CHAPITRE IX
D'après un historien, les ïhiville vinrent d'Ecosse en Xonnandie au temps des Valois. Les Thi ville étaient alors de grands marchands de bœufs et d'incomparables dresseurs de chevaux. Ils furent anoblis vers 1570, embrassèrent la Réforme et, par des alliances, revinrent assez vite au catholicisme. Leur domaine du Castel fut érigé sous Louis XIII en baronnie.
Les barons du Castel habitaient une sorte de château -fort qui dominait une vaste contrée. On pouvait s'étonner que Richelieu, dans sa lutte contre la féodalité, n'ait pas fait détruire ce nid d'aigles. Mais les du Castel, officiers généraux,
retenus pendant d'assez lonj^ues périodes soit à la cour soit aux armées, le laissèrent tomber en ruines. 11 ne resta debout ({u'un bâtiment carre, triste et nu, qui contient encore les restes des protestants de la famille.
\in 1795, une daniede Tlii\ ille fit bâtir, dans le voisina(je de l'ancien cbâteau fort, un manoir dont le toit pointu s'élevait audessus d'un bou(juet d'arbres. Avec ses fenêtres à petits carreaux et à volets verts, avec les dalles du vestibule, les trumeaux du salon, les poutrelles de la salle à man- (jer, cette demeure a conservé le caractère de l'époque.
C'est là (jue nacjuit Simone-Caroline- Marie de Tliiville i\u Castel. C'est de là qu'elle partait avec sa mère pour aller suivre les chasses du comte de Gouffern en forêt de Silly. Mais, devenue orpheline, elle (juitla le manoir pour aller se
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retirer au lofjis des Aunes, auprès d'une grand'tante, Mlle Eudoxie-x\nfje de la Palu de rAiiglaicherie.
Mlle de la Palu, fille de hobereaux, se croyait positivement de race royale. Assez riche, elle ne quittait pourtant jamais ce logis dont le chevalier d'Orville, en un poènte où sont exaltées toutes les vieilles familles de la région, a fait une description agréable :
Dans le creux rl'un vallon, tout au bout dos herbages, Sur des pouiuiiers, le vieux logis en colombages Lève son toit de chaume et se montre à demi. Dans les Heurs du printemps il a l'air endormi. Une givcine embaume et couvre la façade. Des rosiers, des jasmins ornent la palissade A quelques pas, du fond d un verdoyant cuvier, Une source jaillit et vient jusqu'au vivier, Impétueuse, claire, abondante, sonore, Jouer parmi les joncs qu'elle traverse encore.
Au-dessus du larmier constellé d'iris bleus. Apparaît, sous le toit, un visage anguleux Que les hôtes des murs doivent tous reconnaître. C'est dans le demi-jour d une étroite fenêtre. Immobile, coiffée à la hurluberlu.
Dainoiselle Eudo\ie-Ange clé la Palii.
A quatre-vingt-deux ans elle (^niergc assez droite
De son corsage en poinle el de sa jupe étroite.
Le chef extravagant, rebelle au capuchon,
Est raide, mais ses mains tremblent dans le manchon,
Cependant qu'avec joie elle écoute sa ni(>ce
Qui lit et par endroits interprète une pièce
On se joue en des riens l'esprit de Marivaux.
La vieille prend plaisir à ces légers travaux,
Non pas qu'elle aime en soi toute cette folie,
Mais parce qu'en jouant sa nièce est plus jolie.
La voix est naturelle et le geste parfait.
Elle est d'ailleurs vêtue et coiffée à souhait :
Les crêtes de ruban, sur ses cheveux dressées,
Reflètent bien l'esprit aux mobiles pensées ;
Et le point d'Alençon au transparent dessin
Recouvre chastement et la gorge et le sein.
En des cadres, pendant aux panneaux à coquilles, La tante voit là-haut les mêmes jeunes filles. Même lîge, mêmes traits. Ces divines enfants Ont des fracs chamarrés et des jupons bouffants Où viennent se mouler leurs tailles prisonnières. Elles eurent Thiville et les trois Chauvinières, Ayant eu pour maris le page et le puceau Oui, près d'elles tous deux, sont en habit ponceau.
Au i().<;is de.s yfiincs^ (|uoi({uo Mllo de la Pal II fi'it ()ct<>fïcnairo, on donnait assez souvent la comédie. La vieille demoiselle trouvait sa nièce charmante sous les cos-
tûmes du dix-huitième siècle et lorsqu'on jouait en matinée, elle exipjCait que Simone s'habillât de bonne heure, afin de pouvoir la contempler en plein air sous les pommiers.
