‹ Mme de la GalaisièreChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Cette première chasse donna lieu à beaucoup de commentaires. Les hommes voyaient Mme de la Galaisière s'y enlever, en de vivants tableaux, énergique, intrépide et très séduisante.

Toutes les femmes la condamnaient.

L'amazone, disaient-elles, avait manifestement lâché son mari pour le baron.

Pas une ne voulait tenir compte de la vitesse et de 1 endurance de la bcte qu'elle montait, de l'irrésistible entraînement d'un débucher en rase campap,ne où la meute, les chevaux et les chiens, propulsés par le même instinct, chassaient à vue. Quelquesunes disaient tout bas : C'est un scandale,

car on ne peut suivre avec autant d'acharnement que sous l'empire d'une folie amoureuse.

Elles disaient cela, (gémissantes ou rafjeuses, selon les sentiments qu'éveillait en elles l'imagée d'un beau veneur {galopant à côté d'une rivale.

Le Forhu, d'ailleurs, n'avait-il pas risqué sa vie en servant le dix-cors à deux pas d'un abîme et sous les yeux de cette femme? Il fallait que sa passion fût violente! On l'avait un peu soupçonnée, mais elle venait de se manifester avec un éclat plutôt fâcheux.

Mme de la Galaisière elle-même s'en était rendu compte, puisque avant la curée; au moment où le maître d'équipage allait venir pour la complimenter, elle s'était tout à coup dérobée. On ne l'avait plus revue. Quoi de plus significatif? Elle eût pourtant mérité qu'on lui fît les honneurs

du pied. Quel désastre, si d'aventure on y eût songé !

On ne voulait donc plus voir dans son effacement que de la confusion et dans sa retraite qu'une fuite.

On l'attendait à la seconde chasse.

Mme de la Galaisière soupçonnait-elle tout ce dépit? Devinait-elle, chez les hommes qu'attirent la hardiesse et la fjrâce, la force et la beauté, ces velléités de conquête si propres à flatter l'orgueil féminin? Peut-être, mais une chose la préoccupait davantage. En songeant à l'audace du baron, à son acte inqualifiable, elle se demandait si , d'elle-même, quoique involontairement, elle ne s'y était point exposée.

Étourdie en montant le sentier tortueux et à pic, elle était presque tombée dans les bras de son compagnon . . .

Chacun avait eu son vertige.

Après le baiser, l'aveu. Le Forhu, après, n'avait-il pas baissé la tête, balbutié des excuses, consenti même au châtiment immédiat de sa conduite. C'étaient là des atténuations.

Décidée à rompre, elle ne voulait cependant point apporter dans la rupture une hâte révélatrice. Elle eût éveillé de nouveau chez son mari des susceptibilités qui l'avaient tant blessée une première fois.

Ses craintes, à lui, n'étaient-elles pas revenues? Il affectait d'être si tranquille!

Le lendemain, il avait parlé de lâchasse froidement et de la forêt comme un honjujo (jui compte bien y retourner. Pas de réflexion sur le débucher, aucune observation quant à la prise, ni reproches ni compliments, rien.

Quel homme insupportable et quel pauvre psychologue !

Il fallait lui dire : « Simone, vous m'avez donné de l'orfiueil et causé de l'inquiétude. Je vous ai suivie de loin dans cette chevauchée avec autant d'admiration que de crainte; vous étiez helle et gracieuse, mais vous avez franchi des fossés où vous pouviez faire la culbute et vous tuer. Sinione, vous avez mérité que je vous fjronde. -^

Voilà ce qu'il fallait dire, en ajoutant : « Moi, je chasse comme un pied, je m'emballe sur le chan^^e et comiquement je fais tout de suite confiance aux jeunes chiens qui clabaudent ; je n'ai même pas le sens de l'orientation; je reste en forêt l'herbaçer ou l'avocat, j'y suis dépaysé, par cela même un peu ridicule, mais je m'en rends conqîte.

