‹ Mme de la GalaisièreChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'hôtel de M. Félix à Pont- Renaud avait été bâti sous Louis XV par un hobereau, niessire Potain de Ventre ville, fort bien nommé puisque son ventre lui tombait sur les p^enoux. Il le portait comme un enfant. Au commencement du dixneuvième siècle la maison était devenue une hôtellerie dont l'enseifjne se balançait sous une petite tourelle en encorbellement. La cheminée de M. de Ventreville servait alors de rôtisserie. Là, des broches superposées tournaient lentement devant l'âtre, à l'aide d'un mécanisme inp^énieux. En un coin, les gip^ots ; au centre les morceaux de bœuf: à l'autre bout, des vo-

lOG MADAME DE LA GALAISIERE

lailles (|ui s'arrosaient elles-mêmes devant un feu vif.

Cependant, devant le brasier, Connue roses sur un rosier, Sont trois broches superposées

D'où tombent de grasses rosées.

Jadis le coq de son troupeau Le dindon crève dans sa peau, Fait la roue et verse sur l'oie

Des larmes de graisse et de joie

L oie, en recevant sur son Hanc Les caresses de l'or brûlant Comme Danaé se renverse Et semble pâmer sous l'averse (1).

Cette hôtellerie, nous la retrouvons encore dans la prose de Le Vavasseur :

" Elle sent le gras-double et la pomme; quand les marchands de bœufs en parlent, leurs lèvres s'empourprent! Si Rabelais et Basselin revenaient sur terre, ils iraient tout droit y loger. La cour est vaste, carrée, exactement encadrée par les com-

(1) Gustave Le VAVissEUK,

muns. Les écuries sont immenses; quand elles sont pleines de bœufs, la veille des foires, l'antre de Cacus n'a jamais retenti de pareils mugissements.

« Dans la cuisine, le pot-au-feu ronfle en de grandes marmites, sur l'oreiller des bûches; les tripes achèvent de confire dans leurs lits de cendres chaudes et les ragoûts mijotent sur un potager de faïence à huit trous. "

Antre de Cacus, mais aussi temple de Comus et des grandgousiers, car l'eau-de vie, le cidre et le vin s'y bonifiaient dans la fraîcheur saine d'une cave sous terre.

Quand M. Félix devint propriétaire de cette maison privilégiée, son frère lui dit : Je rêve depuis lon^jtemps d'une vue sur la campagne, vends-moi tes bâtiments d'ex ploitation. Félix répondit : Je te les donne. Il rédigea lui-même un acte de vente fie-

tive dont il paya les frais et comme il connaissait les goûts de son frère, il lui sou mit un plan qu'avant de partir en voyage Adolphe approuva. Le poète à son retour fut surpris de voir les communs transformés. Le four, la grange, les écuries, l'étable avaient été convertis en cuisine, salle à manger, salon, cave, buanderie et cellier. Sur le tout, cinq chambres dont l'une était renq^lie par les deux mille vo lûmes ([ue possédait M. Adolphe, poète et vigneron. La chambre du fond, à l'ouest, avait deux fenêtres sur la campagne de Pont-Renaud, en face de ces fours h chaux dont les lueurs survivent à celles des crépuscules, les bouches des fours vomissant dans la nuit des fumées rouges.

Adolphe Tirotel, en des pages non publiées, avait laissé des descriptions de ces paysages cré])usculaires et nocturnes dont

les mira^îes le saisissaient et l'attiraient, car il avait l'âme d'un Celte.

Pendant quelques années, au retour de ses tournées de moins en moins lonj^ues, il avait travaillé, rêvé, dormi là. C'est là qu'il était mort.

Depuis, personne n'avait pénétré dans cette chambre, que la veuve soigneuse et fidèle. Très souvent elle aérait la pièce, dont elle essuyait avec précaution les bibelots et les meubles; elle chassait les araignées, époussetait les cadres, les rideaux, les étagères, cirait le parquet.

Le soir où Mme de la Galaisière devait venir, ce fut comme une inspection générale. Les ficelles des tableaux fixés aux murs, les clous qui les soutenaient, les pattes-fiches des glaces, tout fut vérifié, dans la crainte qu'un objet venant à choir, le bruit n'effrayât la jolie châtelaine qui devait coucher là.

Pourquoi Mme Adolphe voulait-elle que Mme de la Galaisière couehât dans la chambre du défunt? Personne n'eût pu le deviner, mais quand la châtelaine arriva, tout de suite la cousine Tirotel lui montra la chambre.

— Comment la trouvez-vous?

— Ravissante. Et quelle vue sur la campa fjne !

— C'est la vue qu'Adolphe aimait.