C'est là que le chevalier d'Orville avait, pour la seconde fois, croqué la jeune fille :
Gracieuse, légère et svelte, en jupon court, Simone de Thiville apparaît dans la cour. En passant, le zéphir qui gonfle un peu sa jupe, Fait trembler sur sa tête une petite huppe. Le corset de basin, inflexible bourreau. Emprisonne sa taille en un étroit fourreau. Mais, entre les pommiers, avec sa gorge nue, Elle apparaît, charmante et blonde, sous la nue.
Présenté par le chevalier, Lucien Tirotel trouva Simone de Thiville extrêmement séduisante; il fit une cour diplomatique à Mlle de la Palu, qui se mit à l'appeler M. de la Galaisière j>ros comme le bras. Elle le croyait issu de l'illustre famille de la Galaisière qui sous Louis XIV
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et Louis XV avait louiiii deux coniiiiaiimandaiits de?; (;alères, un nian'ehal de camp et trois {jcnéraux d'armée.
Aussi, (|uaiid Lucien Tirotel pria \l. d'Or\ ille de faire une demande en mariafje, Mlle de la Palu ne fit-elle aucune objection, l'alliance d'un LaGalaisièrcavec unedeThiville lui paraissant bien assortie.
h^lle demanda simplement :
— Mon cousin, ces La Galaisière étaient aux croisades/
— Connnent donc! ma cousine, comment donc !
Le chevaliei- s'excusait lui-même de tromper sa vieille parente en sonjjeant que Simone avait tout au plus dix mille livres de rentes, alors (jue M. Lucien Tirf)tel en avait au moins cinquante mille. C'était d'ailleurs un jeune homme plein de distinction et foit instruit. Orphelin pardessus le marché. 11 venait d'acquérir le
domaine qui lui permettait déjà de signer : Tirotel de la Galaisière, en attendant qu'il signât : La Galaisière tout court. Toutefois, le chevalier crut devoir renseigner sa jeune cousine : Enfin, ma chère enfant, conclut-il, vous vous appellerez Mme de la Galaisière...
Simone repondit : Mais ce sera très bien. Et Lucien Tirotel fut agréé.
Installé provisoirement à la Galaisière et n'ayant fait aucune visite dans le pays, il allait fréquemment au logis des Aunes, pour V faire sa cour. Les deux habitations étaient assez éloignées l'une de l'autre; il y avait quinze lieues de perron à perron. Une heure et demie d'auto, car les routes qui conduisaient au logis étaient assez étroites et fort méandriques.
Quinze lieues en une heure et demie...
Mlle de la Palu n'en revenait pas.
— Quel train d'enfer! s'écriait-elle,
VOUS pouvez être assuré que je ne mourrai pas dans cette voiture! Je mourrai dans mon lit.
En effet, elle y mourut subitement, quelque temps avant le mariage, qui se trouva retardé. Simone de Thi ville dut retourner au Castel ; elle y resta plusieurs mois sous la garde des époux Beaunoyer, vieux serviteurs dévoués. Enfin, M. et Mme d'Orville ayant offert à Paris l'hospitalité à leur jeune parente, c'est à Paris que le mariage eut lieu, sans éclat.
Après leur voyage de noces, les nouveaux époux, attirés tous deux par un mirage de forêt, de campagne et de vie rustique, vinrent s'installer à la Galaisière. Ils n'étaient là qu'à cinquante lieues de Paris. Ils s'organisèrent joyeusement et promptement, firent quelques visites et nouèrent des relations. Ils n'en eurent toutefois de suivies qu'avec leurs cousins
Tirotel, qui s'étaient rendus, par leur complaisance et leurs aptitudes, complètement indispensables, non seulement aux heures d'espérance et de joie, mais encore et surtout dans les jours de tristesse.
Car la tristesse était venue, si étrange et si profonde, que tout, dans la physionomie des êtres et des choses, s'était, comme en un instant, modifié.
L'hiver venait de finir. Depuis trois mois Mme de la Galaisière vivait dans l'isolement, dans le silence de rêveries qui la rendaient comme étranj^ère à tout ce qui l'entourait.
