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lit et, croisant les bras sur sa poitrine, il répondit :
— Voyons votre idée, Monti. — Voyez Jeannette, dit Monti. — Comment, que je voie Jeannette? — Oui; je ne dis pas précisément qu'elle ait de l'argent; je l'ignore; mais elle est bien établie à VEcheveaii cfor^ et si elle le peut, elle ne refusera pas d obliger un ami.
M. Ernest savait le contraire; il fit un signe de tète pour prouver à Monti qu'il n'approuvait pas son idée : celui-ci continua, en se laissant emporter à son naturel railleur :
— Jeannette est une fille qui entend le commerce; elle a besoin de gagner, et avec deux billets de mille francs, si elle les a, elle ne négligera pas d'en gagner un troisième, surtout avec vous qu'elle sait riche. Je suis persuadé, monsieur, qu'elle n'hésitera pas. Jeannette vaut mieux qu'un banquier pour vous. Elle doit avoir le chiffre de l'argent que vous avez envoyé à votre famille, et il me semble déjà la voir vous comptant son argent.
Il y eut dans ces derniers mots de Monli quelque chose de moqueur, qui n'échappa pas à M. Ernest. Les petits yeux du vieillard se fermaient à demi, et sa figure avait un air de malice et d'ironie.
« Le misérable se moque de moi, » pensa Ernest, qui se leva, et qui, bourrelé par le besoin d'argent et voyant que tous ses artifices étaient inutiles, perdit la tête.
— Il me faut de l'argent! s'écria-t-il. — Oh! oh! dit le mendiant, qui se mit sur son séant et voulut prendre le sabre accroché à la muraille.
Ernest était à la portée du bâton de Monti, il s'en saisit et en déchargea un grand coup sur la tète du vieillard, qui s'afïaissa sur son lit et dont le sang sortit en abondance par la bouche et par les narines.
— Il est mort, dit Ernest.
Et, sans s'arrêter davantage, l'assassin se mit à fouiller dans la paillasse de Monti, où sa main rencontra sans peine un paquet assez lourd, enveloppé dans du linge.
— Voilà son trésor, se dit-il.
Et sans seulement jeter un coup d'œil sur sa victime, il
mil le pjwiuet dans sa poche, gagna la porte, l'ouvrit, la referma, traversa lentement le corridor, et enfila l'escalier; au troisième étage, il rencontra le petit fabricant de barreaux de chaises, qui, établi sur le palier, obstruait le passage. Ernest franchit l'enfant d'un saut, et en trois bonds il atteignit le seuil de la maison. Eperdu, hors de lui, cachant dans la poche de son habit ce vol, fruit de l'assassinat qu'il venait de commettre, sans savoir encore si la valeur de ce qu'il emportait compenserait du moins le sang répandu, M. Ernest quitta la rue des Frondeurs, prit la rue Saint-Honoré, et il allait gagner le faubourg Saint-Germain, lorsqu'il se sentit retenu par le pan de son habit; une sueur froide le couvrit tout entier, des éclairs passèrent devant ses yeux et il s'arrêta.
— Eh bien! Ernest, vous ne reconnaissez plus vos anciennes amies? lui dit une voix bien connue; est-ce parce que je suis une petite marchande? Vous avez peur de me parler dans la rue, M. de 3Ieyran? et où allez-vous donc si vile, Ernest?
C'était mademoiselle Jeannette qui allait consulter Monii, son oracle, afin d'avoir son avis sur certaines difficultés survenues entre elle et l'ancienne propriétaire de YEcheveau (Tor.
— Ah! c'est vous. Olympe? — Jeannette, s'il vous plaît, mon ami; je suis Jeannette maintenant, et je n'ai plus d'autre nom... Mais vous êtes bien pâle, et vous avez l'air bien troublé; on dirait que vous venez de faire un mauvais coup.
M. Ernest s'excusa en disant qu'il venait de voir passer un de ses airiis qui lui devait quelque argent et qui avait pris le chemin des Tuileries.
— Oliî ce n'est pas cela, Ernest; c'est que vous m'en voulez parce que je vous ai refusé de l'argent... Dame! il faut vous attendre à ça : je suis dans le commerce maintenant, et, dans le commerce, nous ne prêtons pas volontiers; nous n'avons de confiance qu'en nous-mêmes, en nous marchands, vous m'entendez?
