‹ Mme de GirardinChapitre 33 sur 104 · COMMENT DE LAUNAY A JUGÉ SON TEMPS · texte numérisé non relu

COMMENT DE LAUNAY A JUGÉ SON TEMPS

calèches . Elle aime la noblesse, elle la voudrait grande, digne de respect et d'admiration; malheureusement, dans ce parti qui devrait être l'élite même, pourquoi faut-il déplorer tant de désordres? Que font-ils ces jeunes gens héritiers de noms magnifiques?

Ils ne vont pas aux fêtes de la cour, fi donc ! ils y trouveraient leur notaire et leur banquier ; mais ils vont au bal chez Musard ; là, du moins, ils trouvent leur valet de chambre et leur palefrenier : à la bonne heure ! On peut, sans se compromettre, danser en face de ces gens-là. L'esprit de parti a découvert une mine de scrupules inouïs, de délicatesses étranges, auxquels, heureusement, nous ne comprenons rien ; aujourd'hui, grâce aux nouvelles susceptibilités de la politique, servir son pays comme officier, comme diplomate, comme magistrat, c'est parjurer sa foi, c'est être indigne de son nom ; mai1?, en revanche, passer sa vie à fumer, à jouer, à boire, à médire avec une danseuse des femmes du monde qui ont eu l'esprit de se moquer de vous ; se livrer sans colère aux propos les plus grossiers ; ne vivre enfin ni pour l'étude, ni pour le cœur, ni pour la gloire, cela s'appelle garder ses convictions, être fidèle à une noble cause, comprendre enfin tous les devoirs de son rang et de son nom.

Mais voyons aussi le faubourg Saint-Honoré, la Chausséed'Ântin le Marais, c'est-à-dire le monde qui s'amuse . Ah! que Mme de Qirardin le connaît bien; tout en raillant, elle s'y intéresse; elle aime les bals, ces bals si beaux, si élégants, si merveilleusement ordonnés, les pyramides de fleurs, les soleils de bougies, et le décor éblouissant scintille sur ses pages.

Néanmoins, elle a des regrets, elle se souvient des belles années de sa jeunesse. En ce temps heureux, les mœurs étaient délicates, les manières courtoises; les hommes ne faisaient pas des visites - en bottes » et ne parlaient pas comme des cochers de fiacre ; la conversation avait de la grâce, de l'imprévu et bénéficiait de loisirs charmants. Sous Louis-Philippe les beaux jours se passent à parler politique dans des salons pleins de fumée . Ce n'est pas la bienveillance de l'accueil, l'agrément de l'esprit que l'on

remarque auprès d'une femme, c'est le luxe de l'appartement. La passion de l'argent qui règne en maîtresse a fait naître des goûts vulgaires, des formes grossières de la vanité.

Le moindre canapé vaut cent louis, le moindre lustre vaut douze à quinze mille francs. Les ornements d'une fenêtre représentent la dot d'une fille, les meubles d'un salon coûtent ce que coûterait l'éducation d'un fils, les joujoux du boudoir sont la rançon d'un roi. Les cheminées ont des housses de velours avec des franges d'or, les fauteuils ont des manchettes de dentelles ; les lambris sont cachés sous des étoffes merveilleuses, brodées, brochées, lamées et si épaisses, si fermes, qu'elles se tiennent debout d'elles-mêmes, et pourraient au besoin soutenir les murs qu'elles recouvrent s'ils venaient à fléchir; ceci n'est pas une plaisanterie, les tentures d'un salon sont en proportion aussi épaisses que les murs sont minces.

Ce décor pompeux n'a pas seulement le défaut d'être laid, d'être monotone; son plus grand tort, c'est d'être obsédant. On ne vit que pour lui, on ne parle que de lui. Dans les conversations, il n'est question que de cristaux, que de porcelaines, que de dîners servis à la russe. Du moins, sur ce fond trop riche, voici les variétés de la mode, ses ingéniosités, ses trouvailles; voici les robes d'organdi à petits volants, les manches à bouillons, les canezous de mousseline brodée; de page en page les tableaux changent Ah! les jolis tissus roses chinés de bleu, roses rayés de gris, roses tigrés de vert! Avec leurs nuances pastorales, comme ils nous plaisent mieux que les carreaux, ces grands carreaux rouges et blancs dont le courrier du 4 mai 1844 signale avec horreur la brusque invasion. Remarquons au passage certaine robe de taffetas bleu ciel garnie de trois volants bordés de petites franges blanches, et aussi cette robe de gros de Naples citron que Mme de Girardin signale, en tant que - souvenir d'admiration . Et nous sourions à ces capotes de paille de riz, à ces tire-bouchons vaporeux, à ces bijoux de cornaline, à toutes ces élégances maintenant démodées et fraîches pourtant, là, sous nos yeux.

Page 1