Désolé de l'avoir suspectée, diminué à ses propres yeux par les manifestations d'une jalousie maladive, son mari n'avait rien tenté pour la distraire. A quoi songeait-elle et à qui? Retirée dans sa chambre, elle y recevait quelquefois M. et
Mme Félix ; elle les remerciait de leur dévouement, de leur vigilance, car ils s'occupaient beaucoup de la maison, qu'ils gouvernaient presque. Au dehors M. de la Galaisière trouvait encore des distractions, mais la jeune femme, retirée chez elle, se dérobait aux visiteurs et môme aux services de gens qui l'importunaient.
Elle était, dans chacune de ses longues et malsaines rêveries, en proie à la même obsession. Le Forhu se tenait près d'elle, et d'une voix qui la remuait toute, il disait encore : « Ce qui m'a fait agir, c'est un sentiment que je n'avais jamais connu... Je l'ai éprouvé la première fois que je vous ai vue... ïl restera toujours en moi... Cet aveu m'éloigne de vous, je le sens... Vous pouvez me condamner à ne plus vous revoir. . . "
A présent, quoi qu'elle fît, clic goûtait la douceur abominable de ces paroles.
D'ailleurs, elles s'unissaient dans ses rêves au chant pervers de trompes éloignées, à des galops et à des cris qui s'éteignaient là-bas, tout là-bas...
Elle allait à sa fenêtre, tendait l'oreille et s'étonnait qu'aucune fanfare ne montât dans la nuit. Les souffles du printemps passaient, chargés d'effluves et ce réveil des choses la troublait.
Un matin, l'ayant trouvée changée et comme affaiblie dans sa marche, M. de la Galaisière lui dit :
— Pourquoi ne verriez-vous pas un médecin?
— Comme il vous plaira, répondit-elle.
Le docteur, que les bons Félix avaient
indiqué, n'était pas homme à se tromper sur la nature du mal. Il conclut, à part lui, à une affection morale et conseilla le changement d'air et les distractions.
Irritée d'abord à l'idée d'un déplace-
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ment, la malade y consentit tout à coup; un caprice lui vint : celui d'aller vivre seule au Castel où les époux Beaunoyer, qui l'avaient vue naître et qui l'aimaient, seraient pour elle les plus fidèles (jardiens du monde. L'idée s'empara d'elle avec une violence qu'elle eut soin de cacher, si bien que M. de la Galaisière, en face d'un désir habilement exprimé, consentit à cette demi-séparation. Il feignit de trouver naturelle cette chose bizarre, afin de donner une marque de confiance à celle qu'il avait cruellement suspectée, croyant aussi par là toucher son cœur. Il y eut, en effet, chez elle, un vaf^ue réveil d'affection, un désir sincère d'échapper au mal et cette joie des enfants auxquels on a cédé.
Comme elle n'emmenait personne, l'installation au Castel fut sommaire; aussi bien, les Beaunoyer tenaient-ils la maison comme au temps où " Mademoiselle »
l'habitait. Ils l'aéraient, la chauffaient, prenaient soin des meubles en s'appliquaut à maintenir les choses en place, de v'îorte que leur maîtresse en arrivant s'imagina que son retour était depuis longtemps pressenti.
Rien n'était changé; dans sa chambre de jeune fille elle retrouvait des bibelots, des images, des livres, des meubles qu'elle avait négligé d'emporter. Pourquoi .' Parce qu'elle devait revenir, sans doute. Ils éveillaient tous des souvenirs : le bureau d'acajou dont la double vitre était obscurcie par des feuillages qu'elle avait peints, l'armoire ancienne aux ferrures de cuivre où des piles de linge fleuraient encore la lavande, l'étagère aux tablettes peuplées d'animaux minuscules, de poteries enfantines, l'alcôve aux rideaux blancs et, dans un cadre à gauche du lit, un souvenir de première communion.
Privée de soiDiiieil depuis lonj^^emps, la jeune feninie dormit là profondément, protégée par Celui qui, seul, peut enchaîner les fantômes de la nuit.
Le lendemain matin, penchée à sa fenêtre, Mme de la Galaisière suivait au dehors et d'un œil amusé le fourmillement de la basse-cour; un vol de pif^eons vint s'abattre sur le colombier près duquel une servante appelait les coqs et les poules, en leur jetant du f;rain.
Les coudes posés sur raj)pui de la fenêtre, la jeune femme semblait (;ourbée sous la masse de ses cheveux dénoués.
Elle les rejeta vivement en se redressant, puis elle se mit en devoir de s'habiller, afin d'aller passer une inspection à laquelle les Beaunoyer tenaient beaucoup. Il fallait que Madame vît tout, de la cave au grrenier, du pressoir au four, et même de l'étable à l'écurie. Madame verrait que ni
le poney ni la vache n'avaient maigri.