« Et puisque je te suis, tu vois comme je t'aime. »

Ah! s'il eût dit cela, je lui aurais tout

révélé, pensnit-ello. Mais ([uoi dire à un homme qui ne se montre ni {^^alant, ni spirituel, ni confiant, ni jaloux, car enfin, la jalousie, c'est encore de l'amour.

Pas même jaloux... Dos attitudes composées, une froideur afj^açante, un détachement bête.

N'était-ce pas révoltant?

Il ne se mcmtrait même pas fier de sa jument, de cette bête achetée par lui à la foire des Aif^les, de cette alezane (ju'elle avait montée sur ses propres conseils.

Il rej^rettait sans doute de l'avoir achetée... Il ne devinait donc pas que sa femme était inquiète, presque malheureuse. Et, s'il le devinait, pounjuoi lui refusait-il les conseils et l'appui qu'elle désirait, l'affection dont elle avait soif?

Pourtant, le lundi soir, il lui demanda :

— Nous chassons demain, n'est-ce pas?

— Est-ce que vous y tenez? fit-elle.

— J'y tiens d'autant plus qu'on vous a critiquée à propos de ce débucher. En vous abstenant, vous provoqueriez de nouvelles médisances. Je ne veux de cela à aucun prix.

— Soit, mais je ne vous quitterai pas de toute la chasse.

— C'est aimable à vous; toutefois, comme vous chassez fort bien et moi très mal, suivez comme il vous plaira.

— Je vous répète que je ne vous quitterai pas.

— Alors, prenez Fulgur; il est aussi vite que l'alezane, mais plus docile.

Le lendemain à l'assemblée, Mme de la Galaisière fut l'objet d'une {^rande curiosité. Le Forhu l'ayant saluée, elle lui répondit à peine et se tint à l'écart, pendant que La Galaisière, qui voulait braver

HiV MADAMK DK l.A GALAISIERE

1 opinion, affectait de causeravec le baron. Il lui demanda des nouvelles de ses chiennes.

— Je vous les njènerai bientôt, dit Le Forhu.

— Alors, venez déjeuner?

— Très volontiers.

Au moment de l'attaque, La Galaisière ayant feint de vouloir suivre le baron :

— Restez! lui dit impérieusement sa femme.

On lanra. L'animal se fit battre longtenjps dans la même enceinte en bordure de plaine et sans (jue personne le vit, sauf l'Empaumure ([ui, connaissant tous les cerfs du pays, avait dit au moment de l'attaque : u C'est une petite quatrième tête maifp'c, avec des bois cassés, une espèce de cerf voyageur qui pouriait bien débucher à Bois-Landry, y

Aussi, quand eut lieu le débucher, Ions

MADAME DE LA GALAISIERE l«5

les veneurs étaient-ils présents, aucun ne voulant le prendre avec du retard. Et quand un laboureur, qui s'était arrêté pour regarder la chasse, cria tout à coup : '< Tenez, 1 voyez-vous là-bas qui d'vale la côte, il a passé la rivière, c'est li qui va ben... " ce fut un véritable escadron de cavaliers qui prit le galop.

Mme de la Galaisière constata que son mari la suivait de près; le piqueux et quelques boutons de l'équipage galopaient devant. Fulgur s'excitant se mit à tirer double.

En un carrefour où Ton s'était arrêté pour écouter pendant quelques instants, elle ne put empêcher Fulgur de dépasser les chevaux qui étaient devant et de se placer derrière la jument de l'Empaumure, mais elle aperc;ut son mari qui suivait dans la file et elle se rassura.

D'ailleurs Le Forhu n'était pas là.

Avait-il ]w\s un autre chemin ou s'était-il ejïaié?

Il y avait trois lieues de plaine entre les deux forêts. On fit rondement le dchuclier, les eliiens volaient et Mme de la (Jalaisière, emportée par sa monture, fut toute surprise de se trouver dans une ligne de la forêt de Bois-Landry; elle ne se croyait qu'à moitié chemin du déhuclier; en se retournant, elle vit (ju'elle était seule avec deux veneurs et le piqueux.

