CHAPITRE X
Cette nuit d'avril était douce; la lune éclairait le fond d'une vallée où les têtards de saules et d'ormeaux confondaient leurs chevelures immobiles.
Sur le coteau voisin le château des Carneilles, autrefois masqué par des haies, montrait son aile droite dont la lune éclairait les briques neuves et les pierres d'angle.
Entre le manoir du Castel et ce château des Carneilles, si longtemps caché, le voisinage semblait immédiat. Le Castel avec son toit aigu, ses fenêtres à petits carreaux, ses balcons de fer forgé, ses volets verts, avait une autre figure que le château prétentieux et banal, qu'aucun massif ne
protéjjeait. Au-dessus de l' immense prairie qui confinait à son aile droite, il apparaissait nu, sans caractère et sans style; mais les bœufs, couchés en rond au haut de l'herbage, se détachaient pittoresquement sous la lune, non loin d'une haie feuillue qui s'allongeait du nord au sud comme un trait noir.
De loin en loin, dans le silence, un aboi prolongé de chien captif, un roulement de voiture, un cri d'oiseau nocturne.
Entre les ormes et les saules, au creux du vallon, une rivière étincelait. Plus haut des reflets dénonçaient l'ardoise d'une bouverie et les chaumes blafards d'un pauvre hameau blotti sous un bois.
Mme de la Galaisière, accoudée encore à son étroit balcon, à peine révélée par une faible lampe, rêvait devant ce paysage; la bouverie, le château, les masures, tout semblait endormi; mais juste en face de
MADAxME DE LA GALAISIÈRE 219
la sienne, une fenêtre s'ouvrit, une lumière brilla sur une fjrande ombre qui maintenant se penchait dans le vide. . .
LeForhu!... Si c'était lui...
Effrayée, la jeune femme éteignit la lampe, recula dans l'obscurité de sa chambre, puis, à tâtons, elle revint accrocher les volets et s'enferma.
Elle eut un mauvais sommeil; un rêve confus d'abord, puis plus précis, plus agité, car les fantômes l'avaient ressaisie; elle galopait avec eux dans une forêt, à la poursuite d'un cerf fantastique dont la ramure se détachait sur un ciel rouge. . . Elle entendait une voix qui l'appelait; c'était la voix d'un cavalier dont elle aimait le rire et les yeux. . . Puis le décor changeait : le cavalier doucement se rapprochait d'elle et doucement leurs chevaux traversaient une lande et pendant que la nuit tombait sur les bois, un chant s'élevait au
loin, mélancolique, troublant, douloureux...
Y aurait pas de violettes
Sans le printemps, Ni d'amours, ma brunettc,
Sans les amants.
« C'est un chœur de paysans, disait quelqu'un... » Mais la voix n'avait plus le même son, elle résonnait dans une salle et, par la fenêtre ouverte, l'homme désifjnait une futaie dont les arbres montaient comme de minces colonnes vers le ciel... .c Tout cela est à moi, tout ici est à moi, répétait l'homme en la refjardant . . .
Écoute, lui disait-il, écoute une chanson ancestrale. .. La reconnais-tu? Les nôtres l'ont tant de fois chantée, ici même, à cette table où le hasard nous a réunis... Ah ! je t'ai longtemps désirée. . . " Tout au fond du cauchemar la scène changeait :
elle voyait subitement luire la lame d'un
couteau qui s'enfonçait dans les poils d'un fauve... le sang giclait...
Elle se réveilla... Où donc était-elle?
Vainement, elle cherchait, de ses yeux grands ouverts, quelque chose qui la renseignât. Il n'y avait sur elle qu'une ombre épaisse, autoin^ d'elle qu'un grand silence ponctué par les battements de son cœur.
Quand elle se rendit compte, elle poussa un soupir et murmura :
— Mon Dieu, ne m'abandonnez pas...
Le surlendemain, M. de la Galaisière en arrivant au Castel fut surpris de trouver les volets fermés.
Beaunoyer lui dit que depuis deux jours Madame avait donné l'ordre qu'on n'ouvrît rien, afin sans doute que la mai-
son eût l'nir d'être inhabitée, Madame ne voulant recevoir personne.
Le domestique ajouta :
— Madame est dans sa chambre avec Rose, qui lui tient compagnie, en attendant que Monsieur ennnène Madame, car elle veut nous quitter. Cela nous fait bien de la peine. Si l'on pouvait obtenir que Madame changeât d'idée... Elle était si bien dans les premiers jours.
