‹ Mme de GirardinChapitre 32 sur 104 · COMMENT DE LAL'XAY A JUGÉ SON TEMPS S · texte numérisé non relu

COMMENT DE LAL'XAY A JUGÉ SON TEMPS S

voguer au hasard ; c'est un lourd bateau à vapeur, chargé de charbon et de pommes de terre, partant à heure fixe, arrivant à jour fixe au port qui lui est assigné. Il ne dit pas, comme Agamemnon :

« Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune! »

Que lui importe à lui? tant que le charbon brûle et que les patates cuisent, il roule, car le vaisseau de l'État ne vogue plus. Cela vaut mieux sans doute pour le passager et pour tout le monde, pour vous surtout qui vivez de petits amendements et de longs rapports, vous qu'une loi de tabac et de betteraves intéresse des mois entiers; mais pour nous, qui n'aimons que les arts et les plaisirs, nous regrettons le beau navire et le vieux monarque des temps passés, parce qu'il emporte avec lui nos souvenirs, parce que nul ne savait mieux dire une gracieuse parole et faire plus à propos un noble présent, parce qu'il était éminemment royal, ce qui était quelque chose dans sa position, parce qu'enfin il avait la tradition, comme on dit au théâtre, et que la tradition se perd avec lui.

Pauvre brave Louis-Philippe! Mme de Girardin ne lui pardonne pas son grand amour des étrangers . Ce qu'il faut pour être bien traité au château, ce n'est pas un grand mérite, une grande réputation, ni même un grand nom français, c'est un accent étranger quelconque. Et elle se hâte d'ajouter : l'accent anglais en particulier. Mais, avec les étrangers, qui trouve-t-on au bal de la cour? une collection de bourgeois » sans élégance, sans manières; des femmes qui disent à la reine, après avoir salué Madame la duchesse de Nemours, nouvellement mariée et parée de toutes les grâces : Je remercie bien Votre Majesté de m'avoir fait faire la connaissance de Madame .

Quant au roi lui-même, il est roi constitutionnel, et c'est assez dire; au demeurant bon père de famille, bien intentionné et brave homme. Voyons-le à l'œuvre. Il s'occupe assidûment des travaux du musée de Versailles. Il pa des heures entières à parcourir ses immenses galeries, et les personnes de sa suite, qu'une aussi vive exaltation ne soutieni pas, sont parfois exténuées de fatigue. Quand la nuit vient, les promenades dans le palais se continuent aux

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flambeaux; des candélabres ambulants, c'est -à-dire des bougies réunies sur le même plateau, auquel tient un long manche que termine un valet de pied, suivent le roi dans tous ses mouvements, et se placent en cercle autour de lui quand il s'arrête devant un tableau. » Enfin Louis-Philippe sauve ce Versailles que les rats et les députés allaient détruire ; mais quel regret de voir des murs en bois de chêne et des pâtes et du carton-pierre au lieu des marbres et des lambris d'or. A qui la faute? Le premier devoir d'un souverain, c'est de comprendre son époque; le premier devoir d'un monument, c'est de la représenter. Il nous semble qu'en cela Louis-Philippe et le nouveau Versailles ont bien rempli leur devoir.

Auprès du roi, voici ses enfants. Admirables, ces enfants! Le jour de l'inauguration de l'obélisque, sur la longue avenue des Champs-Elysées où se presse la foule, regardons passer la voiture royale : « Les princesses étaient dans le fond de la voiture; le roi des Français, le roi des Belges, étaient sur le devant. M. le duc d'Orléans était entre eux deux; il était assis de manière à laisser plus de place aux deux rois, mais de manière aussi à cacher presque entièrement son père. 11 avait tant de grâce et d'élans charmants ce duc d'Orléans qui adorait la France, la beauté, les arts, et qui avait pour amis Delacroix, Diaz et Vernet. Mme de Girardin, qui aimait les natures généreuses, l'a regardé d'un œil charmé; et elle a fait bon accueil à sa fiancée, cette Hélène de Mecklembourg qui avait l'air princesse > et qui disait : 11 m'a semblé que j 'étais née pour devenir* Française.

Enfin, comment Mme de Girardin eût-elle parlé sans émotion de cette princesse Marie qui défendait auprès de son père Decamps et Hugo, qui sculptait une statue de Jeanne d'Arc et élevait s'éteindre en disant : Je meurs de ce qui fait vivre.

