LES GRANDES IMPROVISATIONS
Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports; Un céleste pouvoir secondait mes efforts ; Le Seigneur m'inspirait : sa divine lumière Embrasait de ses feux mon âme tout entière, Ht déjà l'avenir était changé pour moi ; Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi ; D'un orgueil inconnu je me sentais saisie ; Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie : Protège de mon cœur la pure ambition ; Je jure d'accomplir ta sainte mission ; Elle aura tous mes vœux, cette France adorée 1 A chanter ses destins ma vie est consacrée ; Dussé-je être pour elle immolée à mon tour, Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour Contre mes vers pieux s'armer la calomnie ; Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie, Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau l Oui, de la vérité rallumant le flambeau. J'enflammerai les cœurs de mon noble délire ; On verra l'imposteur trembler devant ma lyre : L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois, Viendra me réclamer pour défendre ses droits : Le héros, me cherchant au jour de sa victoire, Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire : Les autels retiendront mes cantiques sacrés, Et tiers, après ma mort, de mes chants inspirés, Les Français, me pleurant comme une sœur chérie, M'appelleront un jour Muse de la patrie !
Muse de la Patrie! voilà qu'elle a trouvé son rôle. Déjà, depuis ses premiers succès, sa mère l'appelait hardiment : la Muse. Maintenant ce titre s'est rehaussé d'un mot héroïque. Cependant Delphine Oav ne prête pas à la raillerie : il y a tant de générosité dans sa jeunesse, tant d'émotion vraie dans sa voix.
Au seul point de vue littéraire, la Vision a bien des défauts. Elle nous paraît d'un autre temps avec ses images démodées qui marquent trop sa date; avec ses allégories qui nous semblent surannées comme la cérémonie ellemême, le carrosse du sacre et les costumes. Et ici nous retrouvons une des faiblesses de Delphine Oay : elle ne sait
pas vivifier un thème, le colorer d'images éclatantes comme le fait Victor Hugo. Sa façon de voir est mondaine, donc conventionnelle. Très habilement elle compose son tableau, dispose toutes sortes d'artifices. Ceci dit, reconnaissons qu'une vraie flamme parcourt ce cadre un peu figé; elle a le cœur si bien placé, les yeux si purs, cette jeune Muse de la Patrie.
La Vision eut grand succès. Delphine Gay, toujours protégée par Mme de Duras, fut reçue par le roi, qui lui accorda une pension de cinq cents écus. A ce moment, elle est heureuse, elle voit se lever son étoile. Déjà ses amis ont recours à sa jeune gloire. Faut-il quêter en faveur des Grecs? C'est à elle que Villemain s'adresse, et elle lui répond :
Vous le voulez : qui peut résister à sa voix
Lorsque l'éloquence commande?
Pour ceux que votre esprit eût charmés autrefois, Pour ces Grecs malheureux voilà mon humble offrande. La Fortune en fuyant m'a ravi ses trésors,
Et ma richesse est dans ma lyre ; Je n'ai, pour seconder vos généreux efforts, Que les bienfaits de ceux qui daigneront me lire. Puisse ma faible voix, unie à vos accents, Rendre à ce beau pays tout le bonheur du nôtre !
Puissent un jour les Grecs reconnaissants, Sur le marbre sacré de leurs murs renaissants
Graver mon nom auprès du vôtre 1
Paris, 25 août 1825.
Le général Foy vient-il à mourir? C'est encore elle qui élevé la voix, et la dernière strophe de son poème, strophe gravée sur la tombe, est d'une sobriété magnifique :
Hier, quand de ses jours la source fut tarie, La France, en le voyant sur sa couche étendu, Implorait un accent de cette voix chérie... Hélas 1 au cri plaintif jeté par la patrie C'est la première fois qu'il n'a pas répondu.
C'est ainsi que commence à se dérouler cette succession de triomphes sans précédent dans l'histoire des femmes, et qui conduira Delphine Gay jusqu'au Capitole.
Lorsque Charles X avait reçu Delphine Gay, il avait mêlé à ses compliments de sages avis. Le roi avait ses raisons pour mettre en garde la jeune fille. Alors qu'il n'était que prince d'Artois, certains courtisans lui avaient maintes fois suggéré que Mlle Delphine Gay, belle et sans fortune, pourrait être de quelque intérêt dans sa vie. Mais le prince avait été très affecté par la mort de Mme de Polastron. Il avait pris des résolutions, réformé sa vie et ne voulut rien entendre. D'ailleurs, s'il avait rencontré Delphine Gay chez Mme de Duras, il devait savoir qu'elle était fière, d'une honnêteté irréprochable et qu'elle n'eût jamais accepté un rôle équivoque. Néanmoins il n'oublia pas cet incident; et quand il donna audience à la jeune Muse, il lui conseilla de craindre les périls et de voyager pour les éviter.
