CHEZ LA DUCHESSE DE DURAS
Mais d'un autre art encor la puissance infinie Te réserve un autre génie
Pour retracer ta gloire et tes malheurs. Par ses brillants pinceaux, moi-même rajeunie,
Je revivrai sous ses riches couleurs ;
Sa main rendra mon image immortelle.
Au culte de nos dieux, seule restant fidèle, Je garderai la harpe et la faucille d'or; Mes yeux d'un feu divin s'enflammeront encor Et les siècles futurs sauront que j'étais bel!
Nous le voyons : cette jeune Muse est bien de son temps. Dans la fiction, c'est encore elle qui reparaît; et comme elle s'admire, l'hymne qu'elle chante, c'est toujours l'hymne à la beauté.
Car Delphine Gay a beaucoup joui de sa beauté; elle en a joui simplement, franchement, avec cette sorte de loyauté saine qui hait les dissimulations. Elle a très bien rendu ses premières ivresses de cœur, d'imagination; elle a fait le sincère aveu de ses ambitions juvéniles. Et plus tard, quand elle s'est trouvée attristée, désabusée de tant d'illusions, elle est bien souvent revenue vers ces souvenirs. Elle aimait à faire revivre le premier éclat de sa jeunesse :
A quinze ans, que la vie est décevante... et bel] L'erreur prend, chaque jour, une grâce nouvelle. C'est ce brillant palais des Mille cl nue nuits Où l'on entre sans guide et par l'espoir conduit. Partout ce sont des fleurs, de beaux apprêts de fête...
Surtout elle a tracé et retracé son portrait : portrait physique et portrait moral :
Dès l'aube on admira mon étoile sereine, Le chemin devant moi s'étendait aplani : Mes parents me flattaient comme une jeune reine, Car j'étais un enfant béni.
.Mm fronl était si lier de sa couronne blonde,
Anneaux d'or et d'argent tant de fois cai Et j'avais tant d'espoir quand j'entrai dans le monde, Orgueilleuse et les yeux baissés.
Toutes les vanités vinrent charnier mon âme; L'hommage le plus beau soudain me fut rendu. Oh ! les brillants succès de poète et de femme, Succès permis et défendu.
Ainsi encensée, flattée comme une jeune reine, Delphine Gay aurait pu devenir fort déplaisante. Il n'en fut rien. Elle était bonne, trop grande de cœur et de caractère pour les vanités. Cet orgueil même qu'elle confesse ne choque pas. 11 est naturel, il est le simple rayonnement d'un beau visage, d'une belle âme; pour tout dire, une expression noble de la joie de vivre. Ce qui le prouve bien, c'est qu'elle était gaie, sans affectation ni raideur; elfè riait beaucoup et franchement, et souvent sans cause :
Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.
Elle riait trop au gré de Lamartine. Elle aimait les
robes de mousseline blanche et cette écharpe de gaze bleu
clair que le portrait d'Hersent a faite légendaire; donc
bonne enfant et simple au fond, c'est le mot unanime .
Il fallut bien cette bonne grâce et aussi l'ambiance romantique pour que jamais le ridicule ne pût l'effleurer. Dans le monde littéraire comme dans le monde des salons, elle était Corinne Ce rôle pris, elle s'y donna toute; et de 1822 à 1827, elle célébra, par des improvisations consciencieuses, tous le^ événements du temps.
En 1825, surtout, les circonstances la favorisèrent. D'abord, au mois d'avril, elle fut l'héroïne d'une bien belle cérémonie. Le baron Gros venait de décorer la coupole de l'église Sainte-Geneviève; pour lui faire honneur, pour faire honneur aussi à sainte Geneviève, Delphine Gay composa un hymne. Et elle le déclama solennellement.