LE TABLEAU DU SIECLE
entières, et je dis quelquefois : « Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce fatras de bagatelles.
En réalité, tout comme Mme de Sévigné, Mme de Girardin sait que ses lettres sont charmantes; et elle prend goût a son succès. Elle veut tout voir - pour avoir à dire ; elle veut donner une idée des choses, « non pas à vous, Parisiens qui savez tout, ou qui ne tenez pas à savoir, mais à vous, amis de province dont nous sommes ici le fidèle correspondant ». Cependant, c'est encore à Paris que les lecteurs prennent peut-être à ce courrier le plus de plaisir. Ces lecteurs, nous les comprenons; qu'il leur est aisé d'aimer le vicomte de Launay, cet ami prompt, ingénieux, qui leur dit justement ce qu'ils veulent savoir, ce qu'ils chuchotent, ce qu'ils aimeraient avoir pensé et trouvé euxmêmes.
Pour nous, les feuilletons de Mme de Girardin ne peuvent avoir cet intérêt d'actualité; mais ils en ont un autre, aussi vif peut-être : ils nous offrent le tableau le plus pittoresque et le plus vivant qui ait été tracé du Paris de Louis Philippe . Les contemporains l'avaient bien deviné : < Quelle mine inépuisable pour les romanciers de l'avenir, lorsqu'ils voudront peindre cette époque, s'était écrié Gautier. Toute l'époque est là en effet, < semaine par semaine, avec ses moeurs, ses modes, ses ridicules, ses tics, ses façons de parler, ses engouements, ses folies, ses fêtes, ses bals, ses soirées intimes, ses commérages, jugée par cet élégant vicomte dont la badine cingle si bien .
Mais comment tout voir et tout observei ■? Les historiens sont bien heureux, s'écrie Mme de Girardin; l'histoire du passé, ce n'est rien à écrire; avec un peu d'imagination, on peut s'en tirer; mais l'histoire du présent, voilà qui estdifficile à faire. Voir et comprendre en même temps, ce n'est pas commode; d'ailleurs le présent n'aime pas être
raconté; il s'arrange toujours de manière à déjouer les narrateurs; il entasse tous les événements à la fois pour embrouiller la vérité, comme les directeurs de théâtre donnent toutes leurs premières représentations le même jour pour dérouter la critique. Que le vicomte dé Launay ne se plaigne pas. Si grandes que fussent les difficultés, il s'en est joué. Ah! que ses imitateurs et ils furent innombrables - ont dû l'envier. Ceux-là se sont épuisés en vain; car ce n'était pas seulement la verve qui leur manquait, mais aussi l'adresse; haletants, éperdus, ils partaient trop tôt, arrivaient trop tard, trouvaient les portes des salons fermées. Enfin et surtout, ce qu'ils n'avaient pas, c'était le secret de la comédie.
Tandis que Mme de Girardin avait le secret de toutes les comédies, grandes ou petites . Son salon, que visitaient tant d'amis illustres, s'emplissait de tous les échos; si bien que certains lecteurs se demandaient, avec une naïveté inquiète, si elle ne possédait pas vraiment la canne enchantée et le lorgnon magique dont elle nous a conté l'histoire.
Ce règne bourgeois de Louis-Philippe, Mme de Girardin n'en fait pas seulement la chronique : elle le compare et elle le juge. Ah! qu'elle regrette les élégances du temps passé! Au moment de la mort de (maries X, alors que la cour par raison politique se dispense de porter le deuil, celle qui fut Delphine Gay pleure pour elle-même et sans prétention le roi de la vieille France chevaleresque, brillante et poétique, de la France dame de qualité, de la France enfin qui n'est plus ».
Les bonnes actions ont, dit-on, remplacé les bonnes manières, et cela vaut mieux. Le roi citoyen convient plus à nus mœurs que le roi gentleman. Le vaisseau de l'État n'est plus un superbe navire aux voiles dépendantes que les vents capricieux font