Remanjuant son étonnement et la lépjère inquiétude qui se pcip^nait sur son visap^e, un des veneurs, le comte de Glos, lui dit : " Madame, ne vous effrayez pas de l'absence de votre mari; sa bête, déferrée à mi-chemin, s'est mise à boiter bas. M. de la Galaisière rentre chez lui connue il peut, en traînant son cheval par la figure et il m'a chargé de vous le dire. »

L'animal, sur ses Hiis, tournait près de là, dans une enceinte; les abois se firent entendre, mais ils furent de courte durée. Le cerf fut immédiatement porté bas.

Après l'arrivée de quelques retardataires, le marquis de Bréchamp donna l'ordre de commencer la curée. On la fit rapidement car il y avait une lonfjue retraite. Tous les veneurs présents retournaient au rendez-vous du marquis. Seul, Le Forhu, qui s'était trouvé aux abois en arrivant par des chemins détournés, devait prendre la même direction que Mme de la Galaisière.

Au moment de se séparer, le comte de Glos s'avança vers l'amazone et lui dit : — '< Madame, si vous n'aviez pas un compagnon tout indiqué, notre vaillant ami Le Forhu, l'un de nous se serait fait un devoir et un plaisir de vous accompagner.....

168 MADAME DE I,A GALAISIEUE

Sans répondre un mot et sans accorder même un regard au cavalier qu'on venait de lui offrir, Mme de la Galaisière s'en- {j^agea dans une ligne; elle se maintint sur la droite, pendant ([ue Le Forhu sur la gauche trottait à une dizaine de pas derrière elle.

Le jour baissait ; les arbres se détachaient encore au loin sur un ciel blafard, mais la nuit régnait déjà dans les sousbois. De temps à autre, les animaux d'une barde, ([ue le passage de la chasse avait désunie, bondissaient au bord de la ligne; il en sauta quelques-uns devant les chevaux.

Un vent s'éleva (|ui fit chuchoter les feuilles et bruiie toute la forêt.

L'amazone gagnait du terrain, elle semblait vouloir échapper à celui qui la suivait pourtant à une distance respec-

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tueuse. N'étant pas sûre de son chemin, elle s'en rapportait à la mémoire de son cheval, mais celui-ci ayant fait un écart, elle l'arrêta net.

Le haron en se rapprochant lui demanda :

— Madame, est-ce que vous avez eu peur?

— Oui. J'ai cru voir une forme humaine et des yeux luire dans l'ombre.

— Si nous avions encore des loups, je vous dirais : Madame, c'est un loup, mais, homme ou bête, rassurez-vous, je suis là pour vous protéçer.

Il ajouta :

— Je vous supplie d'avoir confiance en moi.

— Rapprochez-vous, fit-elle, un peu rassurée. Ils arrivèrent au bout de la ligne. La lune, qui montait, sortit d'un nuage et leur révéla d'innnenses bruyères

ponctuées, (;à et là, par des p,enévriers et des houx.

— Laissons la plaine (|uc nous avons traversée tantôt, dit Le Forhu, prenons la lande (jui va nous conduire en droite ligne juscju'à la route de Pont-Renaud.

— Ce sera plus court?

— D'une lieue au moins.

Par un chemin abrupt, ils montèrent au pas. La nuit paisible aufjmcntait le silence autour d'eux. Dans le lointain un chant s'éleva, monotone et traînassant :

Y aurait pas de violettes

Sans le printemps, INi d'amours, ma brunette.

Sans les amants.

— C'est un chœur de paysans, dit Le Forhu.

Mme de la Galaisière arrêta son cheval sur la côte. Elle écoutait et regardait.

D'une route invisible, les voix s'élevaient, puissantes et prolongées :

Ni d'amours, lua brunette, Sans les amants...

En marchant, les gâs s'enfonçaient au loin dans les bois et leur chant peu à peu s'éteignit dans une grande mélancolie.

Quand la jeune femme et son compagnon, après vingt minutes de trot, s'arrêtèrent juste à l'embranchement de la Closerie :

— Prenez-vous le petit chemin qui passe devant ma porte? demanda Le Forhu.

— Non, répondit-elle.