Mais M. Ernest ne l'entendait pas; haletant et hors de lui, il lui semblait que de chaque coin de rue un agent de police allait sortir et lui mettre la main au collel; il croyait toujours voir déboucher de la rue des Frondeurs le petit ouvrier du troisième, à la tête d'un piquet de gendarmes. L'assassin tremble dans la rue quand il entend un grain de sable crier sous les pieds d'un passant, comme le cerf dans les bois au bruit de la chute d'une feuille. Ernest, après avoir regardé de tous les côtés, et sans répondre à Jeannette, prit sa course et s'enfuit dans la rue Saint- Honoré.
— Il m'en veut parce que je lui ai rendu son billet de cinq cents francs, pensa Jeannette; voilà ce que c'est que d'obliger des ingrats!
Mais en entrant dans la rue des Frondeurs, la nouvelle mercière apprit une nouvelle qui lui fit un moment oublier M. Ernest. Le tailleur, le cordonnier étaient sur le seuil de la maison de Monti et s'entretenaient avec le grènetier.
— On l'a assassiné, disaient-ils, un brigand, un jeune homme. — Qui est assassiné? Parlez... — Qui? Monti, le pauvre de Saint-Roch. — Monti! Monti! s'écria Jeannette.
Et elle s'élança dans la maison sans s'arrêter à en écouter davantage.
Le petit ouvrier qui travaillait au troisième n'avaitpas été content de la figure de M. Ernest; il avait trouvé à ce monsieur Tair fier et la voix insolente; il lui sembla aussi singulier qu'un jeune homme pareil eût des relations avec Monti, et qu'il demeurât si longtemps avec lui. Ce petit garçon était l'ami du vieillard, qui s'était attaché à lui, parce que l'enfant faisait ses commissions et que d'ailleurs il se nommait André. Lorsque M. Ernest reparut enfin, et qu'au lieu d'attendre que l'enfant se dérangeât pour le laisser passer, l'assassin sauta par-dessus cet obstacle vivant, André trouva cette façon d'agir peu polie, et par la rampe de l'escalier, il se mit à regarder M. Er-
nest, dont la sortie, ou plutôt la fuite, ne lui parut pas naturelle; il monla alors olicz IMonti, dont il trouva la porte ouverte, Eniest avait, en elïel, essayé de la fermer, mais le pêne rebelle n'était pas entré dans la gâijhe. André pénétra dans le grenier et il vit 3Ionti sur son grabat et tout couvert de sang; alors, épouvanté de ce spectacle, André se précipitadanslecorridorel dans l'escalier, en criant :
— A l'assassin! à l'assassin! Monli vient d'être assassiné!
Xous avons dit que la maison n'était guère occupée à cette heure que par les femmes des ouvriers qui Pliabitaient; à ces cris : A Tassassin! elles sortirent de leurs appartements et remplirent l'escalier en répétant, avec André :
— A l'assassin! à l'assassin!
Le commissaire du quartier, celui-là même qui quelques jours auparavîint, avait procédé à l'interrogatoire de Jeannette, demeurait dans la rue de l'Anglade, et il accourut accompagné de M. Gros-Bec et d'un second agent qui n'était autre que M. Frétôt, l'homme d'honneur qui, dans les maisons de jeu, cumulait le double emploi d'observateur et de prêteur d'argent. M. le commissaire de police trouvasurses pas le docteurMaillet, notreancienne connaissance, et il le pria de l'accompagner ruedes Frondeurs, où un meurtre venait d'être commis; de manière que lorsque Jeannette pénétra dans le grenier de Monli, elle trouva le vieillard entouré du commissaire, de M. Gros-Bec, de M. Frétôt, qu'elle voyait pour la première fois, et du docteur Maillet dont elle avaitété la malade, ou, cumnie on dit aujourd'hui, la cliente. Le docleur ^laillct avait prati(|ué une large saignée, cl Monli commençait à revenir à lui.
— Ce neserarien, dit le docteurau commissaire; mais ce pauvre diable a eu deux bonheurs : d'abord le coup a détermiFié une violente hémorragie, ce qui a empêché une congestion cérébrale; ensuite je me suis trouvé sur vos pas, M. le commissaire, cl ce brave homme a joui
d'une saignée jusle au moment où elle devait lui sauver la vie... Mais, ajouta le docteur en voyant entrer Jeannette, voici une bayadère de ma connaissance.
Le commissaire, en apercevant Jeannette, fronça le sourcil.
Jeannette courut vers Monti et lui prit la main.
— Père Monli, lui dit-elle.
Le vieillard revenait à lui.
— C'est toi, Jeannette? lui dit-il; c'est un de tes amis qui m'a mis dans cet état. — Un jeune homme, s'écria André, qui avait un habit gris et un spencer bleu.
