CHAPITRE VU
Ce qui frappa M. et Mme de la Galaisière quand ils arrivèrent au rendez-vous de chasse, le 18 à dix heures et demie du matin, ce fut la présence d'une g^rande foule. On leur avait bien dit que le marquis de Bréchamp non seulement tolérait la présence aux chasses des populations de cette contrée, mais qu'il leur permettait aussi de coopérer à ses prises.
Quand même, cette affluence de villageois et de paysans joyeux, venus de six lieues à la ronde, était de nature à surprendre.
Il en débouchait des routes, des lignes
140 MADAME DE LA GALAISIÉRE el dos sentiers de la forêt; ils saluaient en passant les membres de l'équipafje et les invités de marque.
En arrière de la meute se tenait un fîToupe de cavaliers bizarres : fermiers cossus aux jambes démesurément écartées par des selles antiques, cavaliers d'un jour montant des petits clievaux de forêt, ^âs de campagne sur de sinqiles couvertures et même à poil. Casquettes à trois ponts, chapeaux velus, blouses bleues, paletots de coupes di\ erses, tout cela tranchait sur la tenue verte, un peu sombre, des gens du bouton, des amazones portant le chapeau melon, la jaquette noire et le jupon court. Quel([ues habits rouges ponctuaient le groupe, que dominait le baron Le Forhu, dont le poids et la taille exigeaient un cheval puissant.
Le baron se tournant vers Mme de la Galaisière lui dit : u Madame, si vous
voulez entendre le rapport, voici l'Andouiller qui va le faire. »
Un valet de limier, la cape à la main, s'avançait vers le marquis :
'( Monsieur le marquis, comme j'entrais dans la li^ne des Aunes, Garillo tout de suite en a refait, se rabattant sur une voie que j'ai jugée celle d'un cerf, mais de vieux temps; j'ai retrouvé la même voie à quinze cents mètres, l'animal rentrant dans l'enceinte de la Fente-Close; la voie était de bon temps et je jugeai l'animal dix-cors; j'ai pénétré dans l'enceinte pour m'assurer contre un faux rembucher, puis j'en ai fait le tour et n'ayant connaissance d'aucune voie sortant, je crois le cerf rembuché; ayant du temps devant moi, j'ai pris le contre-pied de mon animal et l'ai bien jugé en plaine où j'ai ramassé des fumées bien moulues,
aiguillonnées et pesantes. Je m'écrois donc avoir détourné dans la Vente- Close un cerf g^rand dix-cors bien courable et sans nul refus. »
Formant un cercle énorme autour de l'équipage, les paysans écoutaient le rapport, silencieux et tête nue. Dans ce cadre sauvage, au milieu de cette forêt où le soleil révélait les nuances de l'automne, on eût dit d'une assemblée de chasse royale et populaire du temps de Charles IX, d'autant que les chiens étaient blancs et que le chef avait sous sa cape noire la figure énigmatique des Valois.
Pas d'autos, la forêt de Saint-Ernoul étant mal percée ; une seule voiture, où se carrait un colosse à la tête de bouffon. C'était Coulibœuf, le hongreur; il se proposait de suivre en tilbury, sauf à verser encore une fois au Pont-de-Ia-Lune. Il
poii:ait en sautoir une trompe bossuée dont il déchirait le pavillon quand il sonnait des hourvaris, les plus terribles qu'on ait jamais entendus. Quand on vint lui dire qu'un grand dix-cors était rembuché, sa bouche s'ouvrit, son col se gonfla, ses yeux, jaillis de l'orbite, eurent des lueurs de joie.
Mais le marquis donne des ordres, assignant à chacun son rôle pour l'attaque ; il dit qu'on entoure l'enceinte afin que les chiens de meute soient vite et sûrement découplés.
Il part avec l'Empaumure et l'Andouiller pour découpler sur la brisée.
Le baron Le Forhu propose à M. et Mme de la Galaisière de monter jusqu'au poteau des Ventes où, selon lui, le cerf doit passer.
Ils y vont au petit trot, en maintenant leurs chevaux sur In berme; ils s'arrêtent,
prennent leurs distances, fjardant ainsi le haut de la lifjne où d'autres cavaliers s'espacent. Un f>rand silence. Tout le monde écoute et rep,arde. Ce sont des minutes d'attente solennelle. Enfin, les rapprocheurs empaument chaudement la voie, puis se taisent tout à coup, embarrassés dans les retours que l'aniuial a faits avant la reposée. De nouveau, les aboiements se font entendre, le dix-cors vient de bondir à vue de chiens, les trompes sonnent le lancer. L'animal se fait battre dans l'enceinte, qu'il franchit à la hauteur du poteau, mais il saute en {>rand cerf, au pas, la tête droite.
— Il porte neuf d'un côté, s'écrie Mme de la Galaisière, qu'il est beau !
Le Forhu sonne la Royale.
On crie : La meute ! Amenez la meute ! Il a sauté là près du poteau ! C'est un dixcors mafjnifique aux bois très écartés!