Encore ce " diable d'Adolphe » , pensa

Mme de la Galaisière. Elle était assez préoccupée. A quelle minute se risqueraitelle à faire, pour le compte de M. Félix, cette fameuse demande en mariage? En quels termes, prudents et audacieux, la formuler?

Avant de partir pour le concours général, M. Félix était bien venu jusqu'à la Galaisière. ïl y était arrivé en coup de vent, son pare-poussière déboutonné. Ra-

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pidenient, il avait raconté le déjeuner qu'il venait de faire avec sa belle-sœur, dont il répétait les paroles, mimait les gestes. Il était sûr qu'une transformation s'était opérée en elle; on ne boit pas de framboise avec son beau-frère, on ne trinque pas avec lui, surtout on ne le regarde pas avec de pareils yeux quand on ne veut pas l'épouser.

Il prenait les mains de Mme de la Galaisière : Allez-y, ma cousine, moi je n'ose pas, je suis une vieille bête; parlez, ma cousine ! Et Mme de la Galaisière avait répondu : Je parlerai! Comptez sur moi, je voudrais tant vous voir beureux, vous êtes si bon !

Ils s'étaient embrassés et le pauvre honune, un peu fou, l'avait quittée sans pouvoir prononcer une parole.

Et voilà qu'elle était comme lui, maintenant, un peu sotte et sans parole devant

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la cousine Tirotel. L'espoir, qui la soulevait en venant et qui rendait sa démarche intrépide, son (yrand espoir l'abandonnait pour faire place au doute.

M. Félix ne s'était-il point illusionné? IS 'allait-elle pas blesser elle-même cette femme simple et dévouée, un peu singulière, mais, au fond, si touchante en sa fidélité?

Mme de la Galaisière n'eût jamais cru qu'une demande en maria(|e pût être aussi difficile.

Enfin, le soir au salon, l'une brodant et l'autre cousant près d'une lampe, la châtelaine demanda tout à coup à la cousine Tirotel :

— De (jui tenez-vous cette maison?

— C'est mon beau-frère ({ui nous l'a donnée.

— Donnée! Quel homme généreux!

— Ça n'est pas un mauvais cœur.

— Dites, ma cousine, qu'il est très bon!

— C'est vrai ; il n'y a pas meilleur.

— A quoi servaient tous ces bâtiments?

— A cuire le pain, à battre le blé, à lofjer des bœufs, etc.

— C'est un palais maintenant!

— Oh! pas tout à fait, mais c'est bien.

— Vous avez pris un architecte?

— Non, non, c'est Félix qui a tout dirigé.

— Sur quel plan?

— Sur le sien.

— Il dessine donc?

— Mais oui. Vous ne le saviez pas?

— Non.

— Tenez, voilà un de ses dessins, fit Mme Adolphe, en ouvrant un cahier.

Mme de la Galaisière mit un doigt sur une page et demanda :

— Quel est ce f^ros homme?

— C'est l'ancien propriétaire de la maison, M. de Ventreville.

— Que tient-il donc sur ses fjenoux?

— Il tient son ventre.

— Son ventre !

— Nous avons trouvé ce monstre-là dans le f^^renier; les rats l'avaient à moitié ronpjé. Félix ayant fait cette copie, Adolphe lui dit : Ne la perds pas, c'est un chef-d'œuvre.

— Mais c'en est un !

Mme de la Galaisière tourna quelques pa^es :

— Quels sont ces jeunes ^ens?

— Mon beau-frère et mon mari, quinze et dix-sept ans.

— Ils se ressemblent.

— Oui, comme deux jumeaux.

— Et ils vous ont aimée tous les deux, fit résolument la châtelaine en fermant le

cahier, et M. Félix vous aime encore, il vous aimera toujours. Vous avez donc un cœur de pierre?

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Vous le savez bien.

— Comment! Est-ce que, par hasard, Félix vous aurait chargée. . .

— Oui!

— Il y pense encore !

— Oui!

— Ça n'est pas raisonnable.

— Si!

— Mais...

— Écoutez-moi, fit impérieusement la châtelaine, je sais une chose que vous ignorez, vous. C'est un secret, mais il m'étouffe : Adolphe, avant de mourir, a dit à Félix : Quand je ne serai plus là, épouse Léonie.

Elle eut un mouvement, Léonie.

— J'ai confiance en vous comme en Dieu, dit-elle.

— Vous le pouvez.

— Et pourquoi Félix ne m'a-t-il jamais parlé de cela?

— Parce que c'est l'homme le plus délicat du monde. Il voulait que vous fussiez libre aussi bien daus le consentement que dans le refus.

Mme Adolphe demeurait silencieuse.

La châtelaine lui prit les mains :

— Est-ce que je vous ai fait de la peine?

— Non, vous êtes trop mignonne pour cela...