L'habit gris, recouvert d'un spencer bleu doublé de soie, alors le ^ élément du malin des jeunes gens à la mode, qu'on appelait encore quelquefois les incroyables ou les muscadins.
— Un habit gris et un spencer bleu, dit M. Frétôl, c'est M. Ernest de Meyran; il y a huit jours qu'il porte des vêlements semblables, et je l'ai vu, il y a deux heures, rue Cérutli, revélu de ce costume. — Ernest, dit Jeannette, je viens de le voir rue Saint-Hoiioré avec un air égaré et comme un homme qui a fait un mauvais coup... C'estlui. — Je l'avais prédit, ajouta le commissaire. — 3Ionli, reprit 3L Frélôt, cet homme vous a volé. — Faites votre déposition, dit le commissaire.
C'était là le point embarrassant pour Monti. Il voulait bien dire qu'on l'avait assassiné, le fait était d'ailleurs flagrant, mais non point qu'on l'eût volé; il l'ignoraitmême encore, et son inquiétude était visible. 11 raconta donc ce qui s'était passé entre lui et M. Ernest.
— Je n'avais jamais vu cet homme, dit-il, qui s'est présenté comme venant de la part de Jeannette et qui me demandait de lui prêter de l'argent... De l'argent! à moi! un malheureux qui tend la main toute la journée et qui ramasse ainsi de quoi vivre et de quoi payer lé pauvre grenier qu'il habite. — Alors pourquoi cet homme vous aurait-il assassiné? demanda le commissaire.
— Je ne sais pas, répondit Monti, il a voulu m'em-
porter quelques sous.— Jeannelte, avez-vous dit à M. de Meyran que 3Ionli avait de l'argent?
C'était le commissaire qui parlait.
— Jamais, répondit Jeannette sans hésiter.
M. Frétôt savait mieux les affaires de M. de Meyran que qui que ce fut, il prit la parole.
— M. le commissaire, dit-il en désignant Jeannette, permettez que cette jeune fenmie sorte un instant.
Jeannette se réfugia dans le corridor, et Monti, qu'on couvrit de quelques vêtements, fut transporté de son grabat sur une chaise; Jeannette put alors rentrer. M. Frétôt, dont la perspicacité n'était pas douteuse, prit de nouveau la parole.
— Vous savez, M. le commissaire, dit-il, que la mendicité est un étal fort lucratif à Paris?
Monti poussa un soupir.
— Il y a tel pauvre à Paris, continua M. Frétôt, à qui les mariages, les enterrements, les baptêmes et la charité journalière des personnes qui fréquentent les églises rapportent un gain plus considérable au bout de l'année que le travail assidu du meilleur ouvrier. Les pauvres sont économes, avares même; comme ils ne peuvent pas jouir ostensiblement de ce qu'ils possèdent, il accumulent, ils entassent, et la vue de leur or étant leur seule jouissance, ils gardent sur eux leur trésor cousu dans leurs habits, ou ils le cachent chez eux dans la paille de leur grabat. Ernest de Meyran a donc pu croire que Monti avait de l'argent chez lui et l'assassiner pour s'en emparer. Le grabat de Monti a été remué par une autre main que la sienne, la paille a été fouillée.
Le commissaire jeta un coup d'œil sur Monti pour voir ce qu'il aurait à répondre à une assertion aussi positive; celui-ci, parfaitement revenu à lui, se mit ù verser d'abondantes larmes et à frapper ses mains l'une contre l'autre.
— Hélas! s'écria-t-il, je suis un homme perdu, ruiné; on va me chasser de celte maison, et il ne me restera plus
qu'à mourir de faim et de froid dans la rue. — Vous aviez donc de largenl, Monti? demanda le commissaire. — Oui, 31. le commissaire. — Dans votre paillasse? ajouta Frétôt. — Oui, monsieur. — Et combien aviezvous?
C'était la question délicate : Monti leva les yeux au ciel, joignit ses deux mains, et reportant ses regards sur les assistants :
— Messieurs, dit-il, vrai comme il n'y a qu'un Dieu, et comme saint André, mon patron, me protège, des gros sous cousus dans une mauvaise chemise. — Des gros sous? répéta le commissaire.
M. Frétôt se pencha vers l'oreille du commissaire.
— Je parie qu'il ment. — Laissez-moi faire, répondit celui-ci.