Les chiens de meute qu'on amène poussent déjà des aboiements ; on les découple, et comme ils ont les plus belles f^^or^^es du monde, ils font, avec les bienaller d'une quinzaine de trompes, une musique enragée.
La foule aussi jette des cris, elle se disperse à droite, à gauche, pendant que les cavaliers partent au galop, sous bois, à la queue des chiens, ou par les sentiers et les lignes.
Aux premiers cents mètres, le cheval d'un fermier s'arrête, il renâcle et pète sous la cravache, un deuxième envoie des ruades, un troisième tombe à genoux; des piétons s'immobilisent, l'oreille tendue, les yeux ouverts du côté de la chasse qui s'enfonce dans les bois ; quelques sons de trompe affaiblis, l'éclair d'un pavillon, un point noir, un point rouge et plus rien.
Le dix-cors fuit, les chiens aux talons ;
il soiif^e à quel({ue ruse, mais les abois, les (jalops et les cris l'épouvantent ; quittant la futaie, il entre dans un taillis où se trouve une harde avec un f;rand cerf qu'il obligée à quitter la reposée et dont il s'accompafîfne pendant quelques minutes, puis il bondit et laisse l'autre filer.
La chasse va moins bien, quelques chiens ont mis bas, ceux (jui chassent plus franchement font un retour dans la futaie, quelques jeunes chiens partent sur une biche, on les arrête, mais toute la meute rassemblée se tait : il n'y a plus de voie.
Le maître d'équipage , le baron Le Forhu, les La Galaisière, le comte de Glos et l'Empaumure sont là. On relève les défauts, mais inutilement. Baffouillade.
Toute la chasse a pu rallier.
Le baron se penche vers Mme de la Galaisière :
— Il pourrait se faire que l'animal fût
remis dans ce boqueteau, là-bas, sur la colline; attendons les renseignements, il y a trop de monde pour que le cerf ait pu définitivement échapper à tous les yeux.
En effet, comme Le Forhu vient d'aider l'amazone à mettre pied à terre, une bande de ^^âs arrive en criant :
— M'sieu le marquis ! M'sieu l'marquisî J l'avons vu !
Ils veulent tous parler à la fois ; le marquis en désijrne un : Allons, vous, dites.
— Eh ben, quand j 'avons entendu vot' musique, j' sommes sortis du village qu'est là, en amont, j'allions v'ni là, quand l'gâs Polyte a dit : Que qu'c'est que j'vois làbas dans l'ruissiau? j'nous sommes mis à crier : c'est l'cerfe! Ah! bon sang! C'est li qui s'est mis à galoper! J l'avons perdu de vue, mais comme j' arrivions au boquetiau qu'est là-haut, vot' cerfe sautait
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d'daiis. C'est pour ra que j'sommes venus.
— Bravo, mes amis!
— Que vous disais-je? demanda le baron à Mme de la Galaisière, en la regardant jusqu'au fond des yeux.
On part à la suite des (jâs qui veulent se remettre à parler tous à la fois, on leur impose silence, on contourne la colline, et non loin du ruisseau, sur la terre un peu (yrasse, un des fyâs se penche et crie :
— T'nez, msieu l'marquis, c'est là, v'ià son piquet.
On voit le pied d'un }>rand cerf, on met les chiens sur la voie, ils en refont immédiatement. Deux chiens (jui n'ont jamais menti paraissent en vouloir, tous les autres mettent le nez dans le vol'-cel'est, un à un, puis toute la meute repart, dans un accoid complet. La voie tourne à droite du côté de la plaine.
— L'Empaumure, sonnez le débucher!
ordonne le marquis.
Le dix-cors détale en plaine et les chiens, à toute vitesse, filent derrière lui, le nez dans le vent. Vinf]^ cavaliers suivent. C'est comme une charge à travers les g^uérets et les labours ; elle est devenue trag^ique par le silence qui s'est fait soudainement, car l'impétuosité de la course empêche les sonneries et rompt les abois. Mais au bout d'un quart d'heure il n'y a plus à la chasse que l'Empaumure suivi du baron Le Forhu et de Mme de la Galaisière, qui galopent côte à côte. Tous les autres sont en queue.
A la hauteur d'un boqueteau, le cerf fait un crochet, refuse une route, revient sur le contre et passe entre Mme de la Galaisière et le baron, qui le rejoignent.
Le baron est devant, serré de près par l'amazone qui, dans l'ivresse de cette
nouvelle course, fait preuve d'une énergie extraordinaire. Elle voit Le Forhu, niaffnifi({ue et souple, cravacher la bête dont la croupe fume.
Cette charp,e furieuse, poussée en rase canipap,nc pendant une denii-lieue, a pour témoins des cavaliers qui s'arrêtent dans les labourés et d'autres qui viennent au petit trot sur des bêtes claquées.