Jean Beaunoyer, droit comme un I, ne portait fjuère plus de cinquante ans. Il en avait soixante-huit. Pas une ride, pas un cheveu blanc, les yeux brillants sur un nez calme; c'était l'homme à tout faire, humble et fjrand à la fois. Rose Beaunoyer, sa femme, plus droite que lui, puisqu'elle portait sa tête un peu rof^ue à demi renversée, Rose avouait cinquantecinq ans. Elle avait la bouche et le nez rébarbatifs, l'un se distinj^uant par des narines un peu déformées, l'autre par une contorsion de la lèvre inférieure.
C'étaient les plus honnêtes gens de la terre, au service des du Castel depuis trente-cinq ans. Gardiens, régisseurs, presque les maîtres d'un domaine souvent abandonné, les Beaunoyer ne s'étaient pas enrichis. On ne leur connaissait guère au soleil que douze cents francs de rentes
personnelles. Le monde s'en étonnait, quoique ce fût d'un (;rand exemple pour le monde.
Ils adoraient leur petite maîtresse. Privés d'enfants, les vieux serviteurs s'étaient d'autant plus attachés à l'orpheline. Elle les aimait aussi tendrement. Servitude et maîtrise du bon temps.
Suivie des vieux serviteurs qui se rengorgeaient, la jeune maîtresse passa donc tout en revue dans le manoir. Elle s'extasiait, car non seulement tout brillait et reluisait, mais elle remarquait le soin qu'on avait pris de ne rien changer à l'ordre ancien adopté par Mademoiselle.
Pendant que Jean présentait le poney dans la cour, sa femme revint à la cuisine.
A l'heure du déjeuner, Beaunoyer se transforma en maître d'hôtel et Rose, qui connaissait les goûts de sa maîtresse, réa-
lisa des merveilles avec des choses très simples. Madame fit honneur aux plats de la cuisinière.
— Madame en a repris, disait Beaunoyer, chaque fois qu'il rentrait dans la cuisine ; elle est revenue trois fois au second plat, nous la guérirons, avec cette bonne cuisine, et des promenades en voiture dans l'après-midi. Tiens, au fait, il faut que je lui demande...
— Si Madame désirait du vin?
— Mais, oui, Jean. Choisissez-le vousmême.
Il apporta du Haut-Brion qu'il avait mis en bouteilles dans le mois où Mademoiselle était née; il y avait de cela ving^deux ans. C'était le vin que préférait M. le baron.
— Goûtez-y, Jean.
— Oh! Madame...
— Vous allez me dire s'il s'est maintenu .
— Il n'a pas bougé, déclarait le maître d'hôtel dont la langue claquait.
Il remplit le verre de sa maîtresse. Elle fit :
— C'est bien. Vous viderez la bouteille avec Rose.
Le soleil d'avril entrait dans la salle à manger par la fenêtre ouverte. A vingt pas du manoir, sous les ormeaux qui bordaient le chemin, une voiture passa lentement; l'homme qui conduisait regarda du côté du logis avec une certaine indiscrétion ; il put distinguer Mme de la Galaisière qui tressaillit en l'apercevant, car cette figure glabre et rasée lui rappela celle d'un domestique entrevu dans les chasses.
Jean Beaunoyer gronda :
— Madame ne peut pas empêcher les étrangers de passer devant la porte, puisque le chemin est communal; c'est un
« chemin dû " que Madame devrait bien
acheter, il suffirait pour cela d'acquérir deux herbages qui sont enfermés dans les vôtres.
— Seulement deux herbages?
— Rien que cela ; pour une vingtaine de mille francs, Madame en serait quitte et nous ne verrions plus alors tant de curieux et d'injportuns passer à dix mètres de la maison.
— C'est une idée; j'en parlerai à M. de la Galaisière. Connaissez-vous l'homme qui vient de passer en voiture?
— Pas du tout. C'est peut-être un valet d'écurie du château des Carneilles que Madame peut voir de sa chambre, depuis que les haies du Haut-Clossont coupées.
La conversation en resta là.
Un après-midi, Jean conduisit sa maîtresse à la ferme du Donjon, séparée par une grande plaine du château fort que les
barons du Castel avaient laissé s'écrouler. A la ferme du Donjon, dans la fjrande cuisine aux poutres noircies, Mme de la Galaisière trouva sa camarade de première communion. Blanche Lepôle, la fille du fermier. Elles s'embrassèrent. Mme Lepôle arriva, grassouillette et maniérée.
