‹ Mme de la GalaisièreChapitre 3 sur 13 · CHAPITRE lïl · texte numérisé non relu

CHAPITRE lïl

Chaque année, à l'époque des chasses, le vicomte et la vicomtesse du Vormier donnaient une matinée, suivie d'un lunch, dans le grand hall de leur château de Frougy. Les déplacenjents de deux équipages dans les forêts de Saint-Ernoul et de Frougi, l'envahissement des châteaux du voisinage par des hôtes nomhreux, permettaient aux du Vormier de réunir chez eux un monde très sélect.

Sur une petite scène, élevée au fond du hall, on donnait d'abord la comédie, après quoi des poètes et des poétesses venaient réciter des vers.

Cette année-là, le marquis de la Fougue

ayant dédié à la maîtresse de maison un marivaudafie de sept cent cinquante vers de huit pieds, il parut séant de les lui faire dire. On convint de supprimer les autres poètes et de les i-emplacer par un prosateur inattendu.

Le choix des du Vormier s'arrêta sur le baron Le Forhu, qui consentit à faire une causerie sur la chasse à courre.

Le projorannne éveilla des curiosités.

Le baron, extrêmement apprécié comme veneur, n'avait peut-être jamais pris la parole en public. Beau à cheval, magnifique même en action de chasse, appuyant ou ralliant les chiens, connaissant tout de la vénerie, les lois, les termes et les cris, on ])ouvait, sa conférence fût-elle exclusivement technique, au moins douter de lui quant au style et se demander s'il n'allait pas faire montre en cette occa-

sion d'un esprit médiocre et perdre un peu de son presti^^e extérieur.

Beaucoup de (jens se posaient la même question.

Les invités vinrent en foule.

Le hall, qui se prolongeait par une baie jusqu'au fond de la salle à manger, pouvait contenir deux cents personnes. La vicomtesse, blonde et svelte, et d'une grande distinction naturelle, le vicomte tout rose, et d'une correction étudiée, en faisaient les honneurs.

Il y avait là, comme toujours, le vieux général du Tic, affligé d'un dodelinement qui donnait à sa tète l'expression d'un perpétuel acquiescement; le colonel de Frabec dont toute l'originalité consistait à dénigrer l'empereur Napoléon auquel il refusait toute espèce de génie; un maître d'équipage, M. du Vidame, atteint de claudication, mais puissant, très à l'aise

:rl MADAME DE LA G AL AI SI ERE

et cachant un spirituel sourire dans sa barbe noire; le comte de Glos, hippolo{;ue el philosophe, sorti monientanénient du };iron de rKp,lisc; à côté de lui, son Hls, éléf;ant et nio(jueur; M. de la Garinière, subtil et précieux; M. Pillois, venu là pour niîinfyer ; le cure-doyen, fort inquiet, entre ses deux vicaires, coniplèlenieni épanouis; le duc d'Austiasie, dont le san{> refluait jusqu'à saint Hubert, et le chevalier de Pétrinoide, f>énéalo{>i(pienient issu d'un frère de Jeanne d'Arc.

Très en vue, au milieu d'un {;roupe, le marquis de Hréchanq:), descendu, semblait-il, en li{;ne directe de la deuxième branche capétienne, avec son nez royal, sa barbe en pointe et sa voix féminine.

Ceux qui l'entouraient avaient tous le bouton de son écjuipafje.

IJonnne méthodicjue et pieux, catholique de croyance, mais hufjuenot par

l'absence de faste, le marquis apparaissait déjà, comme unef>Tande etsiii(>ulière fluorure, dans les reculs de ses prises légendaires.

Il n'était venu que pour Le Forhu, dont il appréciait, comme veneur, l'instinct, la force, l'intrépidité même et l'érudition cynégétique assez étendue.