Et s'adressant à Monli :
— Combien de gros sous? — Il y en a pour douze francs dix-sept sous, répondit celui-ci sans s'étonner; je ne possède pas un liard de plus... Eh! mon Dieu! que vaisje devenir? J'ai mis cette somme de côté pour payer mon terme, monsieur. Le propriétaire fait payer au pauvre Monli cinquante et un francs huit sous tous les ans, pour lui abandonner ce malheureux grenier. J'espère qu'on ne m'a pas dérobé. Si je suis volé, on me mettra à la porte.
Et les larmes de Monli redoublèrent.
— Nous allons fouiller celle paillasse, dit le commissaire.
MM. Gros-Bec et Frétôt procédèrent à celte opération; la paillasse fut vidée sur le plancher, et la paille qu'elle contenait examinée brin à brin avec le soin que pouvaient y mettre deux personnages experts dans cette matière. La somme renfermée dans une vieille chemise ne s'y trouvait pas.
— Maintenant, dit le commissaire de police au mendiant, il faut que je vous explique nettement votre situation, et combien il vous importe de parler avec franchise: vous avez été cruellement assassiné; il n'a pas tenu au
meurtrier qu'à l'heure qu'il est vous ne fussiez sans vie. Tout porte à croire que le coupable est M. de 31eyran; pour moi j'en suis persuadé, et vous devez souhaiter que ce malfaiteur soit puni.
— Oui, M. le commissaire. — Il dépend de vous que dans une heure M. de 3Ieyran soit dans nos mains.
Un éclair de joie passa dans les yeux de Monti; son âme italienne savoura l'avant-goût de la vengeance. Le commissaire s'aperçut de l'effet qu'avaient produit ses paroles, et en homme habile il voulut en tirer parti.
— Vous verrez, continua-t-il, Ernest de ÎMeyran devant vous, entre deux gendarmes, obligé de confesser son crime, et ou il portera sa tète sur un échafaud, ou du moins il sera condamné à traîner le boulet dans un bagne, jusqu'à la fin de ses jours.
Monti fit un soupir dallégcment.
— Il le mérite bien, dit-il; tuer un pauvre vieillard! — Sans doute, Monti; mais pour cela il faut que vous me disiez la vérité. — Parlez, M. le commissaire. — Ecoutez-moi bien : qu'y avait-il dans ce paquet, dont Ernest de Meyran s'est emparé? — Je vous l'ai dit : douze francs dix-sept sous. — Monti, dit encore le commissaire, ceci est fort important pour vous, et voici comment : Sî vous dites la vérité, si vous n'aviez vraiment chez vous que quelques écus, Ernest de Meyran, qui ne dispose pas (l'une obole, est à Paris, parce qu'avec douze francs dixsept sous, on ne va pas loin et on ne peut pas voyager : alors, comme je vous l'ai dit, nous nous en emparerons dans quelques heures; au lieu que si vous nous trompez, si votre assassin a pris une somme importante, alors il a le moyen de changer de vêtements, de se déguiser, de monter dans une voiture, d'acheter un cheval et de passer peut-être à l'étranger. Votre déposition d'ailleurs nous ferait chercher à Paris un individu qui n'y serait pas. Vous égareriez la police et vous perdriez votre vengeance. Encore une fois, quelle somme vous a été volée! — Douze francs dix-sept sous, répéta le mendiant, comment pou-
vez-vous croire qu'un pauvre homme comme moi ail de l'argent?
Le commissaire fui convaincu; M. Frélôt, quoiqu'il n'eut pas une foi bien robuste dans les paroles de Monti, parut persuadé, et le docteur Maillet qui, sauf quelques ridicules, était le meilleur homme du monde, glissa deux ou trois écus dans la main du mendiant.
— Tenez, mon ami, lui dit-il, voilà pour payer votre terme; restez chez vous, buvez de la tisane de mauve et dans quelques jours vous vous porterez aussi bien que moi. — Si Monti nous a dit vrai, dit M. Frélôt au commissaire en se retirant, je trouverai M. de Meyran ce soir au Palais-Royal. — S'il n"a pas quitté Paris, dit à son tour 31. Gros-Bec, avant deux heures je vous l'amène, M. le commissaire.
Monti, une fois seul avec Jeannette et le petit André, commença par renvoyer l'enfant, puis, jetant sur la jeune femme un long regard :
— Ainsi donc, lui dit-il, c'est loi qui m'as trahi? — Moi? Vous avez bien entendu ce que j'ai dit au commissaire? — Sans doute, et je t'en remercie; cela m'a appris du moins que tu es une bonne fille, et que tu n'as parlé à ce M. Ernest que par légèreté. — Je n'ai parlé à personne, père Monti, et vous ne m'avez jamais rien confié. — C'est vrai, mais tu savais tout. Pourquoi ouvrir la bouche devant ce misérable? Tu vois ce qui est arrivé?