C'était une femme romanesque; elle pria Madame de bien vouloir entrer dans la " salle » . C'est là qu'en un placard vitré voisinaient Zénaide Fleuriot et Raoul de Navery, avec toute sorte de bons auteurs moins connus.
Appelé par un {'as qui criait de toutes ses forces : " M'sieu Isidore! M'sieu Isidore! " le fermier vint aussi.
Isidore Lepôle se présenta, la casquette à la main, le rire aux lèvres. Jeune encore, bien découplé sous sa blouse et très à l'aise, il serra la main de la châtelaine et s'informa de M. de la Galaisière, tout
cela dans la manière sobre et polie d'un homme émancipé, car il avait quelque orgueil et des lettres.
Il fit en s'asseyant :
— Nous avons, madame, lu votre nom cette année...
— Où cela?
— Dans le Réveil du pays d' Oiiche .
— A propos de quoi ?
— A propos des chasses. Le journal envoie un rédacteur à toutes les chasses.
— Ah!
— Oui. Je ne suis pas curieux, continua Lepôle, mais j'aurais voulu voir le baron Le Forhu quand il a servi ce dixcors au haut des rochers. Ça devait être beau.
— Vous avez lu cela?
— Dans mon journal, répondit Lepôle, avec beaucoup de simplicité.
Il ajouta :
— On nous a même dit qu'il était dans le pays.
— Le baron?
— Oui, madame.
— Dans le pays...
— Chez son ami le comte de Bienval, au château des Carneilles, pas loin de chez vous. Je l'ai appris tout à fait par hasard.
Mme de la Galaisière essaya de cacher son trouble en parlant d'autre chose, puis elle se leva :
— Je suis très pressée, Ht-elle, est-ce que ma voiture est là?
— Oui, madame, devant la porte.
La châtelaine sortit en coup de vent et sauta dans la voiture où Jean Beaunoyer se tenait droit comme un cier{je.
Mme de la Galaisière eut un (jcste d'adieu pour les fermiers et dit à son cocher :
— Allez!
Les Lepôle, debout sur le seuil, répon-
dirent par un triple salut et rentrèrent chez eux, assez étonnés de ce brusque départ.
Rentrée au Castel, Mme de la Galaisièrc monta dans sa chambre oii Rose Beaunoyer vint lui remettre unedépêche. C'était M. de la Galaisière qui s'annonçait pour le surlendemain.
— Pas de réponse?
— Non, ma bonne Rose... D'ailleurs, je suis souffrante et je ne descendrai pas pour le dîner. Si j'ai besoin de vous, je vous appellerai.
Puis, d'une voix qui tremblait :
— Vous n'avez vu personne?
— - J'ai vu passer deux cavaliers.
— Quand cela?
— Madame venait de partir.
— Se sont-ils arrêtés?
— Non, mais le plus {^r^and a lon^^uement re^j^ardé par ici. J'ai cru qu'ils ve-
liaient pour une visite et je regrettais que Madame fût sortie.
— Je ne suis que de passage ici, murmura Mme de la Galaisière, si l'on vient me demander, je n'y suis pour personne.
— Bien, madame.
Rose descendit l'escalier, pendant que sa maîtresse, bouleversée par tout ce qu'elle venait d'apprendre, se laissait tomber dans un fauteuil.
Le baron... 11 était donc là, tout près d'elle, si près qu'elle pouvait distinguer le château des Carneilles sur le coteau voisin... Il était venu sachant qu'elle s'était réfugiée en cette maison. .
Qui le lui avait dit? Ne s'était-il caché depuis des mois que pour mieux l'épier? Ne rôdait-il pas dans la futaie de la Galaisière aux heures nocturnes, quand elle ouvrait doucement la fenêtre? Avait-il
pressenti, deviné, suivi le combat qui se livrait en elle?. . . Sachant qu'elle était seule ici, comment pouvait-il supposer qu'elle le reçût jamais?. . .
Il l'aimait, il la poursuivait jusque dans cette maison, refu^^^e sacré, plein de souvenirs qui devaient effacer le sien, car elle avait rêvé d'y vivre en l'oubliant, petit à petit; rêvé d'y amener son mari, d'y recevoir les bons Félix et leurs neveux, d'y mener une existence nouvelle.
C'est pour cela qu'elle était venue, c'est cela qu'elle voulait faire. En aurait-elle la force? Non, sans doute, puisque la poursuite de cet homme lui causait tant d'émotion, puisqu'elle en demeurait, au fond d'elle-même, flattée et comme touchée, à la minute où son honnêteté faiblissait.