Parmi les dames : la marquise de la Fougue, assez revêche; Mlle Folembranclie, qui, depuis bien des années, en chemin de fer, en voiture, à cheval et même à pied, cherchait vainement l'épouseur; la baronne du Seuil, Mme du Hêtraltier, la toute petite vicomtesse de la Grand'bouche, la jolie Mme de la Garinière, si gracieuse à cheval et si tendre au piano; Mlles d'Angerville et ded'Auzier, brunes, blondes, châtaines, groupe mobile et charmant d'où fusaient des rires; Mme de Saint-Roch la Verrerie, aux yeux noirs, pleins de lumière.

Bien en vue, à la hauteur du marquis de Bréchanip, la duchesse de Forjjefonds douairière ; chasseresse adniirahle, elle tenait aussi bien la cravache que la plume et le ciseau. Diane aux cheveux blancs, on la voyait déjà sculptée, en un fond de forêt, non pas avec l'arc, mais dans une {jloire équestre, sur l'inébranlable appui de quehjue roche sauvage.

Elle était bien vivante et se montrait pleine d'attentions pour ses deux voisines, Mnics Iloulmont du Haume et de la Galaisière.

Au lever du rideau, brouhaha, puis, silence complet. La comtesse du Format et le marquis de la Fouj^ue firent une entrée en scène (ju'on avait méchamment escomptée, la fennne étant (jrasse et l'homme étant maigre.

— Une tonne à côté d'une latte, fit cpielqu'un.

Mais la " tonne " résonnait si bien, les vers devenaient sur sa bouche tellement musicaux, purs et légers, qu'elle sauva tout de suite le marquis fardé, poudré, suranné, du ridicule.

Ce marivaudage interminable , dont toute la substance eût pu tenir en deux quatrains, n'exigeait aucun effort de compréhension, on y prêtait l'oreille avec plaisir, tout en papotant. De temps à autre, on se pâmait.

C'était très mondain.

Mais le baron, où était le baron? Personne ne l'ayant encore vu, plusieurs en concluaient qu'il se cachait dans la coulisse et qu'il avait peur.

Mme du Format et M. de la Fougue, ayant dit ensemble le sept cent cinquantième vers, saluèrent l'assistance qui les gratifia d'applaudissements où se mêlaient des soupirs de satisfaction.

Le rideau tomba.

Le nom de Le Forhu circulait de bouche en boucbe. On se posait des ([uestions : — Lira-t-il?. .. Quelle tenue a-t-il adoptée?... La jaquette ou l'habit?... C'est un début, n'est-ce pas ? . .

Trois coups. Le rideau se lève, le baron apparaît, debout, sanj^lé dans une redinp,otte lamartinienne, la main jjauche appuyée à une table où s'étalent des papiers.

— 11 va parler debout, ma chère.

— Connne il est bien!

— Chut! Chut!

La tête un peu renversée, les yeux biillants, très calme en apparence, le baron semble fixer une personne dans l'auditoire. On s'imaj^ine que c'est la duchesse.

Une voix : Il va lire. Une autre : Ah!

c'est moins bien. Une troisième : Écoutez donc!

« Mesdames, Messieurs,

« La chasse à courre est d'origine celtique, c'est-à-dire française. Les Grecs et les Romains ne s'étaient servis de chiens à la chasse qu'afin de pousser le gibier vers des filets ou des pièges. Ils ne songeaient pas à le prendre à force.

" Les Gaulois ont donc été les fondateurs de la vénerie, ils en ont fait un plaisir noble par une sorte d'égalité dans la lutte et surtout par le dédain de tout profit.

" La vénerie des belles époques se présente à nous comme une école de politesse et d'élégance, d'énergie et de bravoure. L'honnne, à l'aide du cheval et du chien, poursuit les animaux sauvages, il lutte contre eux de vitesse et de ruse, mais tout

cela so rattache à des iiiëthocles , en quel([ue sorte à des lois, dont la connaissance, indispensable et complète, exi{>e beaucoup de pratique et d'études.

" Un des premiers traités de vénerie fut celui que Gaston Phœbus écrivit en 1387. L'année suivante, un (jentilbomme, Hardouin de Fontaine, composa le Trésor de Vénerie, poème dont le second chant, très pittoresque, est tout entier consacré à l'art de corner. On y trouve les sonneries ou plutôt les cornures en usape au quatorzième siècle, n n'est point là question de nos fanfares, puisque l'oliphant ou cornet ne rendait p^uère (ju'une seule note.