— Alors, vous me permettrez de vous accompagner jusqu à la Galaisière?

— - Merci, je connais la route, il fait clair et je serai bientôt rendue. Adieu.

— Au revoir, si vous le voulez bien,

dit Le Foi'hu; je coiupte aller demain dans raprès-iiiidi, à la ferme du Val- Soubris où sont vos deux ehiennes. Je m'absente jeudi, mais vendredi je vous les mènerai, si eela ne dérange pas M. de la Galaisière.

- — Vous lui ferez plaisir. Vous savez (pi'il vous a invité à déjeuner?

— Vous êtes ainia])le de me le rappeler.

— Seulement, je vous préviens, vous ferez maijjre.

— (^e sera encore trop bien pour un pécbeur, répondit le baron.

H souleva sa cape et l'amazone partit au {;alop.

Ce soir-là, M. Félix étant présent, Mme de la Galaisière, après avoir parlé des incidents de la cbasse, fit d'un ton dégagé :

— Lucien, j'oubliais de vous dire que

le baron ira demain dans raprès-midi chercher vos deux chiennes au Val-Soubris. Il compte vous les amener vendredi.

— Vendredi? Mais je ne serai pas là, je vais avec notre cousin au Tencement, pour l'achat de cette poulinière...

Il ajouta maussadement :

— Vous le saviez !

— Si je l'avais su je n'aurais pas rappelé au baron l'invitation que vous lui avez faite.

— Vous l'avez invité!

— Je lui ai simplement rappelé votre invitation, appuya-t-elle.

— Alors, vous lui tiendrez compagnie, ma chère!

— Vous ne pouvez pas vous dég^ager?

— Non.

— Alors, vous écrirez au baron (|ue vous n'êtes pas libre.

— Je m'en f^^arderai bien.

Pour({

UOI :

— Parce que je ne voudrais pas le priver d'un plaisir rare.

— Duquel?

— Du plaisir de déjeuner seul avec vous.

— Vous êtes bien méchant, niurmurat-elle, en étouffant un san{>lot.

La Galaisière ayant ((uitté le salon, elle se tourna vers M. Félix

— Vous l'approuvez, votre cousin?

— Non, puisqu'il a tort, mais, ma chère cousine, ne vous troublez pas, tout peut s'arran{;er.

— Et connnent?

— Je cherche. . .

— Si vous restiez, vous?

— Je ne peux pas me rencontrer avec Le Forhu.

— Vous ne le pouvez pas?

— Non, ma cousine, et je vous dirais

tout de suite pourquoi, si je n'étais lié par un secret.

— Dites-moi au moins si je peux recevoir cet homme?

— Mon Dieu...

— A-t-il fait quelque chose contre l'honneur?

— Contre l'honneur selon le monde, évidemment non.

— Enfin, vous le détestez.

— Je ne vous le cacherai pas... Mais tenez, ma cousine, je vais vous indiquer un moyen de l'arrêter : c'est de lui faire savoir que nous devons, ma femme et moi, déjeuner ici vendredi. Je vous réponds qu'il ne viendra pas.

— Soit, mais comment lui faire savoir. . .

— Oh! c'est bien simple. N'avez-vous pas dit que Le Forhu devait aller demain chercher les chiennes au Val-Soubris?

— Oui.

176 MADAME DE LA (iAl.AISIKRE

— Dans l'après-midi?

— Dans l'après-nudi.

— C'est parfait. J'irai demain matin au Val-Soubris. Cette ferme est exploitée par Lysis Durand, un gareon qui m'est très dévoué. C'est lui qui renseif^nera le baron. Laissez-moi faire.

— Et quand saurai-je?..

— Demain soir, ma cousine, je viendrai vous rendre compte.

M. Félix fut exact. Tout de suite, et d'un ton joyeux, il se mit à reconstituer la scène entre Lysis Durand et Le Forhu.

— Comme ra, m'sieu l'baron va vendredi à la Galésierre? C'est sûrement pour y déjeuner avec ma marraine?

— Qui (;a, votre marraine?

— Madame Félix.

— Madame Félix Tirotel est votre marraine?