Quoi faire en cette an^joisse?... Tout à coup, elle eut un élan reli^^ieux, elle tourna sa pensée vers le Christ, mais rien dans sa
chambre de jeune iille qui rappelât le Sauveur, pas un crucifix, pas même une petite croix, aucune ima(]fe, sauf cette image de première communion suspendue dans l'alcôve.
Elle alla se jeter au pied de son lit, pria pendant (juelques instants, puis elle revit sa mère au temps de cette première communion et son père incroyant, mais doucement impressionné, tous deux préoccupés et fiers de leur fille, de leur petite fille... En sonf^eant à eux, elle étouffait des cris et, de ses yeux lon{]temps secs, jaillirent des larmes brûlantes.
Pauvre Simone ! Elle en appelait maintenant à Celui ([u'elle avait oublié, au Jésus des petits enfants, à l'ami des pécheresses, au Dieu de l'Eucharistie, au Christ flagellé, souffleté, traînant sa croix..
Pourquoi les siens, depuis si longtemps, l'avaient-ils aussi méconnu? Tous l'avaient
écarté de leur vie élëjoante et frivole, quelques-uns furent de ces tièdes qu'il vomira, les autres n'en parlaient pas ou n'y croyaient plus.
Tant de fois évoqués devant elle, ceux de sa maison, beaux, orgueilleux et Ijraves, n'avaient songé qu'à la gloire et qu'aux plaisirs. De tous ces morts il ne lui venait donc aucun secours. Et des vivants? Rien non plus du côté religieux. Ni son mari ni les Félix n'avaient une foi bien vive. Ils respectaient la religion, et seule Mme Félix prati([uait, sans effusion.
A qui donc se confier bumainement?
Son curé, ({uoique pieux, ne l'attirait pas. C'était un paysan gaucbe et timide; il avait peuplé son église de statues lamentables et comme les plus grandes choses se subordonnent parfois à de petits détails, comme le tragique et le comique se mêlent souvent dans la vie, elle ne pouvait par-
donner à ce prêtre, même en ses heures d'accablement, d'avoir mis sur un socle, au-dessus du banc seijjneurial, un saint Hubert botté connue Charles XII et coiffé connue Henri IV.
Cependant, elle ne son^jeait guère à tout cela, dans ce {jrand cha{)rin qui l'avait agenouillée, mais elle sentait qu'ayant un mari, des amis fidèles, de vieux serviteurs, elle n'avait pas un guide. Elle ne possédait rien dans l'ordre spiiituel, pas même un livre, la bibliothè(^ue du manoir n'en contenant guère que de mauvais.
Naturellement dévouée et fidèle, mais effroyablement tentée, elle s'étonnait d'une telle épreuve. Par quels chemins Dieu la menait-il?
Elle était pourtant plus réservée dans son langage et plus délicate en pensée que beaucoup d'autres. Pliée aux marivaudages de sa vieille folle de tante, pour
laquelle toute comédie était un prétexte à menus ajustements et vaines parures, elle demeurait simple au fond et très droite et toute vibrante au son des bonnes paroles, au choc des belles idées.
Avant son mariage, dans la petite église du village un soir de mission, le prédicateur avait fait une longue citation de Lacordaire :
« Sois chaste, conserve dans une chair fragile l'honneur de ton âme; sois chaste pour aimer longtemps et pour être aimé toujours. Il y a au monde, entre ta mère et ta sœur, entre tes aïeux et la postérité, une frêle et douce créature qui t'est destinée par Dieu. Cachée à tous les regards, elle nourrit en silence la fidélité qu'elle te promettra, elle vit déjà pour toi, qu'elle ignore, elle immole ses penchants, elle se reproche tout ce qui pourrait déplaire un jour à tes moindres désirs. Ah!
garde-lui ton cœur comme elle te {>arde le sien ; ne lui apporte pas des ruines en échange de sa jeunesse; et puisqu'elle se sacrifie pour toi par un amour anticipé, fais à ce même amour, dans les replis de tes passions, un juste et sanglant sacrifice. "
Ces sublimes paroles avaient retenti sur son ame et sur son cœur, mais les échos s'en étaient affaiblis dans les bruits du monde.
Il ne suffit pas que de hautes pensées correspondent passagèrement à ce qu'il y a de généreux en nous, il faut les retenir afin (qu'elles s'épanouissent dans notre vie connue des fleurs, sous la grâce de Dieu.