« On a eu raison de dire que tous les prands honmies des épo([ues héroïques ont été chasseurs.

" Au moyen âfje, les seifjneurs, les prélats, les princes et les rois chassaient; plus tard même, après Jacques du Fouilloux,

Charles IX put dicter à M. de Villeroy, sou secrétaire, un livre où se trouvent rejetées toutes les fables antiques touchant les habitudes du cerf et nettement réfutées les erreurs de du Fouilloux, quant aux chiens. C'est de l'érudition tout à fait royale; elle apparaît en vin^ît-neuf chapitres, dont le dernier a pour titre : Comment il faut hausser le nez à son cliien. « En passant, il convient de mentionner le discours de V Antagonie du cliien et du lièvre^ écrit sous le rè^ne d'Henri IV par l'évêque de Saint-Malo, Jean du Bec, titulaire de l'abbaye de Mortemer, non loin de la forêt de Lyons, en Normandie. Sous les règnes de Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, Salnove, Le Verrier, de la Contrie et d'Yau ville ont écrit de savants traités. Celui de d'Yauville correspond aux épopées cynégéticjues du dix-huitième siècle. Jamais, à la chasse, on ne vit à la

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fois plus de science et d'apparat, plus de vigueur et d'entrain. C'est l'époque où Dampierre compose la Retraite innnquée qui nous montre, en un paysage de brume ou de pluie, la tristesse des buissons creux; où Louis XV lui-même unit la grâce et la mélancolie dans cette jolie Quatrième tête que toutes les méthodes de tnmipe lui attribuent.

X Mesdames, Messieurs, vous venez d'applaudir un poète, auquel j'ai cru devoir enqiruntcr ce petit préambule historique Maintenant, je vous demande la permission de m'a'Sseoir et je réclame votre indulgence pour une causerie qui sera trop technique pour quel(|ues-uns et bien imparfaite pour tout le monde. "

11 parla de InForwation d'un équipage.

— Si l'on n'a pas, dit-il, hérité d'un équipage tout fait ou pu réaliser l'achat de chiens créances, il faut d'abord se créer

une meute, base de toute chasse. La création d'une meute est une des choses les plus difficiles du monde, puisqu'il s'agit là de chiens à peine déclarés, disparates quant à la robe, inégaux quant à la taille. Il faut, avec le temps et par la sélection, les ramener à un type unique, celui qu'on a dans la tête et dans les yeux, suivant l'expression du marquis de Lestrade.

Avec ce noyau de chiens on commence à chasser, mais bien entendu, le nouveau chef aura déjà fréquenté de bons équipages et, comme son piqueux, appris le métier en des pays très divers où tout diffère, la défense des animaux, les manœuvres de l'homme et jusqu'aux règles.

On connnence à chasser! Gela ne veut pas dire qu'on prenne. Loin de là.

« Le jeune piqueur, dit encore le marquis de Lestrade, est, supposons-le, bon valet de limier, il peut juger d'un pied de

cerf. Il détourne un animal et fait son rapport à son jeune maître. Il croit avoir un cerf à sa troisième tête, hardé avec des biches. Son limier lui donne la voix à plein trait. Il croit son buisson très bon. Tout s'annonce bien pour l'attat^ue.

« On décide de prendre quatre chiens pour attaquer. En entourant bien l'enceinte on verra ce qui saute. On attaque aux branches, les ({uatre chiens en refont, cela crie, c'est attaqué. . .

« Saute une biche.

X De nouveau l'on arrête les chiens qui finalement partent sur un chevreuil. »

— Voilà, dit l'orateur, une première mésaventure spirituellement racontée ; mais il y a d'autres « bafouillades " auxquelles nul veneur n'a échappé, jus({u'au jour où, quelque cerf s'échauffant après un beau récri, les chiens le maintiennent et le tiennent aux abois.