Le Forhu maintenant sonne des bienaller; les cris de trois cents piétons qui défjringolent des collines lui répondent; le cheval de Mme de la Galaisière et celui de l'Empauniure sont nez à nez, près des chiens qui se détachent, sur le fond fjris de la terre, connue une lonp,ue traînée blanche.
Au bout des fjuérets, foule encore. On entend crier : Il vient! Le voilà! Le voilà!
FJebout dans son tilbury, Coulibœuf sonne la Fue.
Traqué de tous côtés, le dix-cors saute dans un taillis, les chiens ameutés l'y relancent, après un léger balancé; l'animal tourne et cela permet aux cavaliers attardés de rattraper la chasse.
— A quoi pensez-vous? demanda La Galaisière à sa femme. Vous êtes folle de galoper ainsi.
— Nous sommes tous un peu fous, répond-elle.
Traversant l'enceinte des Humiers, le cerf bat au change, mais la ruse ne lui réussit pas : il est trop échauffé.
L'Empaumure, qui vient de le voir sauter un layon, déclare qu'il porte la hotte et qu'il est sur ses fins; effectivement, l'animal descend vers un étang et s'y jette.
Un défaut s'ensuit.
Mais plusieurs chiens relancent le cerf dans les roseaux, et comme il lui reste
encore f|uelqiie vip,iicur, il reg^agne une futaie qu'il vient de traverser. Ce retour modifie forcément les places respectives des cavaliers : les derniers deviennent les premiers. Le Forhu, M. et Mme de la Galaisière se trouvent en queue et M. de la Galaisière, plein de fougue, mais inexpérimenté, cherche à rejoindre au galop; sa femme le suit. Tout à coup. Le Forhu s'écrie : < Écoutez donc ! . . . Beaucoup de chiens ont mis bas, l'animal doit être hardé, il faut voir quelle direction les bons chiens vont prendre. »
Seule, Mme de la Galaisière s'est arrêtée... Deux chasses, en effet, se sont formées et pendant (jue le gros des chiens s'enq^orte sur une barde, on entend revenir dans la direction de l'étang plusieurs chiens en tête desquels se trouvent Bon- Avis et Touche-à-tout, deux chiens impeccables.
Le Forhu a donc vu juste et la jeune femme demeure frappée de sa perspicacité.
— Venez, lui dit-il, nous serons les premiers à l'hallali...
Avec le chien de tête, ils arrivent à l'étanfj, le cerf vient d'en sortir; il s'enfonce dans les buissons d'épines que surplombent à une hauteur de vingt mètres les magnifiques rochers du Harpon.
Après avoir sonné la sortie de l'eau. Le Forhu, suivi par Mme de la Galaisière, gagne la queue de l'étang et ramène à la voie les quinze chiens dont il dispose.
Il ne faut pas songer à gravir à cheval la pente à pic qui mène aux rochers ; le baron, qui met pied à terre, engage Mme de la Galaisière à en faire autant, il l'aide et elle saute gracieusement de sa monture.
Un bûcheron qui se trouve là prend leurs chevaux et tous deux s'engagent dans le
tortueux sentier de bruyère ([ui, bordé de végétations naines, eonduit aux rochers.
— Madame, nous allons avoir un hallali splendide, venez pour bien voir.
Ils montent péniblement, la jeune femme tient sa cravache d'une main et s'accroche de l'autre à des branches basses; tout près de l'homme, elle est haletante, elle se redresse un moment, prête à chanceler... Le Forhu la reçoit dans ses bras, se penche et lui met un baiser sur les lèvres :... < Je vous aime, " dit-il...
Brusquement, elle se dégage :
— Pour qui me prenez-vous?
Elle est à deux pas, frémissante et blême, la main droite levée.
— Vous pouvez me cravacher à mon tour, dit le baron, je l'ai mérité... Ne craignez rien . . .
Peu a peu, elle s'éloigne, fixant tou-
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jours, de ses yeux effrayés, l'homme qui balbutie encore des excuses...
Cependant on entendait arriver sur la voie le reste de la meute; la plupart des chiens s'étaient arrêtés d'eux-mêmes.
L'Empaumure et l'Andouiller avaient fouaillé les plus indociles ; tous s'étaient bien ameutés et, dès qu'ils entendirent les chiens de tête qui aboyaient le cerf, ils se rallièrent aussitôt.
Les abois furent splendides, le dix-cors faisait magnifiquement tête à la meute.
Les trompes sonnaient l'hallali courant et du haut de ces rochers sauvages les cris et les fanfares retentissaient au loin dans la vallée. L'animal ne semblait pas intimidé par cette mise en scène; quelques chiens plus audacieux s'étant approchés de lui, le dix-cors les avait inmiédiatement chargés et cruellement punis. Le
spectacle nienac-ait de s'éterniser, quand Le Forlui, dissimulé derrière un arbre, profita d'un court instant où les chiens donnaient au cerf un nouvel assaut pour le servir d'une main sûre.
L'animal se retourna, cherchant à s'élancei" sur l'aj'resseur, mais il tomba dans son élan.
Il était mort.