Jeannette, n'espérant pas déjouer la pénétration du mendiant, avoua sa faute : elle avait, en elîet, laissé échapper une parole imprudente devant M. Ernesl, deux mois auparavant; mais ce n'était point elle qui avait envoyé l'assassin chez le mendiant.
— Je le crois, reprit Monli, dès ses premiers mots j'ai vu qu'il mentait, et j'ai compris que, depuis que tu as changé de vie, tu t'étais brouillée avec lui. — Allons, père xMonti, reprit Jeannette, dont la philosophie consistait à oublier les malheurs irréparables, le mal pouvait être plus grand qu'il n'a été, il n'y faut plus songer; je vais
m'établir ici, je vous soignerai, et vous achèverez de vous guérir dans mon arrière-boutique. Heureusement, la perle n'est pas grande, douze francs dix-sept sous, ce n'est rien. — Douze francs dix-sept sous!... dit Monti d'une voix creuse, tu l'as cru. Jeannette? — Comment* vous n'avez pas dit la vérité au commissaire? — De belles pièces d'or, Jeannette, et en assez grand nombre pour faire faire au suisse de Saint-Roch deux ou trois de ces habits galonnés, comme celui dont il est si fier. — Mais, Monti, puisqu'il a de l'argent, il s'échappera. — Qu'il s'échappe aujourd'hui, dit Monti; j'espère que tôt ou tard saint André me l'amènera pieds et poings liés; mais, grand Dieu! il vaut mieux qu'il s'échappe que si le commissaire et ses gens viennent à savoir que le vieux Monti a jamais caché de l'or dans sa paillasse. As-tu entendu ce grand brun qui disait que tous les pauvres étaient avares et riches?... Si cet homme me savait un peu d'argent, il me le soutirerait écu par écu... Et, Jeannette, qui mettrait un liard dans ma sébile, si on croyait que j'ai des napoléons dans mon habit?
Après le crime.
Ainsi les calculs de l'avarice l'avaient emporté chez Monti sur la douleur et sur le désir de la vengeance. Il avait fait comme l'Indien qui, attaché à un poteau fatal, sourit en voyant couler son sang, et qui nie ses blessures au lieu de les compter. Jeannette admira cet'héroïsme dont, au besoin, elle aurait été capable, et éprouva un secret plaisir en songeant que le commissaire cl M. Gros-Hcc avaient été pris pour dupes.
— Cependant, père Monti, dit-elle, à votre place j'aurais tout avoué. — Et pourquoi? répondit le mendiant.
— Parce que, à l'heure qu'il est, M. Ernesl n'est pas à Paris, et que, tandis qu'on l'y cherche, il a le temps de se mettre à couvert. — C'est fâcheux, dit Monti,mais dans les mauvaises affaires, il faut prendre le parti le moins dangereux. Je t'ai dit. Jeannette, ce qui me serait arrivé; si j'avais avoué la vérité, on m'aurait cru des millions. Supposons maintenant que j'ai agi comme tu l'aurais fait à ma place; supposons encore quon se fût emparé de cet homme, ce qui n'est pas sûr... — Ohî oui, père 3Ionti, on l'aurait pris; c'est sûr. — Je le veux bien : crois-tu qu'on m'aurait rendu mon argent? Non : il aurait été rejoindre le tien. Quand le commissaire m'a montré ce jeune homme entre deux gendarmes, et prêt à payer le mal qu'il ma fait, j'ai eu un mauvais moment, Jeannette, et j"ai été sur le point de parler; mais heureusement ce bon docteur, qui m'a donné trois écus, m'avait tiré assez de sang pour me donner de la prudence : j'ai réfléchi et je me suis tu. Il faut savoir ne pas tout dire dans ce monde.
]M. Ernest devait jouir d'un avantage qu'il ignorait et qu'il ne devait pas aux sentiments qu'il inspirait. Il parcourut la rue Saint-Honoré, non sans maudire la rencontre de mademoiselle Jeannette, qui, allant chez Monti, ne tarderait pas à apprendre son crime, et donnerait l'éveil à la police. Il lui semblait déjà avoir à ses trousses toute la gendarmerie de Paris, et l'esprit sans cesse préoccupé de M. Frélôt, son créancier, dans chaque individu qu'il rencontrait il croyait voir la figure de cet homme d'honneur auquel il avait signé une lettre de change. Il prit la rue de la Ferronnerie, traversa la cour Batave, et parcourut toutes les rues étroites qui se mêlent 'et s'entrecroisent jusqu'à la rivière. 11 s'arrêta enfin sur le quai Saint-Paul, et avisant alors un cabaret à l'enseigne du Raisin de Bourgogne, il y entra et demanda une chambre particulière où il pût écrire pendant quelques heures sans être dérangé. Une petite fille très-jolie le fit monter au second étage, et lui ouvrit une pièce où il trouva un
-sont, une chaise, une table. C'était la chambre de l'enfant qui apporta du papier, de Tencre et des plumes, et lui demanda d'un air timide s'il ne voulait pas une bouteille de vin cacheté. C'était le loyer de la chambre.