LaGalaisière monta vivement l'escalier, une porte s'ouvrit et quand la jeune femme aperc^ut son mari :
— Vous allez m'ennnener.
Interdit, La Galaisière hésita, puis,
dans un frémissement d'inquiétude, il vint saisir les mains que sa femme lui tendait :
— Qu'est-ce que vous avez?
— Je vous aime, dit-elle.
— Vous voulez partir?
— Tout de suite.
— Moi qui comptais rester ici quelques joursavec vous. . . Simone, n'est-ce pas vous qui me l'avez demandé dans une lettre?
— Je ne veux plus, je ne peux plus.
— Comme vos mains sont brûlantes !
— Oui, j'ai la fièvre. Emmenez-moi.
Rose aida sa maîtresse à descendre.
Beaunoyer se tenait en bas, à la portière de l'automobile. Les vieux serviteurs pleuraient. Tout à coup, leur maîtresse jeta un cri en les attirant contre elle... Ce fut tout. La voiture démarra.
Quelques minutes plus tard, les Beaunoyer, penchés tous les deux à la fenêtre de la chambre que Madame avait quittée, attendaient que l'automobile reparût au haut des champs, sur la route des Carneilles. La route, en face du château se déployait en une courbe légère. C'est là
224 MADAME DE LA GALAISIERE que, déjà lointaine et diminuée, l'auto passa comme une flèche.
Quoi({ue de nouveaux soupçons l'eussent effleuré, M. de la Galaisière ne voulut point y arrêter son esprit. Ayant l'intuition du drame, il en souffrit doublement, car il se sentait responsable et définitivement amoindri aux yeux de celle qu'il adorait. La confiance et la bonté pouvaient seules réparer le mal et fermer la blessure, avec le temps.
Cependant la malade, car c'en était une, semblait touchée des attentions que son mari lui prodif^uait. Elle accepta, sur sa demande, que Mme Félix vînt s'installer au manoir. C'était une protection de plus; ce furent des soins nouveaux.
Et quels soins! Tout ce qu'une habileté particulière et beaucoup de dévouement
peuvent réaliser de mieux. Fleurs variées de l'affection et de l'imagination féminines.
A la Galaisière tous les cœurs s'ouvraient à l'espérance, la malade ayant dit à sa gouvernante :
— Je suis mieux. Comment ferais-je maintenant pour me passer de vous? Si nous faisions quelques promenades?
Elle revit la hêtraie en compagnie de sa gardienne. Mme Félix avait l'âme d'une chasseresse ; elle portait en bandoulière un fusil, sous le prétexte d'effrayer les vagabonds, en réalité pour épauler à tout instant quand des oiseaux passaient à portée ou lorsqu'un lapin déboulait d'une touffe d'herbe ou d'un lit de feuilles.
Dans les après-midi la chaleur était agréable sous ces hêtres dont les souffles de mai berçaient les hautes cimes. Mme de la Galaisière examinait curieusement les
formes étraiifjes de ces arbres qu'elle n'avait jamais vus f[u'en masse et dont pas un ne se ressemblait. Ils allonfjeaient leurs (griffes dans une terre que des quartiers de roches pen;aient, tels des os anguleux. Des fûts lisses et jumeaux s'élevaient ensemble à hauteur d'honnne et là, brusquement désunis, formaient des coupes renversées où l'eau du ciel séjournait.
Quelques-uns se rejoignaient très haut, l'un contre l'autre aplatis. D'autres, à peine bons pour la hache et forés par les pics verts, montraient des couches de sève boursouflée et tendue au bord de trous béants. Certains demeuraient penchés sous une mousse abondante, alors que d'autres s'élan(;aient. droits et nus dans leur écorce tachetée. Partout les branchages réalisaient des formes étranges et multipliaient les chimères. Au boutdela ligne centrale et cachant le manoir à demi,
des rameaux s'entrelaçaient dans une ogive donnant l'illusion d'un vitrail. Du côté des bois, c'était une arche inmiense.
La châtelaine explorait son domaine, elle le découvrait dans la splendeur des beaux jours, en compagnie d'une femme plus guerrière que poétique, mais trop fine pour ne pas s'extasiera propos. D'ailleurs, Mme Félix, à la vue d'un gibier, faisait de tels simulacres, que Mme de la Galaisière finissait elle-même par tressaillir au déboulé d'un lièvre, comme au bruyant départ d'un couple de perdrix dans les champs.