Les dames Gay suivirent cet avis. Elles partirent pour la Suisse et l'Italie en 1826, vers le milieu de l'été, et ne revinrent en France qu'au printemps de l'année suivante. Le voyage fut très agréable. Tout le long de la route, Delphine ne recueillit que des admirations. A Lyon, l'empressement fut même si grand qu'elle ne pouvait paraître au balcon de l'hôtel sans qu'une foule se pressât pour la regarder. Mme Desbordes-Val more, qui ne la connaissait pas encore et la vit de loin, le jour de l'arrivée, la trouva
imposante comme la Rachel de la Bible . Le lendemain, quand elle reçut sa visite, elle apprit vite que cette Rachel
était bonne, vraie comme sa beauté .
Après une halte de quinze jours à Lyon, les dames Gay reprirent leur route. Le grand événement du voyage fut leur rencontre avec Lamartine. Ce dernier était secrétaire
d'ambassade à Florence, et Delphine lui avait été recommandée par le marquis de la Grange qui était alors amoureux d'elle. Ce fut près des cascades du Vellino qu'il vit pour la première fois la jeune fille.
Pour la rejoindre, il avait quitté au matin la ville pastorale de Terni, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée sonore ; pendant deux heures, dans une calèche légère du pays, il avait gravi la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite . 11 avait passé sous des voûtes d'arbres aquatiques tout dégouttants de l'éternelle rosée de la chute ». Son âme de poète s'était ouverte à . ce passage ruisselant de fraîcheur : Vapeur des eaux, verdure des prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers », grondement des eaux, il avait tout recueilli en lui. 11 arrivait aux célèbres chutes enivré de ces émotions; et ce fut là, devant < l'orage éternel des eaux » qui s'écroulent qu'il vit pour la première fois Delphine Gay.
Cette scène resta dans son souvenir comme un admirable tableau; et bien des années plus tard, dans son hommage funèbre à celle qui était devenue son amie, il pouvait encore évoquer et peindre cette radieuse apparition :
Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. 11 soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
La taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa posefses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait fortement sa robe; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace...
Si extraordinaire que cela paraisse, quand Lamartine dut prendre congé des dames Gay, après des heures i.nou-
bliables, il n'était pas amoureux de Delphine. Dans ce cadre romanesque elle lui était apparue comme « une déesse . C'est en poète qu'il l'avait vtie. D'ailleurs, avec sa beauté éclatante, son rire franc, la fermeté un peu virile de son caractère, elle ressemblait vraiment trop peu à Elvire. Mais tout de suite il vit qu'elle était bonne personne > (il dira plus tard bon garçon ), et la sympathie fraternelle, respectueuse, qu'il éprouva dès ce jour pour Alle, ne devait pas tarder à devenir la plus fidèle des amitiés.
Dès cette première rencontre, Lamartine invita les voyageuses à venir passer quelques jours à Florence. Elles acceptèrent, mais pour plus tard, car elles avaient hâte d'arriver à Rome.
Les voilà à Rome. Elles ne songent plus à travailler, comme elles en avaient formé le projet, tant elles se laissent entraîner, distraire par les impressions les plus diverses. Toute la journée elles vont se perdre dans les ruines , ces « ruines parlantes! Le soir, ce sont des dîners, des concerts, des bals; le matin, des cérémonies religieuses. Elles aiment ces pompes sacerdotales qui font de Rome « comme une espèce de cour du ciel ». Mais elles n'en oublient pas pour cela leurs amis de France. Sophie Gay écrit à Jules de Rességuier que les deux pèlerines ne voient rien de beau, de saint, de poétique, sans penser à leur aimable troubadour .
Leur séjour à Rome fut coupé par divers voyages : voyage à Florence, voyage à Naples. A Florence, c'est Lamartine qui les attirait. Il les avait invitées avenir le voir; il avait prédit à la jeune Muse qu'elle ne serait vraiment inspirée que là. Et pour se rappeler à son souvenir, dès le commencement de septembre, il lui avait envoyé la première partie de son admirable élégie sur la Perte de l'Anio. Un désastre venait de se produire : une inondation, bientôt suivie d'un éboulement, avait détruit les belles cascades de Tivoli, ces cascades que l'on croyait devoir durer autant que les Odes d'Horace .
Italie, Italie, oh! pleure tes collines
chantait Lamartine. Delphine Gay fut bien heureuse et bien fière en recevant ce poème. Elle le lut chez le duc de Laval- Montmorency, ambassadeur de France à Rome; elle en fit part à ses amis. Enfin, au commencement d'octobre, sa mère et elle partaient pour Florence afin de remercier le poète.
A leur retour elles trouvent Rome en fête. Des marins français viennent de racheter des romains captifs chez les musulmans. L'ambassadeur offre un dîner aux libérateurs, et Delphine Gay, toujours Muse de la Patrie, récite une pièce île circonstance : le Retour des romains captifs à Alger. Le succès fut si vif que le pape lui-même voulut recevoir la jeune fille, lui donner sa bénédiction et ses plus saints encouragements.