— Oui, mon enfant, vous m'apporterez aussi du pain et du jambon, car j'ai à écrire jusqu'à l'heure du dîner.
Ces objets apportés et rangés sur la table, M. Ernest, une fois seul, tira de sa poche le trésor de 3Ionti: et, avec le couteau qui accompagnait son pain et son jambon, il déchira l'enveloppe de toile et éparpilla le contenu sur le lit de la jeune fille. C'était de l'or! Il le mania, le palpa, et sans précisément compter la somme, il s'assura qu'il avait en sa possession au moins cinq ou six mille francs. Prenant ensuite les débris de toile qui étaient devant lui, il fil plusieurs paquets et les plaça dans les poches de son gilet et dans les goussets de son pantalon. Il s'aperçut alors que la pièce où il était avait un judas, c'ost-à-dire une ouverture qui permettait de voir dans la pièce située au-dessous, petit salon disposé pour les buveurs qui, comme lui, voulaient s'éloigner de la salle commune du cabaret. La porte du salon s'ouvrit, et 31. Ernest vit entrer M. Gros-Bec, suivi de cinq ou six de ses collègues. Les agents de police s'attablèrent et demandèrent du vin blanc. iM. Gros-Bec dégusta le vin blanc, et servit ses amis à la ronde.
— Le vin est bon ici, dit-il, je le savais; je connais depuis longtemps le Raisin de Tiourcjogne; mais voyons, l'Eclair, qu'allons-nous faire? Ce n'est pas tout de boire, il s'agit de prendre notre liomme.
M. Ernest, plus mort que vif, reconnut parfaitement Gros-Bec, et ne perdit pas un mot; il s'éloigna un peu du judas, de façon ù ce que, sans pouvoir être vu, s'il prenait fantaisie à un de ces messieurs de lever la tête, il pût néanmoins toujours les entendre. L'Eclair, que M. Gros-Bec venaitd'interpellcr, étailunjietit liomme d une cinquantaine d'années, mais maigre et sec et d'une vivacité extraordinaire.
— Le tout est de savoir s'il a de l'argent, répondit l'Eclair. — Tu es de 1 école de Frélôt, dit Gros-Bec; il n'en a point : douze francs dix-sept sous. — Alors Frélôt est le mieux partagé. — Comment cela? — Parce qu'en général, quand on a commis un crime, il y a je ne sais quel sentiment qui ramène à l'endroit même où le crime a été commis. Cela n'est pas raisonnable, mais cela est vrai; c'est une observation qui date de loin, et Frétôt ne doit pas quitter, jusqu'à demain, les environs de Saint- Roch et du Palais-Royal, C'est un bon limier, il a le nez fin. — Et nous, qu'allons-nous faire? demanda encore Gros-Bec. — Le jeune homme est joueur, dit l'Eclair; il ira jouer. 11 y a un tripot dans la Cité, allons-y. 11 est possible qu'il aille risquer là ses douze francs dix-sept sous.
El l'Eclair indiqua du doigt le pont Marie qui conduit à la Cité.
— C'est juste, mais ce n'est pas nous qui le prendrons, dit M. Gros-Bec avec chagrin; c'est ce coquin de Frélôt; toutes les bonnes aubaines sont pour lui. En gagne-l-il de l'argent, celui-là! Ah çàî le connaissez-vous bien? ajouta M. Gros-Bec. — Nous l'avons vu au 11, répondirent tous les agents. — Habit gris, spencer bleu, pantalon noisette, dit 31. Gros-Bec.
Ernest ôta son spencer et le cacha sous le lit de la jeune fille. Les agents de police, qui avaient trouvé le vin bon, tirent monter quelques bouteilles et parurent vouloir demeurer à boire et à jouer aux cartes pendant une heure ou deux, avant de prendre le chemin de la Cité. On frappa doucement à la porte de la pièce où se trouvait Ernest. 11 alla ouvrir, par la raison bien simple qu'avec un coup d'épaule on pouvait jeter la porte à bas. C'était la jeune fille qui frappait.