— Oui, iii'sieu l'baron. J voulais justement li diiiander d'véni déjeuner avec nous vendredi, quand on m'a répondu :

Impossible, j'déjeunonsc'jour-là, Félix et moi, à la Galésierre. Je nvous cache pas qu'ca m'a contrarié.

Le baron en était resté bouche bée...

Il avait ensuite cravaché dans la cour un veau qui se trouvait à portée de sa main.

— Ah ! dam, c'petit viau-là n'galope pas aussi ben que l'cheval à m'sieu l'baron .

Lysis avait donc supérieurement fait l'imbécile et Le Forhu, visiblement contrarié, l'avait quitté sans prononcer une parole .

— Que v.i-t-il faire maintenant? demanda Mme de la Galaisière.

— Le baron? Il va s'excuser par un mot que vous recevrez demain.

— Vous croyez ?demanda-t elle encore.

178 MADAME DF Î,A GALAISIKHK

Mais M. Félix parlait avec- tant d'as surance (luollo finit |)ar so laisser convaincre.

Le lendemain, pas do lettre et le vendredi matin MM. de la Galaisière et Tirotel pai'tirent avant l'heure du courrier.

Pendant toute la matinée, la châtelaine s'occupa d'une foule de détails, elle était inquiète et nerveuse. Elle voulait se persuader que le baron ne viendrait pas.

A midi précis on vint l'annoncer.

Quand Le Forhu pénétra dans la pièce qui séparait le salon de la salle à manjjer, il vit que la châtelaine était seule.

— M. de la Galaisière, obligé de partir ce matin, m'a chai{;ée de l'excuser auprès de vous, fit-elle.

Le baron se demandait si les Tirotel n'allaient pas apparaître. Le déjeuner fut annoncé. Pas de Tirotel. « Quelle délicieuse aventure, " pensait le baron.

A table il se montra plutôt réservé, coiunie si l'absence du mari l'eût affecté. Il donna sur les chiennes qu'il avait amenées (quelques renseif^nements, en se gardant de rappeler qu'elles étaient de haute race, afin de ne pas donner d'importance au cadeau. Il fit une remarque heureuse au sujet d'une tapisserie qui, devant lui, couvrait tout un panneau. La verdure était pleine d'oiseaux et de feuillages; dans le bas, sous des ombres atténuées, on distinguait un fleuve où glissaient des barques.

A droite, par une fenêtre, on apercevait au dehors des tilleuls symétriquement alignés et plus loin, par une baie, les fûts pressés des hêtres qui s'en allaient très haut chercher la lumière. Le baron avoua qu'il avait braconné sous ces arbreslà dans son enfance, en tirant les lapins d'un grand-oncle auquel appartenait cette

ISO MAKAMK l»K 1,A GALAISIKKE

lutiiic. (,os Le Forlui j)osséclaieiit le manoir (l(^ la Oalaisièi'e au seizième siècle. Il a\ ait chez lui des titres (jui eu faisaient foi.

Il [)arlait d'une faeon intéressante, mais sans aucune recherche, senihlait-il, et toujours avec modestie.

La jeune femme le re{}arda. Quel âf>c pouvait-il hien avoir? Il ne portait pas trente-cin(j ans, (pioicpi'il fût tout près de la ipiarantaine.

8a tenue était très élé{>ante, mais simple; il y avait de l'autorité dans sa voix et, dans ses mouvements, une sûreté que la puissance physi([ue fortifiait encore. A des nuances qu'elle pouvait saisir, il se révélait homme de race, mais d'une lignée rustique et dominatrice.

Il semhiait même qu'il fût revenu dans son domaine, en son propre lof>is et qu'à tahle il présidât comnje le sei(;neur du lieu...

MADAME DE LA GALAISIERE 18i

Sous son regard, la jeune femme ayant baissé les yeux, il se dit, lui, et non sans trouble, qu'elle était bien jolie... Ce fut tout, car Mme de la Galaisière se leva et gagna le salon oii le café devait être servi.