Avec ces distractions et la puissance de la jeunesse, la malade revenait à la vie et ces promenades lui redonnant visiblement des forces, M. de la Galaisière et M. Félix les conseillaient.
Les deux femmes peu à peu finirent par s'aventurer; un jour, elles traversèrent la campagne, un autre, elles montèrent
jusqu'à la forêt, mais là, prise de peur, Mme de la Galaisière rebroussa chemin et voulut revenir en hâte. . .
Mme Félix ne s'en émut pas autrement et quelque temps après, comme une occupation la retenait à la Galaisière, elle laissa la châtelaine partir seule.
C'était au commencement de juin, le plus beau des mois dans ce pays de végétation tardive. A travers le bocage dont les haies se confondent, sur les massifs des bois et des parcs, les feuillages aux teintes foncées déploient leurs nappes, vastes et profondes. Dans les prairies constellées de renoncules et dans les champs reverdis les pommiers sont en fleurs... On voit leur rire au flanc des coteaux.
Un chemin sauvage relie aux grands bois la futaie de la Galaisière; ce chemin contourne un vallon où s'ébat un ruisseau capricieux ayant sur ses bords une haie
douJDle. L'eau saute par endroits et déborde; elle s'étale dans le chemin, forme de petits gués, retourne à son lit pour s'éparpiller de nouveau dans la prairie où des rigoles la reçoivent. Chaque rigole, sous le soleil, a l'air d'un serpent liquide aux écailles lumineuses.
Avant de s'engager dans le chemin, Mme de la Galaisière vit qu'à deux cents pas d'elle, au bas du coteau, des moutons paissaient un guéret. Elle distingua le berger, accroupi près de ses chiens à l'ombre d'un buisson. Sur le versant opposé, plus près d'elle encore, un semeur jetait des poignées de grain dans une terre fraîchement labourée.
Au lieu de profiter d'un petit pont de bois, élevé sur le torrent, la jeune femme, audacieuse et amusée, franchit le gué sonore en sautillant sur des pierres plates. Elle y mouilla ses bottines.
En s'eiifoii(;ant dans le chemin, dont les talus augmentaient l'ondjre, la châtelaine jouissait de l'heure et goûtait son isolement. Elle grimpa jusqu'à des ra cines de vieux frênes qui formaient, en s'entrelaoant, connue un siège à fleur de sol. Après avoir piqué son ombrelle en terre, elle s'assit. Trouant le feuillage à cet endroit, le soleil laissait tomber sur les cheveux de la jeune fennne une large goutte d'or. Sans cette auréole, Mme de la Galaisière eût été complètement cachée. Elle s'étendit un peu en s'appuyant sur un coude et, de profil maintenant, la goutte de soleil révélait un délicieux visage.
En bas, le ruisseau babillait; du fond de la haie double montait son bruit frais. Il l'empêchait d'entendre des pas sur le gravier du chemin; quand ils se firent plus distincts, Mme de la Galaisière bondit; mais, dans la direction qu'elle voulait
prendre afin de s'échapper, un homme était là, qui lui barrait le passage. Elle le distinguait à peine.
— Qui étes-vous? demanda-t-elle d'une voix étouffée.
— Celui qui vous aime.
M. de la Galaisière à M. Félix Tirotel.
« Mon cher Cousin,
« Vous avez eu raison d'éveiller nos curiosités sur ces pays du Nord que nous venons de parcourir; ils sont beaux, quoiqu'un peu tristes. Beaucoup de brume dans ces paysages, et dans l'esprit de ma femme toujours beaucoup de tristesse.
Nous avons vu les lacs de la Suède et ces fiords de Norvège d'où les Normands sont partis pour conquérir la Neustrie. L'esprit d'aventure n'est plus en nous ; les paque-
bots ont remplacé les barques de cuir; c'est un paquebot qui nous a transportés loin de la Scandinavie héroïque.
u Et nous voilà en Ecosse, dans les Hautes-Terres. C'est de là qu'au quinzième siècle, peut-être avant, les ancêtres de ma femme sont partis. Il me semblait, comme à vous, qu'un tel souvenir dût émouvoir Mme de la Galaisière, mais c'est une déracinée. Son âme est ailleurs.
i< Elle est à Pont-Renaud, d'où lui viennent vos lettres, si affectueuses, et les billets trop courts de notre cousine Félix.