Non, Mme de Girardin n'a pas été injuste pour cette famille si belle, si épanouie. Mais en même temps comme elle sait louer le duc de Bordeaux, comme elle parle avec chaleur du prince Louis qui cherche une patrie >. Pour

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juger avec une liberté généreuse, rien ne la retient; elle ne veut être d'aucun parti; que dis-je, selon l'admirable mot de Lamartine : Elle est du parti du beau en toutes choses. »

Oui, du parti du beau en toutes choses. Certes, la plupart des chroniques de Mme de Girard in sont de la comédie, et de la bonne, de l'excellente; mais, à côté de l'ironie, voici l'enthousiasme : Ceux « qui possèdent un grand pouvoir n'ont pas le droit d'être indifférents et dédajgneux ». Elle n'a été ni indifférente, ni dédaigneuse. C'est qu'elle était femme par le cœur, par la bonté, par l'ardeur à se dévouer et aussi « par la vivacité des impressions », par la sincérité des élans. Qui défendra-t-elle? Ceux qui en sont dignes et tout d'abord ses grands amis, ses glorieux amis dont elle est si fière. Faut-il les délivrer des sots et des envieux, faut-il arracher aux critiques leur œuvre nouvelle? Mme de Girardin aura tous les tons; elle sera railleuse, elle sera éloquente. Écoutez-la :

M. de Lamartine a prononcé un beau discours d'homme d'État, et soudain MM. les journalistes se sont mis à crier : Au poète ! Est-ce que c'est bien spirituel d'appeler toujours un homme politique du nom de sa profession? Si l'on en faisait autant pour vous autres, messieurs, que diriez- vous? Si, par exemple, au lieu de vous traiter en publicistes, on vous désignait aussi chacun par votre ancien métier; si au lieu de dire : Le Courrier français croit que l'Europe nous a offensés, on disait : M. Léon Faucher, précepteur des enfants de M. Dailly, croit que l'Europe nous a offensés; si au lieu de dire : Le National accuse l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde, on disait : Les marchands de bois du National accusent l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde; si au lieu de dire : Le Constitutionnel conseille à M. le prince de Metternich, etc., etc., on disait : Les bonnetiers du Constitutionnel conseillent à A\. de Metternich, etc., etc., est-ce que vous trouveriez cela de bon goût? Non, sans doute. Eh bien, alors, pourquoi reprochezvous toujours, tous les matins, à M. de Lamartine d'être un poète, et pourquoi ne voulez-vous pas absolument qu'un poète fasse de la bonne politique, puisque vous en faites bien, vous autres, de la politique, vous qui êtes des marchands de bois

ço MADAME DE GIRARDIN. — CHAP. IV

retirés, des bonnetiers découragés, des apothicaires désenchantés! Vous a-t-on jamais contesté le droit de renverser les ministères et de bouleverser l'Europe? Pourquoi donc alors refusez-vous le droit de discuter les questions d'État à un grand poète, c'est-à-dire à un homme dont le métier est de sonder les cœurs, d'étudier l'histoire, d'éclairer les peuples, de juger les rois et d'interroger Dieu:

Voilà le ton, voilà les ripostes. Qu'ils se taisent maintenant, ces bavards sans idée, ces intrus de la politique moderne . Place au talent, à la poésie. Nous avons bien voulu descendre au rang de feuilletoniste, nous avons courageusement renoncé à notre poésie à nous, mais nous n'avons jamais pu renoncer à la poésie des autre-

Revenons à la comédie, elle ne manque pas. La société parisienne offre aujourd'hui le spectacle le plus bizarre que l'observateur puisse jamais regarder : c'est un mélange de luxe et de grossièreté, de recherche britannique et de négligence française, de ridicules politiques et de terreurs révolutionnaires dont il est difficile de se faire une juste idée.

Dans cette société, les légitimistes se tiennent à l'écart. Ils sont « le monde grave, aristocratique pur, le inonde dépositaire des anciennes vertus, des anciennes croyance Ce monde retranché, inaccessible, chez qui la dignité n'est plus seulement une nature , mais un système , c'est le fameux faubourg Saint-Germain, celui qui ne va jamais au spectacle, et qui semble s'être dévoué à expier dans une profonde retraite tous les plaisirs que se donnent les autres quartiers de Paris . Dans ce monde où l'on s'ennuie , les jeunes filles valsent par faveur et n'ont que des « robes à ourlet », sans le moindre petit volant. Aussi, que de railleries dans l'autre monde, plus mêlé sans doute, mais où l'on s'amuse. Les uns disent : Ils ne sortent jamais, ils ont de vieux chevaux qui tirent péniblement de vieilles calèches fermées; les femmes portent de petites douillettes marron, pauvres, étroites, et ils ont deux cent mille livres de rente; cela fait pitié! »

Voilà ce que disent les vaniteux, les parvenus; mais ce n'est pa^ Mme de Girardin qui méprisera les vieilles

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