‹ Mme de GirardinChapitre 66 sur 104 · ÉTAT DU THEATRE VERS 1S · texte numérisé non relu

ÉTAT DU THEATRE VERS 1S

ont eu, comme elle, un beau et noble talent, et l'on n'a pas fait en leur faveur cette flatteuse exception. Ce n'est donc pas à son talent que l'on rend cet hommage ; ce n'est pas non plu^ à son caractère, une si jeune fille n'a pas encore de caractère. A quoi donc rend-on cet hommage? direz-vous. Et vous serez bien étonnés quand nous vous répondrons : C'est à son rang. Le haut rang.de l'actrice!... Non, mais le haut rang de la personne ; car chacun est pour ainsi dire doué en naissant d'un rang individuel, dont il ne peut méconnaître les exigences, soit qu'elles l'entraînent à descendre, soit qu'elles l'obligent à monter.

Après des éloges si délicats, comment Rachel n'éprouverait-elle pas pour Mme de Girardin de la reconnaissance et de l'affection? Oh! elle n'y manque pas, elle n'est pas ingrate. En juin 1841, pendant son premier voyage en Angleterre (voyage triomphal s'il en fût jamais), elle prend plaisir à lui écrire. Dès son retour, la pleine confiance s'étant établie, Mme de Girardin, qui songe de plus en plus au théâtre, s'ouvre à Rachel de ses projets. Elle médite une tragédie, mais elle est inquiète, hésitante. Et tout de suite Rachel l'encourage, l'excite au travail; le 24 juin 1841, elle lui adressait de Bordeaux ces lignes :

Madame,

Je suis très occupée de ce que vous m'avez dit. Assurément, pendant mon séjour à Bordeaux, je ne manquerai pas de vous exciter par mes lettres à mettre la dernière main à votre œuvre. Je suis trop heureuse et trop fière de savoir par vous que mes lettres vous serviront d'aiguillon.

Et, quelques jours après :

Je rêve Judith et l'auteur de Judith. Notre conversation revient souvent à ma mémoire et j'espère que vous achèverez ce que vous avez si bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que je vous encourage ; j'en aurais de l'orgueil si je ne comprenais toute votre modestie.

C'est ainsi que Mme de Girardin, stimulée par Rachel, écrit pour Rachel sa tragédie de Judith.

Judith fut jouée pour la première fois au Théâtre- Français le 18 avril 1843. En ce début d'année, les événements dramatiques se précipitaient : le 7 mars, avec l'échec des Burgraves, le drame romantique avait essuyé sa grande défaite; un mois après, à l'Odéon, la Lucrèce de Ponsard était acclamée. La réaction classique, longtemps pressentie, triomphait le public, lassé des exagérations et du mélodrame, retrouvait avec joie les vieux Romains pendant quinze ans chassés de la scène. Il semblait qu'un sujet biblique pût être aussi bien accueilli. Cependant, malgré la belle création de Rachel, la Judith de Mme de Girardin n'eut que peu de représentations. Peut-être le sujet n'étaitil pas très heureusement choisi? Judith est une héroïne dont le rôle prête aux équivoques. Bayle et Voltaire ne lui ont pas ménagé les épigrammes; sur ce qui s'est passé dans la tente du général assyrien — et qui « reste mystérieux — les suppositions malveillantes n'ont pas manqué, ni les faciles ironies. Mais voyons sous quels traits Mme de Girardin nous a présenté son héroïne.

Judith, au premier acte, nous apparaît comme l'idole et l'espérance de Béthulie assiégée. Depuis plus de trois ans, veuve inconsolable, elle pleure et prie sur le tombeau de Manassé. Elle est célèbre par ses vertus, par sa sagesse. Osias, le gouverneur de la ville, ne prend pas d'arrêts sans la consulter; et les vieillards, jugeant ses mérites puissants près de Dieu, attendent d'elle le salut. Ils ont raison, le Seigneur prépare son heure. Aehior, chef des Ammonites et ancien allié d'Holopherne, a été fait prisonnier et amené à Béthulie; il révèle à Judith une étonnante nouvelle : I lolopherne l'a vuç, Holopherne l'aime. Et voilà que l'esprit de Dieu s'empare soudain de la jeune femme.

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