« Nous sommes au bord d'un lac, dans une maison rustique entourée d'un bouquet de pins; devant nous des roches abruptes ; le soir, sous nos fenêtres , des bandes de canards sauvafjes viennent s'ébattre dans l'eau. Si notre cousine Félix pouvait les voir comme nous, elle serait bien tentée. Elle épaulerait. Mais elle n'a
jamais quitté son village, et les Hautes- Terres doivent être pour elle au bout du monde; je n'oserais donc pas lui demander de venir nous voir et cependant...
' Jusqu'ici vous n'avez reçu que de bonnes nouvelles, j'ai voulu rester optimiste dans les bulletins qui concernaient la santé de Simone; il faut en rabattre. Visiblement, la santé de ma femme s'altère et la mélancolie augmente. Je suis inquiet. Plusieurs fois j'ai parlé d'un retour au pays, de l'intérêt que nous aurions à rentrer chez nous ; je me suis permis de dire que nous abusions de votre complaisance. Tout cela est resté sans réponse. Pourquoi s'obstine-t-elle? Au fond, l'Ecosse ne nous dit rien et nous sommes des exilés.
« Dans votre dernière lettre, vous m'annonciez, mon cher cousin, que la Closerie était à vendre et vous me demandiez si je
ne voyais pas d'inconvénient à ce que l'un de vos neveux en devînt acquéreur. Bien au contraire, mais pourquoi la Closerie est-elle à vendre? Avons-nous encore quelque chose à redouter par là?...
'( Aujourd'hui, mes idées prennent la couleur du temps : elles sont noires. La pluie qui tombe obscurcit tout. J'ai vainenement essayé de distraire Simone; ni la conversation ni la lecture ne l'ont intéressée; elleme l'a dit, en souriant, mais chaque fois qu'elle mesourit, elle fait un effort. Elle est toujours absente. Elle rêve, elle souffre, elle s'isole. Comment tout cela finira-t-il?
« Je m'arrête, car je vais bien vous attrister.
« Veuillez croire tous les deux à ma vive reconnaissance et à ma profonde affection.
« Lucien. »
— Si VOUS êtes alarmés, ayez la bonté de n'en faire rien paraître dans vos réponses .
M. Félix Tirotel à M. de la Galaisière.
« Mon cher Cousin,
« Nous n'avons que de bonnes nouvelles à vous envoyer. La pluie tombe ici, comme en Ecosse, mais elle rafraîchit les herbages et vos derniers bœufs vont avoir d'abondants regains. Ma fennne a fait hier une belle cueillette de ces champignons roses que Mme Lucien aime tant. Que n'êtes-vous là tous les deux pour les manger ! Il ne faudrait pas nous mettre au défi de vous en porter là-bas : nous partirions tout de suite! Ma femme, qui n'a jamais quitté son village, est pourtant une aventurière et l'idée d'aller tirer des oiseaux
de mer sous vos fenêtres l'a séduite. Je vois (jue ra lui trotte dans la tête.
" Nous pourrions d'ailleurs nous absenter sans inconvénient. Si nous sommes les premiers de vos serviteurs, les autres accomplissent leur tâche en conscience et tout va bien. C'est ainsi que les choses marchaient quand vous étiez là; depuis votre départ, aussi bien au dehors que dans l'intérieur de la maison, vos gens nous ont donné de leur dévouement et de leur affection pour leurs maîtres, des preuves qui nous ont touchés.
« Quant à la Closerie, voici : le baron, complètement ruiné, a mis son château et ses biens en vente. La mise à prix est de 150 000 francs et le notaire de Pont- Renaud a pouvoir de vendre. Il serait plus juste de dire qu'il avait, car au reçu de votre lettre je suis allé le trouver et l'affaire est conclue. Mon neveu est acqué-
reur. Il lui manquait une trentaine de mille francs; je les lui ai prêtés. Le voilà donc devenu votre voisin ; il en est ravi , comme ses frères, du reste.
" Il ne manquerait donc rien à notre bonheur si vous étiez là, si vous nous écriviez que notre chère cousine va mieux et que vous allez bientôt revenir.
" Si vous tardez, gare aux visiteurs!
Les Highlands nous intéressent, ma femme à cause des oiseaux de mer, et moi parce qu'ils furent le berceau de la famille de Thiville.
« Dois-je vous dire à bientôt?
« Veuillez, mon cher cousin, me mettre aux pieds de Mme de la Galaisière et permettez-moi de vous embrasser pendant que ma femme embrasse la vôtre.