— Monsieur, dit-elle, les gens qui sont au-dessous vous dérangent, n'esl-il pas vrai? — Un peu, mon enfant. — Je m'en doutais, et je vais les renvoyer. — Du tout, du tout. — Oui, oui , il y a parmi eux un monsieur que je
MADAME DE LTN.VÎST. T. 3. 0
connais, une pratique, M. Gros-Bec, je n'ai qu'à lui dire un mot.
Ernest était perdu, il retint fortement la jeune fille par le bras.
— Ecoulez-moi, lui dit-il, je ne veux déranger personne, surtout une pratique. J'ai une petite course ù faire dans le quartier, je vais et je reviens. — Et votre déjeuner, monsieur? — Je déjeunerai au retour. Tenez, voilà un napoléon, vous me donnerez ma monnaie dans une demi-heure... Une course au Palais-Royal.
L'enfant prit la pièce d'or, et M. Ernest, après s'être assuré que la porte du premier était fermée, descendit sans bruit, traversa le cabaret, et, rasant la muraille, prit, on le pense bien, un chemin tout opposé à celui du Palais-Royal. Les quelques mois qu'il venait d'entendre lui avaient appris plusieurs choses importantes : M. Frélôt, l'homme d'honneur, était non-seulement un usurier et un duelliste, mais encore c'était un agent de police, qui le cherchait diins les environs du Palais-Royal. M. Gros- Bec et ses hommes allaient explorer une maison de jeu dans la Cité, et enfin, comme on le croyait sans argent, on supposait qu'il ne pourrait pas quitter Paris. Mais qui avait pu faire croire à la police qu'il ne possédait que douze francs dix-sept sous?... Jeannette?... impossible; quoique le renseignement fut inexact, il était trop précis pour que Jeannette eût pu le donner. Enfin avec celte perspicacité que donire quelquefois le sentiment du danger, Ernest en vint à deviner que le mendiant n'était pas mort, et qu'il avait aimé mieux tromper la police que d'a- . vouer sa fortune. Celle idée le rassura, et en craignant toujours pour sa liberté, il cessa de craindre pour sa vie.
Cependant, il avait marché sans trop savoir où il allait, et dans le seul but de s'éloigner du Palais-Royal et de la Cité. Quand il revint un peu à lui et qu'il put donner quelque atlenlion au chemin qu'il suivait, il reconnutqu'il élail dans le faubourg Saint-Antoine;* il se dirigea alors
sur ViDcennes, qu'il comptait côtoyer pour gagner Saint- Denis, où il changerait de vêtements et monterait sur l'impériale de la première diligence qu'il rencontrerait; comme, dans la position où il se trouvait, le droit chemin était celui qui lui convenait le moins, il obliqua un peu à droite et se trouva ainsi sur la route de Saint-Mandé. 11 marchait d'un bon pas, cherchant à gagner un abri pour n'entrer à Saint-Denis qu'avec la nuit, lorsqu'un homme grand et un peu gros l'accosta.
— M. de Meyran, lui dit cet individu.
Ernest tressaillit lorsqu'il entendit prononcer son nom; cependant il leva la tête et reconnut M. de Bussière; sa frayeur s'évanouit.
— Vous voilà, mon ami, lui dit M. de Bussière; vous venez chez moi, peut-être? — >'on, monsieur, j'allais à Vincennes, chez un ami... — Vous irez voir votre ami plus tard, mon cher Ernest, et vous dînerez avec moi à la Folie-Bussière; je dîne maintenant à deux heures par ordonnance du médecin. Galien prétend que les goutteux ne doivent pas manger le soir, et comme Hipjtocrate ne dit pas précisément le contraire, je suis de Tuvis de Galien.
M. de Bussière était toujours le même homme, d'une bonté un peu égoïste, et mettant volontiers son repos avant toute chose. Il n'eut pas de peine à faire consentir Ernest à l'accompagner; celui-ci devait êlre, en effet, bien plus en sûreté à la FoIie-Bussière que dans un cabaret. Il s'assit donc à la table du tuteur de Juliette et mangea comme un homme qui n'avait pas touché au déjeuner du raisin de Bourgogne.
— Mon ami, lui dit enfln M. de Bussière, j'éloigne tant que je le puis les détails pénibles. Il faut néanmoins que je vous dise un mot de votre père, qui s'est brouillé avec moi fort sottement, et qui est mort sans que j'aie pu lui dire que je lui avais pardonné depuis longtemps. Tout cela fait, mon cher Ernest, que je suis à votre disposition; je veux rendre au fils les services dont le père n'a pas
voulu... Comptez sur moi dans roccasion, et parlons d'autre chose.
