‹ Mme de la GalaisièreChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La ville des Aif^les, historique et manufacturière, est bâtie pour les trois quarts en amont d'un coteau planté vers le sommet de tilleuls et d'ormeaux . C'est là qu'est le champ de foire aux vastes divisions.

En novembre, à la Saint-Martin, les bêtes à cornes, les chevaux, les moutons et les porcs f^rimpent par des rues et des ruelles jusqu'au flanc du coteau d'où l'on aperçoit dans la vallée proche au-dessus des toits et cheminées de la ville, des cheminées d'usine qui, près du chemin de fer, mêlent leurs fumées aux panaches des locomotives. Çà et là, par la ville, des clochetons et des flèches, des arbres sous

les([iiels s'attriste un château Louis XI 11 abandonné, que domine une petite tour octogonale.

Sur l'autre versant, juste en face du champ de foire, apparaît le champ des morts. Les chapelles, les pierres tombales et les croix se détachent en bloc, dans la lumière, connue un quartier de petite ville ratatinée.

Au-dessus, des boqueteaux et le massif inqjosant d'une propriété seigneuriale; l'habitation regarde au nord ce pays d'Ouche dont une abbaye de bénédictins fut jadis le centre féodal et mystique. Maintenant, l'abbaye est en ruines et la forêt d'Ouche est morcelée

La domination (par le chiffre des habitants, le commerce et l'industrie) est revenue aux villes de cette ancienne province au caractère ethnique très accentué. C'est dans les villes qu'aux jours de foire

et de marché les types de la région se reconnaissent à l'uniformité du masque, du lang^age et du costume; ils composent la majorité des promeneurs et des marchands, 3ar si le chemin de fer et les automobiles îmènent des horzains, ceux-ci forment un groupe réduit de gens facilement re- 3onnaissables. L'habit, le visage, la démarche et le ton chez eux ne sont plus les némes. Sous la blouse, dans le pardes- ;us ou la peau de loup, chaque homme rahit sa terre.

Il n'y a de confusion qu'à l'arrivée, ;ar, dès le petit matin, les voyageurs des- ;endent des trains et s'enfoncent comme les masses sombres dans la ville encore endormie. Ces foules traversent les rues, nontent jusqu'au champ de foire et se lispersent dans les cafés. C'est le monde les acheteurs qui, dès l'aube, envahissant es cabarets, trempent la brioche toute

chaude dans la piemière tasse de café.

Quelques vendeurs les ont précédés, car on entend des beup,lements et des hennissements; les bêtes amenées ont déjà des amateurs autour d'elles, on les tâte dans l'ombre, où des marchés se concluent. Puis, sous les coups de bâton et les coups de fouet, des bestiaux et des chevaux passent, des bandes de cochons trottinent, des petits troupeaux de moutons p^rouillent. De temps à autre, une hôte s'échappe, une autre s'enlève sur la croupe de celle qui la j)récède; on entend des cris, des claquements, le bruit sec des bâtons sur les cornes.

FiC champ de foire se remplit. On descend les cochons de lait dans leurs ca^jes, on parque les moutons, on mène les bœufs, les bouvards et les vaches à leurs coins respectifs. Ils s'y tiennent, essoufflés, lassés, ventre à ventre, cependant

que les juments suitées et les chevaux tenus en main trottent ou s'immobilisent dans la clarté du jour qui les révèle.

Plus bas, des maqui^^nons attardés tirent des ânes par la longe ; des paysannes aux cottes retroussées luttent contre des génissons indisciplinés.

Les acheteurs circulent. Quand une vache amouillante apparaît, ils la reconnaissent à sa marche alourdie; ils la jugent de loin et se hâtent vers le propriétaire, la demande ou l'offre à la bouche.

Il est huit heures ; on voit fumer les poitrails et les croupes, des vapeurs s'exhalent de trois mille bouches au moins, car il y a là quinze cents bêtes à cornes, huit cents chevaux et plus de sept cents hommes ou femmes.

Un gendarme arrive; il est en retard.

C'est le seul que la caserne ait délégué. Le gendarme est bedonnant; il s'éponge.

car il a nioiitc ([uiiize cents iiictres d'une haleine; il rep,arde : Combien de voleurs dans cette foule? Qui va-t-il arrêter? II conniicnce par s arrêter lui-même. 11 entend hennir et meuf;ler, il voit trotter et galoper. 11 est ahuri.

C'est à cette minute que huit per sonnâmes sinj^uHers passent devant lui.