Certes, ce sont là de bien belles impressions. Mais elle ne s'en contente pas. Puisqu'elle est venue chercher îles inspirations, des comparaisons dans ces contrées si riches en souvenirs -, elle veut voir plus loin, éprouver encore. En mars 1S27, nos voyageuses sont à Naples. Delphine y arrive malheureusement bien encombrée d'érudition, l'esprit trop plein de ses lectures; néanmoins, elle sentira le charme de la baie, la séduction de -l'atmosphère :
Naples, divin séjour, jardin de l'Italie, Où le palmier grandit sous un constant soleil, Où l'orgueil se repose, où la gloire s'oublie : Où, d'un volcan muet redoutant le réveil, On voit par le danger la paresse ennoblie ; Où, joyeux sans sujet, enivré sans amour, Agité sans désir et rêveur sans tristesse, Des vagues mesurant la lenteur, la vitesse, Une barque lointaine occupe tout un jour ; Où, sous les doux regards de l'objet qu'<»n adore, Le bonheur le plus pur s'embellirait encore : Où l'on souffrirait moins d'un regret douloureux. Où dans l'exil enfin l'on pourrait être heureux !
Voilà des vers vraiment sincères et qui enveloppent! Mais Delphine Gay ne perd pas de vue bien longtemps sa gloire. C'est qu'elle pense sans cesse à Corinne, et elle
aussi veut s'exalter, improviser. En 1811 Lamartine aurait, nous dit-on, « parcouru l'Italie le livre de Mme de Staël à la main ; du moins, à Procida, il sut bien vite oublier son guide. Cet heureux oubli, comment Delphine Gay le connaitrait-elle? Elle ne porte pas Corinne clans ses mains mais dans son cœur, dans toute son âme : c'est elle-même qui est Corinne.
Pompéi, la voici à Pompéi, la ville ressuscitée. Va-t elle la regarder en poète ou bien comme de Brosses, Caylus ou Cochin, en archéologue? Ni l'un ni l'autre. Elle a emporté les lettres de Pline; et au lieu de goûter la douceur de l'air sur la cité morte, elle fait des efforts d'imagination. Elle ne regarde pas, elle évoque. C'est qu'une catastrophe, fût-elle vieille de près de dix-huit siècles, est un beau sujet: Delphine Gay ne manquera pas d'écrire le Dernier jour de Pompéi :
0 désastre ! ô terreur ! effrayante merveille ! Dans le sein des Enfers un volcan se réveille. Par de sombres vapeurs les astres sont voilés ; Les fleuves sont taris sous les rocs ébranlés ; Les cités ont frémi sur leur base mouvante ; Les îles sur les flots reculent d'épouvante ; Renversant des Romains les orgueilleux travaux, De la terre, soudain, sortent des monts nouveaux ; Du Vésuve en fureur on voit tomber la cime. Un tonnerre inconnu gronde au sein de l'abîme ; La montagne de feu se couronne d'éclairs ; L'orage souterrain éclate dans les airs, Lance des tourbillons de cendre et de fumée, Et du gouffre jaillit une gerbe enflammée!
Suit tout un poème aux vers tendus, laborieux, et qui voudrait bien ressembler à l'admirable Déluge de Vigny. Comme Corinne, elle improvisa au cap Misène, comme Corinne enfin elle fut reçue membre de l'Académie du Tibre et couronnée au Capitole. Cette apothéose eut lieu le 16 avril 1827 - en présence de tout ce que Rome comptait de citoyens distingués et illustres .
On me reçut poète au pied du Capitole, Où le Tasse fut couronné.
Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, elle ne manqua pas de rencontrer son Oswald . C'était un haut personnage, peut-être un prince romain, et qui lui aurait donné un palais. Elle refusa. Elle préférait le toit de sa mère et sa chère France. Devant le Tibre et l'Adriatique, Mme de Staël n'avait-elle pas regretté « le petit ruisseau de la rue du Bac ? Ah! que Delphine la comprend! Maintenant qu'elle est loin, elle apprécie mieux que jamais le charme de la France, son élégance, sa gaieté. Malgré l'admiration qui l'entoure, malgré l'amitié de la reine Hortense (1), elle a hâte de quitter Rome; ses amis lui manquent et aussi les livres nouveaux qui sont Là-bas « beaucoup plus rares que des diamants .
Elle rentre donc, elle salue avec joie la Saône, le Rhône impétueux, l'Isère. Dans une longue épître à sa sœur, la comtesse O'Donnell, elle chante les émotions du retour et passe en revue ses souvenirs. Ah! elle n'a pas é'.é infidèle. Dans toute l'Italie, elle n'a cherché que héros français, victoires françaises; elle s'est souvenue de. Bayard, de ( j;>ton de Foix, de Bonaparte. Dans ses triomphes mêmes, que voyait-elle? La joie de rapporter ses couronnes en France.