toute la Restauration elle eut le prestige d'une haute situation et d'un logement aux Tuileries.
Cependant c'est à elle-même, à sa remarquable personnalité qu'elle dut surtout son influence et le succès de son salon. De son père l'amiral Kersaint, député à la Convention et décapité pour ses opinions libérales, elle tenait une fierté de caractère toute bretonne, une grande indépendance d'esprit; chez sa mère, une créole, elle avait puisé sa profonde sensibilité. Selon le mot de Mme de Staël, elle était vraie . Elle avait la passion des lettres, des talents et des nobles causes. Auprès d'elle, soit aux Tuileries, soit dans son hôtel de la rue de Varennes, la plus grande noblesse de France, de l'étranger, frayait avec les savants et les écrivains. Personne n'en éprouvait de gêne parce que personne n'était méconnu. Chacun se savait distingué pour sa valeur propre. Quand Mme de Duras, passionnée d'accent, s'animait dans la discussion, on valait près d'elle tout ce qu'on pouvait valoir et peut-être un peu plus . Lorsque Mlle Delphine Gay, d' une voix si poétiquement accentuée , récitait la Veuve de Naïm, ou le Parthe'non,