Comuje ils sont extrêmement bien vêtus, il les prend tout de suite pour des pickpockets. " Ça vient de Paris, sonp,e-t-il, ayons l'œil sur le fjroupe. " Il y remarque une jeune femme élé{}ante en paletot de poulain russe et coiffée d'une toque d'astrakan où tremblent les deux ou trois plumes d'un léfyer panache blanc. Une femme plus (x^'jVe l'accompafjne ; elle a des souliers jaunes, une robe courte, une peau de loup, un chapeau tyrolien où frissonnent des aifyrettes roufjes. Elles ont toutes les deux un bâton d'épine à la njain. Six

hommes vêtus de peaux les entourent ou les suivent. Ce ne sont pas là des coquins ordinaires. Malgré la bonne opinion qu'il a de lui-même, le gendarme en arrive à désirer un collègue. Il suit le groupe à petits pas, mais il voit des gens s'incliner devant les femmes et des paysans, la casquette en main, parler aux hommes couverts de peaux. Il s'est donc trompé? Le gendarme glisse, il louvoie et s'informe. On lui répond :

— Le plus grand? C'est M. Félix Tirotel, le propriétaire des fours à chaux de Pont-Renaud. Le plus petit? C'est M. de la Galaisière. Les autres? Mme delà Galaisière, Mme Félix Tirotel et ses quatre neveux.

Le mariage récent de M. Félix avec sa belle-sœur est connu de tout le pays d'Ouche. Les journaux l'ont annoncé.

Pandore est maintenant renseigné, ce

11 est plus lo iiK'iiic lioiiinie, bien qu'il suive encore, niais avec une évidente sympathie. II voit rire Mme de la Galaisière, il remarque ses dents, contemple ses cheveux. Elle s'arrête, il s'arrête; elle écoute, il écoute. Mme Adolphe divise une bande de bouvards à coups de bâton ; émerveillé, le f^endarme s'approche d'elle, et comme il la salue militairement, M. Félix Tirotel, assez llatté, tire un cip^are de vin{]^-cinq sous qu'il offre au défenseur de l'ordre public. Le (gendarme salue de nouveau, sourit et s'éloifjjne afin de pouvoir, loin de tous les yeux, envelopper le cigare dans du papier. C-'est un cigare de colonel ou de f^énéral de division; il le fourre dans sa poche comme le ferait un voleur. Il réllé(;hit : le fumera-t-il ou bien l'offrirat-il au sous-lieutenant, afin de lui boucher le bec? Car le sous-lieutenant va lui demander, comme d'habitude : «Avez-vous

arrêté quelqu'un? Non! Alors, qu'est-ce que vous avez f. ..ichu dans le champ de foire? " Oh! cunol„t Pandore, je fumerai décidément le ci{jare entre ma fc,»«.,iie et ma fille en prenant tantôt mon café, sur le coup de midi et demi. Le (^^endarme est tellement heureux qu'il ne sent rien de ce qu'une vache vient de lui envoyer dans le dos. Il dégoutte.

lies frères Tirotel l'aperçoivent et le signalent à Mme de la Galaisière qui s'en amuse.

Elle s'amuse également de tout ce qui l'entoure, on dirait qu'elle n'a peur de rien; intéressée par les transactions, elle écoute les propos des marchands, les attaques et les ripostes; elle les trouve pittorescjues, fort ingénieuses, quoiqu'un peu salées.

Quelqu'un dit auprès d'elle à mi-voix dans un groupe :

— Eh! Eh! j'aimerais mieux que cette

])etite dame tombe dans mon lit (jue le tonnerre.

Le f^roupe se met n -"«, i»ais la jeune fe2,i,«o s*eloi^;ne, afin d'éviter une dispute, car Jac([ues, François, Guillaume et Cyprien veillent sur elle autant que sur leur tante, et malheur à ceux qui manqueraient de respect à ces femmes-là. Ce serait une boucherie.

Dans le bas du champ de foire, le long d'une route, la châtelaine aperçoit M. Félix et M. de la Galaisière; l'un après l'autre, ils ouvrent la bouche d'une jument dont ils constatent 1 âge à la dent. Ils la font ensuite trotter devant eux. C'est une bcte alezane du plus joli modèle. M. de la Galaisière s'avance et dit à sa femme :

— Je vais acheter cette jument pour vous. C'est une bête d'un type rare que vous pourrez monter dans les chasses.

La jeune femme tressaille à ces der-

iiiers mots... M. de la Galaisière ajoute : — Le vendeur est de bonne foi, puisqu'il m'offre la bête à l'essai ; d'ailleurs, il n'en demande que mille fiancs, elle vaut cela tous les jours.

