‹ Mme de GirardinChapitre 19 sur 104 · DÉCEPTIONS DE DELPHINE GAY · texte numérisé non relu

DÉCEPTIONS DE DELPHINE GAY

Dont la splendeur effraie et séduit tour à tour, N'est qu'un phare allumé pour attirer l'amour ; Qu'il vienne !... Sans regret et changeant de délire, Au pied de ses autels j'irai briser ma lyre ; Mais dois-je désirer ce bonheur dangereux ?

Hier, il m'en souvient, je fis un rêve heureux :

L'être mystérieux qui préside à ma vie,

Ce fantôme charmant dont je suis poursuivie,

Hier il m'apparut, triste, silencieux;

La langueur se peignait sur ses traits gracieux ;

Moi, sans plaindre sa peine et d'espoir animée,

En le voyant souffrir je me sentais aimée...

Il ne l'avait pas dit... Non... mais je le savais,

Et bientôt j'oubliai... (ma mère, je rêvais !.-..)

J'oubliai de cacher le trouble de mon âme ;

Il le vit ; et ses yeux, pleins d'une douce flamme,

Pour m'en récompenser l'excitaient tendrement,

Et mon cœur se perdait dans cet enchantement.

Toi-même en souriant contemplais mon supplice

D'un regard à la fois maternel et complice.

Dieu ! que j'étais heureuse ! et pourtant... je pleurais î

Et ce bonheur parut redoubler tes regrets :

Celui que nous pleurons manquait à notre joie,

Car je n'espère plus qu'un rêve nous l'envoie ;

Un rêve peut créer le plus doux avenir,

Mais il n'enlève pas le poids d'un souvenir ;

Quand la source des pleurs ne peut être tarie,

La plus puissante joie est d'avance flétrie.

Mon songe est effacé... Je suis seule; dis-moi, Celui qui doit me plaire est-il connu de toi ? Viendra-t-il, devinant le rêve qu'il m'inspire, Sur un cœur qui l'attend réclamer son empire? A ma jeunesse enfin servira-t-il d'appui? Ah ! si le Ciel un jour devait m'unir à lui !... Mais non, éloignez-vous, séduisante chimère ; En troublant mon repos, vous offensez ma mère ; Tant qu'elle m'aimera, qu'aurai-je a désirer? Rien... un si grand bonheur me défend d'espérer !..

Taris, 1823.

40 MADAME DE GlfcARDÎN. — CHAP. III

Cette pièce est de 1823. Des années ont passé. Où estil donc, celui qui doit lui plaire, celui qui doit l'aimer? Au Cénacle, parmi tant de jeunes admirateurs, Alfred de Vigny a été le seul à s'éprendre d'elle; mais tous deux manquaient de fortune, et Mme de Vigny ne voulait pour son fils qu'un mariage riche. Voiià un premier projet abandonné. Quant à celui qui se forma parmi les intrigues, dans le cercle du comte d'Artois, Delphine Gay l'ignora sans doute. Si elle l'avait connu, elle l'aurait repoussé avec une noble indignation; et c'eût été une tristesse, un dégoût encore. Quand viendra-t-il donc le jour < où le bonheur sera toute sa gloire ? En Italie, elle a refusé une union flatteuse. Ce n'est pas un mariage de vanité qu'elle veut faire; et - elle le sent bien - le riche étranger qui demandait sa main ne la voulait que par orgueil. A son retour en France, autre déception cruelle : dans le monde, on l'avait longtemps fiancée au marquis de la Grange, celui-là même qui les avait mises en relation, sa mère et elle, avec Lamartine. Et voilà qu'au mois de juin 1827 le marquis de la Grange épousait une autre jeune femme. Delphine Gay sentit vivement l'injustice de cet abandon. Pourquoi donc n'est-elle pas aimée, elle si belle, si généreuse, si digne de l'amour? C'est que dans le monde tout est calcul, hypocrisie. Son âme ne voulait pas croire à tant de laideurs, mais déjà son esprit les voit, les devine. Comme la vie est différente de ce que ses rêves lui avaient montré!

Autre découragement. Parce qu'elle est trop fiere pour se plaindre, trop spirituelle pour paraître triste ou mélancolique, le monde la croit froide et indifférente. Il ne la juge que d'après son rire, d'après ses succès :

Dans le monde on exclut la jeunesse de l'ame :

On veut que la langueur soit l'amour d'une femme;

< )n la juge insensible alors qu'elle sourit :

» mi ne croit plus qu'elle aime en gardant de l'esprit

Sans doute, elle essaie bien de se défendre. Elle répond :

Vous blâmez ma froideur et ma légèreté; Mais, en ces lieux, l'usage impose la gaîté.

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