Comme l'auditoire s'amusait, le conférencier multipliait les anecdotes ; elles se mêlaient à de pittoresques tableaux de chasse où le baron se révélait à la fois homme de vénerie, conteur aj^réable, humoriste piquant et paysagiste.

— Où diable a-t-il pris tout cela?

— Il parle évidenunent pour une femme!

— Vous croyez?

— Oui. Mais laquelle?

Après avoir dépeint le jeune maître d'équipafje, dans ses déboires et dans ses triomphes. Le Forhu parla du bon piqueur et des qualités qu'on est en droit d'exiger de lui : la passion de la chasse, l'honnêteté, la bravoure, tout cela rehaussé d'une extrême politesse. Il parla ensuite des chiens qu'on doit bien soigner et, sauf exception, ne jamais battre.

Enfin, bravant l'opinion de quelques techniciens au sujet de la ^< musique " à

la chasse, il vanta les sonneries, non pas celles que des veneurs inexpérimentés font entendre à tout propos et souvent même hors de propos, mais celles qui sont dans le mouvement et les péripéties de la lutte, celles qui ne sont pas inutiles, celles qui renseignent l'homme, appuient les chiens et donnent à la chasse à courre une beauté si particulière.

A part quelques dissidents, tous les spectateurs, et les fennnes surtout, battirent des mains et quand Le Forhu se leva, modeste et souriant, on lui fit une ovation.

11 en attendit la fin, salua, ramassa quelques feuillets épars et dit :

— Je vais chanter.

Quelle surprise !

— Il va chanter?. . .

— Il chante donc?

— Mais, oui, très bien... Écoutez!

Le baron, d'une voix sonore, chanta la Fue :

Que la fanfare éclate

En longs accords

C'est un dix-cors!

Il traîne un peu la patte Et ses bois sur le dos

Semblent des fardeaux.

La brume

A son corps fume Venez voir :

Le poil est tout noir.

Alors, dans le ^rand salon dont les portes étaient ouvertes derrière la scène, une dizaine de trompes, choisies dans les deux équipages, reprirent la fanfare en sourdine.

— Délicieux, délicieux.

— Étiez-vous prévenue?

— Mais non. Que c'est joli !

Le Forhu chanta le Vol-ce-VEst :

Sonnons tous le Vol-ce-l'Est La bête est près.

On retrouve au sol mouillé

L'empreinte du pied.

Répandons le Vol-ce-l'Est Dans la foret.

De nouveau, les trompes, harmonieuses et léfjères, reprii^ent cette fanfare, qui dit la joie des veneurs (juand ils ont retrouvé l'empreinte du pied de la bête de meute.

On écoutait, en silence, mais c'était du ravissement. Puis, ce fut le Bal-l'Eau :

Comme il est beau Le cerf qui saute dans l'eau, L'étang sera son tombeau.

Et la Sortie :

Du sombre étang l'animal est sorti

Prend-il encore un grand parti?

Gomme il gagne en boitant le haut du coteau,

Déjà La Feuille a tiré son couteau.

La duchesse de Forfjefonds semblait ravie, le marquis de Bréchamps s'était levé pour aller complimenter la maîtresse de maison, le colonel de Frabec secouait

le général du Tic par les épaules ; toute la salle était conquise et toutes les jalousies s'envolaient, sauf, peut-être, celle de M. de la Galaisière qui suivait à la dérobée sur la physionomie de sa femme les expressions d'un plaisir qu'elle ne cachait pas.

D'une voix profonde et lentement Le Forhu chanta la Curée :

Lugubre décor

Où le chant du cor

Nous redit encor :

Le grand cerf est mort.

Là 80US le ciel gris

Les chiens qui l'ont pris A l'odeur du sang poussent de longs cris. La meute en grondant s'est ruée au festin,

Le bois cache au lointain

Le soleil qui s'éteint...

Lugubre décor

Où le chant du cor

Nous redit encor :

Le grand cerf est mort!...