A quel<(ues pas, M. Félix est comme en extase devant sa fennne.

Il se ressaisit, s'approche et dit en saluant : « Mesdames, permettez-nous de vous quitter; nous vous donnons rendezvous pour onze heures au Plat d'Etain; c'est là que nous déjeunerons, nos livraisons faites, car nous allons remplir un wagon. »

Faisant sif^^ne à trois de ses neveux, il les emmène du côté de la f^^are. Cyprien seul reste avec ces dames; il porte un antique parapluie rouge à monture de cuivre; en sa qualité d'archéologue, Cyprien aime les vieux objets.

Mme de la Galaisièie ayant fait beaucoup d'emplettes à travers la ville et Mme Félix ayant acheté pour vingt-deux francs d'andouillettes, de boudins et de pieds farcis dans une charcuterie renommée, Cyprien s'en va porter tout cela jusqu'à l'auberge du Plal d'Etain où l'automobile des La Galaisière est remisée. II vient retrouver ces dames et comme il voit sa tante disposée à dévaliser une seconde charcuterie, il offre à la châtelaine de visiter la très vieille église de Saint-Martindes-Aigles.

En pénétrant dans l'église, Mme de la Galaisière goûta le charme d'un contraste : après le bruit et l'agitation, c'était le silence et la paix. Son attention fut éveillée par le vitrail qui représente, au bas de la nef, saint Hubert devant les bois d'un grand cerf divinisé. Le dix-cors se cabre

dans la lumière et les chiens ont tous comme un recul devant cette bête, devenue soudainement irréelle. Saint Hubeii:

est à genoux et ses compagnons, debout derrière lui, se serrent en un grand trouble que la visiteuse ne partage pas sans doute, puisqu'elle dévisage ces veneurs d'Austrasie avec une certaine curiosité. Sa vue plonge aussi dans les bois qu'elle entrevoit au fond du vitrail. Hé quoi! La chasse l'intéresse donc plus que le miracle?

Elle s'en aperçoit, ferme les yeux et se met à prier, le front dans ses mains.

A quelques pas de là, Cyprien, penché sur une dalle, y déchiffre une inscription latine, pendant que sa tante, amusée par un petit saint du moyen âge, glisse dans la tirelire qu'il tient dans ses deux mains autant de sous que la fente de la tirelire en peut laisser passer.

En tombant, les p,Tos sous faisaient un bruit qui plaisait à Mme Tirotel.

Ce bruit troubla la châtelaine dans son oraison. Elle sortit connne d'un rêve et monta vers le chœur ou, dans l'ombre d'un jjilier, se tenait une marchande de cierf^es.

— Combien avez-vous de cierges dans cette boîte?

— Quarante, madame.

— Le prix?

— Un franc pièce.

— Je les prends tous. Voici deux louis. Étonnée et ravie, la marchande demanda :

— Où Madame désire-t-elle qu'on les fasse brûler?

— Devant saint Hubert.

La châtelaine fit une {yénutlexion et sortit, f^racieuse et lé{;ère.

— Quelle est donc cette jolie petite dame? C-a doit être une princesse catho-

lique de passage aux Aif^les. Quarante cierges à la fois ! pensait la marchande, l'église en sera toute illuminée. Quelle belle Saint-Martin !

Ce n'était pas l'avis de Mme Félix Tirotel. Cette foire n'avait eu ni l'intérêt ni l'éclat des Saint-Martin d'autrefois.

Elle en faisait la réflexion chez les La Galaisière, le soir après le dîner, quand un domestique vint remettre une lettre envoyée par un exprès à M. de la Galaisière.

C'était le baron Le Forhu qui lui écrivait de la part du mar(|uis de Bréchamp.

Les deux premières chasses devaient avoir lieu les 18 et 21 novembre.

— Quel jour est-ce, le 18? demanda la châtelaine.

— C'est un samedi.

— Bien, lit-elle simplement.

— Vous aurez huit jours pour essayer votre jument.

— Est-elle arrivée?

— Oui.

— Allons la voir à l'écurie, ma cousine, proposa Mme de la Galaisière.

Elle voulait échapper à la conversation .

Quand elles furent sorties :

— Mon cher ami, prononça M. Félix, je sais toute la part que vous prenez à mon bonheur, mais ce bonheur-là m'effraye et je me demande s'il n'appelle pas quelque rançon... Vous allez suivre les chasses de Saint-Ernoul ; mauvaise forêt, beaucoup de molières et des chemins impraticables. Puisque Mme de la Galaisière doit vous accompagner, soyez prudent, veillez sur elle...

TiC châtelain comprit à demi-mot.

Page 1