Quand le service fut enlevé, le baron, après un moment de silence, dit à mivoix :

— Il faut bien ([ne je me décide à vous demander pardon !

Comme elle le regardait :

— Mais, oui, car j'ai été coupable...

Si vous saviez combien j'ai souffert depuis... Connnent ai-je pu vous manquer à ce point, alors ([uej'ai pour vous, ma dame, le plus profond respect? Sans vouloir me justifier, sans songer même à obtenir de vous un pardon ([ue je ne mérite pas, laissez-moi vous dire cependant (|u'il n'y a pas eucliez moi préméditation...

182 M Alt A. ME DE 1-A GALAISIERE

Il baissa la voix :

— Ce (jui m'a fait af>ir, c est un sentiment (juc je n'avais jamais connu. Je l'ai épiou\(î la première fois (jue je vous ai vue. Il restera toujours en moi... Ne m'arrêtez pas, continua-t-il, cet aveu ne me rapproche pas de vous, il m'en éloigne, je le sens; vous pouvez me condamner à ne plus vous revoir, j'accepte votre décision, mais je ne veux pas de votre mépris, quoique je sois un pauvre homme et un grand pécheur...

Madame, encore un luot : je m'attendais à rencontrer ici les Tirotel. Vous voyez bien que je n'ai pas peur d'eux, puis([ue je suis venu... Je vous demande maintenant la permission de prendre congé de vous; je ne sais si je dois vous dire au revoir ou adieu... Me ferez-vous la grâce de croire à ma sincérité?

Il se leva.

Mme de la Galaisière eut quel(|iies secondes d'hésitation, puis elle lui tendit une main qu'il baisa.

Eu rentrant le soir, M. de la Galaisière n'était plus le même homme. Joyeux et confiant, il vint embrasser sa femme, que cette expansion surprit. 11 lui demanda :

— Le baron est venu ?

— Oui.

— Je sais, je sais, vous avez bien fait de le recevoir et moi je ne suis qu'un sot. Est-ce que vous m'en voulez?

Conmie elle ne répondait pas :

— Simone, je vous ai blessée, mais pour la dernière fois, je vous le jure. Vous avez cherché, notre cousin me l'a dit, à éloigner le baron et cela pour dissiper des craintes dont vous me voyez honteux. Oui, pardonnez -moi,

car jamais plus lo souproii ne iii'efHcurera .

— Croyez- vous?

11 la re{}artla lonj^ueinent. Elle était changée; ses yeux, hier encore enveloppants et mobiles, étaient voilés; ils avaient une étranf>e fixité.

M. de la Galaisière s'inquiéta; doucecement, il se rapprocha de sa femme et prit une de ses mains :

— Vous m'avez excusé auprès du baron?

— Oui.

— Me permettez-vous de l'inviter une seconde fois?

— Non.

— Paunjuoi, Simone?

— Parce que je ne veux plus revoir cet homme.

— Il vous a man(jué?

— x\ucunement.

— Alors je ne m'explique plus... Ou

MADAME DE I.A GALAISIERE 185

plutôt, si, VOUS voulez me punir... Vous avez raison.

— Je ne veux pas vous punir.

— Prouvez-le-moi, 8imt)ne, en changeant de résolution.

— Je n'en changerai pas.

— Puis-je vous demander pourquoi vous ne voulez plus...

— Revoir le baron? Parce que les seules ombres qui se soient répandues sur notre ménage sont venues de lui.

— C'est une raison et vous me faites sentir à quel point j'ai été coupable en vous suspectant. Je ne vous suspectais pas, allez! J'étais simplement un peu jaloux et maintenant je suis bien malheureux.

Comme elle dégageait sa main :

Vous ne m'aimez plus...

— Si, mais ne me parlez ni de visites, ni de chasse, ni de rien.

186 MAIiA.ME DE LA GALAISIERE

M. de la Galaisière, encore plus afflif>é que surpris et ne sonj^eaiit qu'à s'accuser lui-inêiiie, ne répondit pas. 11 sentit d'ailleurs (ju'il s'était produit (juehjue chose d'irréparable et qu'il fallait plier.

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