— Ne me dites pas que je suis mignonne, songez à celui qui vous aime, au bonheur dont vous êtes la dispensatrice et ditesmoi : Oui! Je vois votre émotion... C'est oui, n'est-ce pas?

Léonie hésitait encore.

— Eh bien, lit-elle tout à coup, c'est oui, mais je ne veux pas que c^a traîne.

Elle se leva en répétant :

— Je ne veux pas que ra traîne!

Elle ajouta :

— Vous m'avez ensorcelée, je suis hors de moi .

— Et moi, donc! fit Mme de la Galaisière en trépignant de joie, la tête me tourne et j'ai la ^orge en feu ; puis-je vous demander cette tasse d'hysope que vous m'avez promise?

Et quand elle fut seule :

— Mon Dieu, si je l'ai ensorcelée, c'est }3ien grâce à vous. Elle ne veut pas que ca traîne, eh bien, ça ne traînera pas; les formalités seront vite accomplies : dix jours de publication à la mairie, le même temps pour l'église, avec une petite dispense de trois francs, et dans quinze jours ils seront mariés. C'est un miracle, qui s'est fait en un rien de temps, comme tous les miracles. J en suis malade.

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^Iiiie Adolphe rentra, portant une cafetière d'ar{3;ent, un sucrier, un Hacon de kirsch et deux tasses de porcelaine qui tremblaient sur un plateau.

Après avoir sucré l'infusion, Mme de la Galaisière se mit à boire à petits coups.

— C'est parfait, dit-elle.

Mme Adolphe, assez longuement, ])arla des vertus de l'hysope. Ça {guérissait tout.

— Cousine, est-ce ({ue vous ferez un voya{je de noces?

— Oh ! je n'y tiens pas, à moins ({ue nous n'allions à la foire de la Saint- Martin.

— Où se tient-elle?

— Aux Ai(}les.

— C'est loin d'ici?

— Huit lieues.

— Huit lieues. Quel voyaf^e de noces!

— Les plus beaux sont ceux où l'on trouve le plus de plaisir.

— C'est plein de bon sens, remarqua la châtelaine. A quelle heure se lève-t-on, le jour de la Saint-Martin ?

— A cinq heures, vous devriez y venir avec nous.

— Je ne demande pas mieux.

— Allons, vous êtes une brave petite dame .

— Je suis votre amie.

— Nous ne sommes pas du même ranj^.

— Il n'y a pas de ranf^ dans l'affection. Ne l'oubliez pas et parlez-moi de la Saint- Martin.

Alors, Mme Adolphe se lança dans une reconstitution pittoresque dim champ de foire où grouillaient des bestiaux, d'une place envahie par les forains et les saltimbanques. C'était, chez une petite fille de la campagne, la vision fabuleuse de la dixième année, des tableaux naïfs, aux- (juels Mme de la Galaisière s'intéressait.

des peintures d'un monde, qui quoi qu'elle tMi dise, n'était tout de même pas le sien. Et l'intérêt s'en trouvait doublé. . .

— Figurez-vous, ma cousine, qu'à la piemière Saint-Martin où mes parents m'ont emmenée, j'ai vu, de mes yeux vu, l'animal le plus étrange : une sirène. Elle était dans l'eau comme un poisson et elle avait des seins comme une femme.

La conversation s'était prolongée et Mme Adolphe n'ayant pu réprimer un petit bâillement :

— Si nous allions nous coucher? proposa la châtelaine.

— Déjà?

— Soyez franche, vous seriez couchée depuis longtemps si vous étiez seule.

— Je ne dis pas non, mais je me plais avec vous !

— Vous êtes aimable. En route pour le dodo !

Elles montèrent l'escalier.

— ^la cousine, voici donc votre chambre; la mienne est à côté. Si vous le désirez, je laisserai la porte ouverte.

— Volontiers. Est-ce qu'on s'embrasse?

— Oui, dam!

Quand Mme Aldophe fut couchée, elle entendit un petit rire sous des couvertures.

— Est-ce vous qui riez, madame Lucien?

— Oui, c'est moi. vSavez-vous à qui je pense?

— Non.

— .le pense à M. de Ventreville.. .

Vous allez dire que je ne suis pas sérieuse.

— Vous êtes bien {gentille, allez!

— Et puis je pense à nos hormnes.

— Ah! Ah!

— Et puis je pense à la foire, aux saltimbanques, à la sirène... Est-ce qu'iJ y

en aura une à la Saint-Martin, dans quinze jours?

— C'est peu probable, mais puisque vous y serez, il y aura sûrement une fée.

— Tiens, tiens, murmura la châtelaine, du bon sens, de l'esprit, avec cela fraîche comme une rose... je ne vais pas me lever pour vous plaindre, cousin Félix.

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