ÉTAT DU THÉÂTRE VERS
Que faut-il entendre par ce nouvel état du théâtre ? Dès 1838 une réaction classique se prépare, se manifeste déjà par des symptômes significatifs. Sans doute, depuis 1830, le drame romantique a triomphé; c'est lui qui est maître des grandes scènes; et les auteurs les plus attardés, les plus conservateurs de formules, ont dû se résigner à des compromis. La tragédie est en déroute; que dis-je, c'est avec Talma qu'elle est morte, bien morte, semble-t-il.
Or, voilà qu'en 1838 une jeune fille de dix-sept ans, une débutante, la ressuscite. Mlle Rachel s'est révélée; elle marche, parle et commande en reine. Elle a la fierté d'une princesse; avec elle Hermione et Phèdre ont reparu dans leur dignité, dans leur vie intense.
Mais Mlle Rachel est juive; aussi certains détracteurs se plaisent-ils à prétendre que son triomphe « est une affaire d'association nationale ». C'est Mme de Girardin qui leur répondra dans son Courrier du 24 novembre 1 838. Elle leur dira que « nous entendons chaque soir vanter la jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent la plu^ grande confiance, de vieux amateurs de tragédies qui ont vu Talma, qui ont applaudi Mlle Raucourt, Mlle Duclu^nois et qui ne sont pas juifs du tout ». Deux jours après, le 26novembre, Mme de Girardin écrivait à Lamartine: «J'ai reçu aujourd'hui la visite de Mlle Rachel : elle est charmante et a tout à fait grand air. On ne dirait jamais la fille de bohémiens. Entre ces deux femmes exceptionnelles des relations se sont nouées; après l'admiration viendra l'amitié réciproque, et c'est la fille de bohémiens qui entraînera Mme de Girardin vers la tragédie.
Mlle Rachel était née en 1821 à Munf, dans le canton d'Argovie. Sa mère était d'une assez bonne famille; elle
était fille d'un négociant de Mulhouse, entièrement ruiné; et par amour, malgré l'opposition des siens, elle avait épousé un pauvre israélite d'Alsace. Tous deux se firent marchands forains; ils allaient de ville en ville, vendant des foulards, des mouchoirs, des rubans communs. Au cours de cette vie nomade, toute de souffrance et de privations, ils eurent seize enfants. La misérable tribu voyageait à pied, mais un gros chien caniche, qui s'appelait Mouton, portait les petits quand ils étaient trop fatigués. Parfois, dans les moments de détresse, deux des petites filles, Sarah et Rachel, chantaient dans les rues; quand elles chantèrent pour la première fois à Reims, elles avaient Tune cinq et l'autre quatre ans. En 1830, quelques jours après la révolution, elles chantèrent dans les rues de Paris : « Elles allumaient un cercle de chandelles et donnaient leur concert en plein vent. » Un soir, Choron vint à passer et les écouta; en professeur de chant perspicace, il devina la riche nature des deux petites, les fit entrer dans sa classe et à sa mort, en 1S33, elles furent reçues au Conservatoire. Sarah persévéra dans le chant; quant à Rachel, elle n'était encore qu'une enfant malingre, à la voix rauque et au regard fier. Le plus souvent elle restait silencieuse, presque taciturne; puis tout d'un coup elle avait « des gaietés ou des colères étranges . Bien qu'elle semblât presque disgraciée de la nature, de grandes ambitions emplissaient son cœur : elle se destinait à la tragédie.
Quelques années plus tard, la métamorphose était complète : ses admirateurs ne louaient pas seulement son intelligence, sa force tragique, mais aussi sa beauté, la dignité de son maintien, sa distinction enchanteresse. Dans les salons les plus recherchés, elle était reçue en amie. D'où lui venaient tant de privilèges? Où avait-elle pris ce tact parfait, ce secret de plaire, qui lui valaient un tel accueil? C'est le vicomte de Launay qui va nous le dire :
Ces grands égards que témoigne pour Mlle Rachel le monde parisien, ordinairement si plein de préjugés et de petites idées, sont-ils accordés seulement à son talent, qui est bienfait poulies mériter? Nous ne le pensons pas. D'autres femmes artistes