On n'attendit pas la reprise des trompes, des bravos éclatèrent de toutes parts

fis MADAME DE LA GALAISIERE

et connue lo baion s'avançait pour saluer, on vit des mains a{|itëes se tendre vers lui, par-dessus la rampe.

Il termina, d'une voix moins forte et comme nuancée d'énjotion, par le Bonsoir :

Mes amis, mes ohcrs amis, bonsoir,

Gardons l'espoir

Ou après la nuit nous pourrons nous revoir.

Si vous dormez tous

One les songes le» plus doux

En essaims légers viennent sur vous.

Mes amis, mes chers amis, bonsoir,

(tardons l'espoir

Qu'après la nuit nous pourrons nous revoir.

— Cet honjnie est amoureux, je vous dis ({u'il est amoureux ! criait le colonel de Frabec à l'oreille du fjénéral, qui répondait : C'est fort possible!

Mais leurs voix demeuraient sans écho, car dans le château qui vibrait, on sonnait maintenant à pleine tnmipe.

Le lendemain soir au salon, Mme de la

Galaisière voyant son mari préoccupé lui demanda :

— Qu'est-ce que vous avez?

— Je suis fort ennuyé. L'herbage des Clos où j'ai mis cinquante bœufs touche à deux fermes où règne la fièvre aphteuse. Si la maladie vient jusqu'à nous, je prévois de grosses pertes.

— Faites vendre vos bœufs.

— C'est facile à dire.

— Ils sont en mauvais état?

— Je vous crois ! . . . Enfin, si la maladie atteint aussi vos vaches, nous perdrons cette année une trentaine de mille francs. Joli début!

— Il faut faire des économies.

— Des économies? Et comment? Ce n'est pas en achetant des chiens que nous en ferons, des économies.

— Vous n'achetez pas de chiens, puisqu'on vous les donne.

— xVlors, VOUS croyez ([ue les deux chiennes que nous offre Le Forhu vous suffiront pour chasser le lièvre? Il vous en faudra d'autres.

— On ne m'offre pas de chiennes, murmura-t-elle...

— Pardon, riposta la Galaisière.

Le dialogue fut coupé; l'homme prit un journal, le déplia sur un bureau où il se tint, la tête penchée, affectant de lire.

Sa femme le regardait.

— Est-ce que la chasse ne vous intéresse plus?

— Plus du tout, répondit-il, sans lever la tête.

— Vous voilà bien changé.

— C'est la misère des temps.

— Je ne chasserai pourtant pas seule.

— Vous prendrez Le Forhu.

— Tiens, comme vous dites cela!

— Je dis cela comme je dirais autre chose.

— Parlons net, dit-elle, vous n'aimez pas le baron, vous êtes, comme vos cousins Tirotel, indisposé contre lui. Pourquoi? Je voudrais le savoir. Qu'est-ce que M. Félix vous a dit?

— Il ne m'a dit rien, absolument rien, et je n'ai pas besoin de l'opinion des autres pour m'en faire une.

— Alors, donnez-moi les raisons de la vôtre.

— Il vous intéresse beaucoup, ce Le Forhu?

— Mon Dieu, c'est un aimable voisin qui s'est toujours montré vis-à-vis de nous d'une correction parfaite.

— Quelle chaleur !

— Tenez, je vous trouve ridicule.

— Et moi je vous trouve sin[;ulière.

— En quoi, s'il vous plait?

72 MADAME DE LA GALAISIÉllE

— Dans l'espèce d' emportement que vous mettez à défendre ce poseur, ce bellâtre, cet imbécile.

— Imbécile?

— Oui, ce n'est pas votre avis?

— Oh ! ça non, par exemple !

— Alors je ne m'étonne plus que vous l'ayez tant applaudi l'autre soir, comme toutes ces folles qui vous entouraient; je ne m'étonne plus que vous fassiez ouvrir les fenêtres quand il sonne dans la nuit.

— Ne lavez-vous pas écouté connue moi, plusieurs fois et avec plaisir? Seriezvous jaloux, par hasard?

— Jaloux d'un Le Forhu?

— Mais oui, mais oui.

Elle se mit à rire, mais d'un rire insolent et nerveux.