Ernest ne put que remercier M. de Bussière et celui-ci ajouta :
— Parlons de Juliette : la voilà mariée avec mon neveu; c'est un mariage que j'ai toujours désiré, et qui aujourd'luii me fait frémir... Aussi n'ai-je été pour rien dans cette alTaire, ni ma sœur non plus; il faut lui rendre cette justice... Pour moi, j'étais aux eaux et on ne m'a pas consulté; ma sœur était au lit, malade, à ce qu'elle m'a dit, et rien n'a pu la déterminer à faire bonne mine à sa bru. Que pensez-vous de tout cela, Ernest? — Je pense que votre pupille est bien malheureuse. — Permettez, permettez; mon neveu est honnête homme, et il se conduira toujours décemment, surtout aujourd'hui qu'il est préfet. Ce n'est pas lui que je redoute... C'est Juliette qui me fait peur. — Et pourquoi cela, monsieur? — Ah! Juliette n'est pas une fournie comme une autre; elle est violente, passionnée, et depuis qu'elle est partie pour l'Aveyron, je suis dans des transes continuelles. Ces deux époux se haïssent, l'intérêt seul les a réunis, et maintenant qu'on les force de vivre sous le même toit, que va-t-il arriver? Vous dites que Juliette est malheureuse; voilà ce qui m'effraye. Juliette ne saura pas supporter le malheur; c'est une nature vigoureuse et indomptable qui prendra les partis les plus désespérés plutôt que de ployer sous sa destinée. Elle est jeune, elle est belle; si un joli garçon lui faisait tourner la tête, elle serait capable do fuir avec lui jusqu'au bout du monde.
M. Ernest écoulait ces paroles avec attention, et elles ne furent pas perdues pour lui.
— Mais, pardon, ajouta M. de Bussière, je vous parle de mes chagrins et je ne vous demande pas dans quelle situation vous vous trouvez. Vous êtes sans fortune, Ernest, que faites-vous? — Des sottises, monsieur, répondit Ernest. — Vous êtes franc, du moins. — Monsieur, reprit Ernest, vous savez dans quel état mon p^re a laissé
ses affaires? — Abîmées, dit M. de Bussière; le tapis vert a tout englouti. Dieu vous préserve de toucher à une carte! Vous seriez plus coupable qu'un autre, Ernest. — Aussi, monsieur, ai-je demandé au travail ce que m'a refusé la fortune. — Très-bien. — J'occupe une place importante dans une maison de commerce. — Et vous appelez cela des sottises? — Voici les sottises, monsieur; il y a, vis-à-vis la maison où je demeure, une jeune personne sans naissance et sans fortune, dont le père, encore jeune, a été militaire; je n'ai pu voir impunément cette jeune fille qui est très- belle. — C'est de votre âge, morbleu! — On a beaucoup parlé de tout cela dans le quartier. — Des commérages, dit M. de Bussière. — Oui, monsieur, et le père a prétendu que j'avais compromis sa fille, que je l'avais perdue de réputation. — Et cela est-il vrai, M. Ernest? — Il y a un peu d'exagération, monsieur. Si le père n'eut pas fait de bruit, personne ne se serait douté de rien. Enfin, le père veut que j'épouse.
— Oh! oh! — Ou que je me balte avec lui. — Diable!
— Il prétend qu'au point où en sont les choses, TatTaire n'a que trois issues possibles : il faut, dit-il, que je le tue ou qu'il me lue, ou que j'épouse. Or, dit M. Ernest, qui, comme on a pu le voir déjà, possédait à merveille le talent de mentir, aucune de ces choses ne me convient : je ne peux pas me laisser tuer, je ne veux pas tuer ce brave homme, et je n'ai garde d'épouser. Je vais donc faire un petit voyage pour laisser à la colère de ce père le temps de s'évaporer. — Et où comptez-vous aller? demanda M. de Bussière. — A Clermont. J"ai dans cette ville un camarade de collège qui, depuis longtemps, me prie d'aller passer trois mois chez lui; mais une chose m'embarrasse.
— Vous n'avez point d'argent, mon ami; adressez-vous à moi. — Je ne manque pas d'argent, répondit Ernest; mais je n'ai point de passe-port. J'allais à Vincennes, quand vous m'avez rencontré, voir un ami que j'ai dans le fort, et qui aurait peut-être levé cette difficulté. Il m'aurait donné un mot pour le sous-préfet de Saint-Denis,