Elle ajouta :

— Cela promet!

— Je VOUS défends de me parler sur ce ton !

— C'est vous qui m y contraignez, niurniuia-t-elle. Et des larmes jaillirent de ses yeux.

La pendule marquait neuf heures. La Galaisière entendit les neuf coups, se leva, regarda sa femme, eut une légère hésitation et sortit.

Après quelques minutes, la jeune femme, étonnée du silence et comme effrayée d'être seule, eut l'idée d'appeler son mari. L'orgueil la retint. Une des fenêtres du salon était ouverte à la nuit, silencieuse et chaude. Mme de la Galaisière vint jusqu'à la fenêtre et s'y accouda. Derrière la maison, au nord, d'immenses tilleuls étaient rangés, symétriques et immobiles, et sur les feuillages, qu'aucun souffle ne faisait remuer, le clair de lune épandait comme une cendre.

74 MADAME DE LA GALaISIERE

A cent pas... la futaie, coupée en deux par une lifi^ne qui s'en allait rejoindre un étang dont la nappe, circulaire et lumineuse, était assombrie à son extrémité par un bouquet de pins. C'était la forêt que la clarté lunaire ne pénétrait pas, mais qu'elle rendait toute proche et comme menaçante. La châtelaine, dont les yeux étaient agrandis par la j^eur et l'étonnement, avait là toutes les iUusions d'un panorama nocturne.

Tout à coup, dans le silence, une fanfare s'éleva : Les Adieux de Paimponf, sans le tayauté violent qui n'exprime que la colère, et n'imite que l'aboi, mais avec des sons prolongés d'une magnifique amplitude. Toute la mélancolie d'une heure et tous les regrets des choses qui vont finir. . . La fanfare venait du petit château de la Closerie qu'habitait le baron Le Forhu.

C'était lui qui sonnait.

Mme de la Galaisière s'était penchée pour mieux écouter, puis quand ce fut fini, elle revint s'asseoir. Elle attendit, patiente et attentive... Une deuxième sonnerie, lente d'abord, puis douloureuse et emportée la fit tressaillir. C'était la Curée, le plus sombre tableau de la chasse.

Elle avait jadis entendu cette musique en forêt de Silly quand toute jeune elle suivait avec sa mère les chasses en voiture. Plus tard, elle les suivit à cheval, pendant toute une saison; elle avait alors seize ans, elle était passionnée de vénerie, comme tous les siens. Que de galops ! Que de jeux et de plaisir !

La mort, à cinq ans d'intervalle, les avait deux fois interrompus. Puis, à vingt et un ans, elle s'était mariée. Elle en avait maintenant vingt-deux et voilà que, de

nouveau seule encore, elle pleurait. Pour (juel motif?

Ne voulant pas appeler ses f;ens, elle s'en alla fermer la fenêtre violemment pour ((ue Lucien, aux aguets peut-être, entendît.

Puis(|u'il la soupçonnait de s'émouvoir aux appels de la trompe, elle allait le confondre en fermant la fenêtre. Elle se bou cha même les oreilles.

Pelotonnée au fond d'une berjyère, étaitelle assez charmante, héroïque et suppliciée?

Elles'ima^inait(|uc Lucien allait revenir, qu'il allait s'extasier, lui demander pardon et lui dire : Embrassons-nous, Sinione.

Elle le sentait déjà sous ses pieds qui tremblaient!...

Il n'osait pas revenir, sans doute...

Et Le Forhu sonnait toujours.

Chose curieuse, elle ne pouvait par-

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venir à se rendre complètement sourde.

Dans les conques roses où pénétraient ses doigts des sons vibraient encore, la fanfare vivait. . .

Découragée, elle laissa retomber ses bras . Elle écouta.

Comment pouvait-on traiter d'imbécile un homme qui sonnait avec autant d'âme, qui parlait si bien, qui chantait si bien?..

Le baron lui devenait sympathique, à la fin. Elle s'en aperçut, bondit de son siège et se demanda : Qu'est-ce que j'ai?...

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